‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 8 sur 71 · Chapitre 7

Chapitre 7

Depuis une heure environ, Victor de Passe-Croix et lui chevauchaient en forêt, et ils s’étaient peu à peu rapprochés de la petite troupe des veneurs.

– Monsieur, dit l’officier de marine en souriant, nous ne pouvons plus causer, il faut chasser. Ce soir, après dîner, je vous raconterai la suite de cette histoire.

– Mais, monsieur, insista Victor, vous ne me refuserez pas un dernier mot, j’imagine.

– Lequel ?

– L’homme à qui vous avez servi de témoin aux colonies est-il M. de Nancery ?

– Oui, monsieur.

Victor et l’officier de marine venaient d’arriver dans un carrefour appelé la Croix-du-Bois-Fourchu, où les veneurs se trouvaient réunis.

Au milieu d’eux, M. Albert Morel, fièrement campé sur sa selle, sonnait le lancer. L’officier de marine vint se placer devant lui ; mais M. Albert Morel ne sourcilla point et il continua à sonner de toute la vigueur de ses poumons. Puis, tandis que M. de Montalet, le père, lui donnait la reprise, il remit sa trompe sur son épaule et demanda du feu à l’officier de marine qui fumait.

– Quel calme ! pensa Victor de Passe-Croix ; décidément le marin se trompe.

Et comme chacun des veneurs s’élançait sous bois au galop, il rendit la main à son cheval, décidé à suivre la chasse et à attendre patiemment le soir pour apprendre la suite de l’histoire de M. Félix de Nancery.

· · ·

· · ·

La chasse dura cinq heures et demie.

L’animal fut forcé au coucher du soleil, et Victor de Passe-Croix, qui avait constamment galopé sur les derrières de la meute, crut arriver le premier à l’hallali ; mais déjà un veneur, sortant du fourré, avait embouché sa trompe et sonnait avec ardeur.

C’était M. Albert Morel.

– Décidément, monsieur, lui dit Victor avec quelque humeur, je croyais avoir le meilleur cheval, mais je m’aperçois qu’il n’en est rien. Le vôtre est plus vite.

M. Albert Morel se prit à sourire.

– Vous vous trompez, monsieur, dit-il, mon cheval ne vaut pas le vôtre ; mais j’ai pris un raccourci, et cela m’a permis d’arriver avant vous.

Le ton de M. Albert Morel était d’une politesse exquise.

Et il continua à sonner l’hallali.

Presque au même instant, M. Raoul de Montalet survint et envoya une balle au pauvre animal qui faisait tête aux chiens. On fit la curée, puis on remonta à cheval.

– Messieurs, dit alors M. Albert Morel, voulez-vous des cigares ?

Il tendit un étui en cuir de Russie à Victor, qui s’inclina et alla ranger son cheval à la droite de celui de M. Roger de Bellecombe, en lui disant :

– Il me faut la suite de l’histoire ; ne l’oubliez pas !

L’officier de marine reprit :

« – Environ deux années après les événements dont Paris avait été le théâtre, la frégate de guerre la Licorne débarqua à Saint-Denis, le port principal de Bourbon, un bataillon d’infanterie de marine qui venait tenir garnison dans l’île.

« Le chef de bataillon se nommait Octave Brunot.

« C’était ce même officier que nous avons connu lieutenant à Paris, et qui avait servi de témoin à M. de Valserres, son ami, dans sa rencontre avec le malheureux Raymond de Luz.

« Une campagne en Afrique, une permutation intelligente, avaient fait du lieutenant de hussards un chef de bataillon.

« La frégate la Licorne avait à peine déposé ses passagers à terre, qu’une députation des principaux planteurs de l’île vint à la rencontre du nouveau bataillon.

« Les colonies, si loin de la France qu’elles soient, aiment tout ce qui vient de la mère patrie, et l’arrivée d’un navire est pour elles un sujet de grande joie.

« Parmi cette petite députation se trouvait le plus riche planteur de la colonie, M. Charles de Nancery.

« M. de Nancery, disait-on à Bourbon, avait eu un singulier et triste bonheur.

« Il avait été l’ami intime, presque le frère d’un jeune créole, M. Raymond de Luz, avec lequel il était allé terminer ses études à Paris.

« M. Raymond de Luz était mort fatalement, tué dans un duel, à la suite d’une sotte querelle.

« M. de Nancery, son ami, avait été témoin, il avait recueilli son dernier soupir, et avait ramené à Bourbon son corps, embaumé par le procédé Gannal.

« Cette conduite, pleine de dévouement, méritait une récompense, et le pieux Charles de Nancery, comme eût dit Virgile, avait été largement payé de ses soins en épousant Mlle Blanche de Luz, la sœur et unique héritière du pauvre Raymond.

« M. Octave Brunot et M. Charles de Nancery se reconnurent sur-le-champ.

« L’accueil fut froid de part et d’autre, mais poli.

« Cependant, M. de Nancery était loin de soupçonner ce que le chef de bataillon pensait à son égard. La députation des planteurs fut retenue à dîner à bord de la Licorne. Il y eut un punch sur le gaillard d’arrière. »

– Ah ! s’interrompit l’officier, j’oubliais de vous dire que j’étais aspirant de première classe à bord de la frégate française.

« Donc, il y eut un punch.

« Le hasard m’avait placé auprès du commandant Octave Brunot, avec lequel, du reste, j’avais fait ample connaissance pendant la traversée.

« Le commandant regardait M. de Nancery avec une fixité, une obstination qui m’étonnèrent.

« – Est-ce que vous connaissez ce monsieur ? lui demandai-je ?

« – Oui et non, répondit-il.

« – Comment cela ?

« –Je l’ai vu à Paris ; mais je ne le connais point, ajouta sèchement le commandant.

« Cette réponse était de nature à m’intriguer tout à fait ; et tandis que nous nous promenions sur le pont, en fumant, j’abordai franchement la question :

« – Commandant, lui dis-je, vous m’avez fait tout à l’heure, convenez-en, une singulière réponse :

« – A propos de ce M. de Nancery, peut-être.

« – Précisément.

« – Ah !… vous trouvez !

« – Je trouve que votre accent est rempli d’un dédain suprême quand vous parlez de lui, commandant.

« Le commandant ne répondit pas, mais son sourire confirma largement mes paroles.

« Puis, tout à coup, il me dit brusquement :

« – Vous êtes venu plusieurs fois dans ces parages ?

« – Je suis à mon troisième voyage dans la mer Indienne.

« – Alors, renseignez-moi.

« – Sur quoi ?

« – Est-il vrai que ces latitudes soient celles des narcotiques par excellence ?

« – C’est vrai. Et, tenez, j’ai précisément dans ma cabine une certaine poudre noire qui procure une ivresse terrible, prise à une certaine dose.

« – Ah !

« – Une ivresse de deux heures, pendant laquelle le sommeil est si profond, que tous les canons de tribord et de bâbord ne vous réveilleraient pas.

« Le commandant fronçait le sourcil et paraissait caresser quelque étrange idée.

« Pendant ce temps, on dressait à l’arrière, sur le pont, les tables du punch, tandis que créoles, marins et soldats de marine se promenaient, bras dessus, bras dessous, en fumant des cigarettes.

« – Tenez, me dit le commandant Brunot, je donnerais gros pour que ce M. de Nancery pût avaler une pincée de la poudre dont vous venez de me parler…

« – Singulière idée !

« – In vino veritas ! Vous connaissez ce proverbe ?

« – Sans doute.

« – Eh bien, je voudrais lui faire faire des aveux, à cet homme.

« – Mais…

« – Et le forcer à me dire…

« – Mais, mon cher commandant, interrompis-je, ma poudre ne fait point parler, elle fait dormir, voilà tout.

« – Tant mieux !

« – Alors je ne comprends plus…

« – J’ai mon idée. Où est votre poudre ?

« – En bas, dans ma chambre.

« – Eh bien, donnez-m’en quelques grains.

« – Mais…

« – A ce prix, vous saurez pourquoi je méprise ce M. de Nancery.

« La curiosité l’emporta chez moi sur tout autre sentiment.

« Je descendis donc dans ma cabine, et j’y pris dans un petit coffre, où je serrais mon argent et mes livres, une boîte microscopique dans laquelle se trouvait une poudre noirâtre.

« Je tenais cette étrange substance d’un marin chinois.

« – Mon cher monsieur, me dit le commandant Brunot, combien faut-il de grains de cette poudre pour procurer l’ivresse dont vous me parliez ?

« Et le commandant examinait curieusement la poudre noire.

« – Une pincée, répondis-je.

« – Cette poudre peut-elle occasionner la mort ?

« – Non.

« – Alors, donnez votre boîte.

« En ce moment on prenait place autour des tables de punch, et un hasard étrange voulut que le commandant Brunot et M. de Nancery se trouvassent placés à côté l’un de l’autre.

« – Le commandant avait-il été prestidigitateur ? je n’oserais l’affirmer, mais ce fut avec une habileté merveilleuse qu’il laissa tomber dans le verre de M. de Nancery, la pincée de poudre noirâtre.

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