‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 17 sur 87 · 6.2

6.2

Dans les cabarets, pendant ce temps, le principal sujet de conversation était fourni par les mystérieux événements de la rue Saint-Honoré. Ceux qui y avaient assisté avaient des récits fabuleux à faire sur le héros de l’aventure.

— L’homme avait huit pieds, neuf peut-être, ses bras étendus faisaient la largeur de la rue ; des flammes sortaient de sa bouche lorsqu’il toussait. Il avait des cornes sur la tête, un pied et une queue fourchus.

Telles étaient quelques-unes des caractéristiques que la légende commençait à donner au faux citoyen Rateau. Ceux qui n’avaient pas été témoins de l’affaire écoutaient, les yeux élargis et la bouche ouverte. Cependant tous tombaient d’accord sur le fait que le géant mystérieux ne pouvait être que le célèbre Anglais, ce fantôme, cet abominable farceur, ce démon incarné que les Comités connaissaient sous le nom de Mouron Rouge.

— Comment peut-il être cet Anglais ? dit tout à coup le citoyen Hottot, pittoresque tenancier du cabaret de la Liberté, un lieu de rendez-vous bien connu, proche du Carrousel. Comment peut-il être fait cet Anglais qui vous a joué ce tour, puisque vous dites tous que c’était le citoyen Rateau qui… Le diable l’emporte ! Un homme ne peut être deux en un en même temps, ni deux hommes devenir un seul. Ni… Nom de nom !… conclut le brave citoyen fumant et soufflant dans sa stupéfaction comme un vieux phoque qui barbote dans l’eau.

— Je te dis que c’était l’Anglais, assura un de ses clients. Demande-le à n’importe qui ! Demande-le aux « tape-dur » ! À Robespierre lui-même ! Il l’a vu et il est devenu gris comme… comme mastic. Je te le dis !

— Et je te dis, interrompit le citoyen Sical, le boucher qui avait une tête et un cou de taureau, un poing capable d’assommer un bœuf, je te dis que c’était le citoyen Rateau. Je ne le connais pas peut-être ?

Il donna un grand coup de poing sur le tonneau retourné qui supportait les pots d’étain et les bouteilles d’eau-de-vie, puis il regarda autour de lui d’un air agressif. Il n’avait qu’un œil ; l’autre, balafré et couvert d’une taie, était hideux à voir, et l’œil unique s’éclaira lorsqu’il crut que personne n’oserait le contredire.

Un homme cependant releva le défi. Un petit homme fané, imprimeur de son état, à la peau couleur de bois et dont les quelques boucles indisciplinées se pressaient l’une contre l’autre au-dessus d’un front bien poli.

— Je te dis, citoyen Sical, dit-il avec fermeté, je te dis à toi et à ceux qui sont de ton avis, que le citoyen Rateau n’a rien à voir avec ces singeries. Je dis que vous mentez. Inconsciemment, je le veux bien, mais vous mentez, car…

Il s’arrêta et regarda autour de lui comme un acteur conscient de l’effet produit.

— Car ? répéta un chœur haletant.

— Car tout le temps que vous soupiez aux frais de l’État et que vous vous laissiez prendre aux jongleries d’un saltimbanque, le citoyen Rateau dormait, bien ivre et ronflant vigoureusement dans l’antichambre de la mère Théot, la voyante, tout à l’autre bout de Paris.

— Comment le savez-vous, citoyen Langlois ? demanda l’hôte sur un ton de reproche glacial, car le boucher était son meilleur client et n’aimait pas à être contredit.

Le petit Langlois, avec son front brillant et ses petits yeux ronds humides, continua sans se troubler :

— Pardi ! parce que j’étais aussi chez la mère Théot et que je l’y ai vu.

C’était là une déclaration capable d’ébranler même le grand Sical. On l’accueillit en silence. Chacun sentit que c’était le moment de boire un coup de plus ; la situation le réclamait.

Sical et ses partisans étaient trop ébranlés pour parler. Ils continuaient à siroter l’eau-de-vie du citoyen Hottot en méditant d’un air morne. L’idée que l’Anglais légendaire pouvait être le héros de l’histoire, bien que renforcée par le témoignage de Langlois concernant le citoyen Rateau, répugnait à leur gros bon sens. La superstition convenait aux femmes et aux demi-portions comme Langlois ; mais les hommes ne pouvaient admettre qu’une sorte de démon à forme humaine fût parvenu à jeter de la poudre aux yeux de nombreux patriotes parfaitement sérieux de telle manière qu’ils ne pussent pas croire ce qu’ils voyaient ; ce n’était rien de moins qu’une insulte. Ils avaient vu Rateau au « banquet fraternel », lui avaient parlé jusqu’au moment où… Alors, à qui avaient-ils parlé ?

— Dis-nous, Langlois…

Et Langlois qui était devenu le héros du moment raconta tout ce qu’il savait, douze fois et plus. Comment il s’était rendu vers quatre heures de l’après-midi chez la mère Théot et y était resté assis auprès de son ami Rateau qui souffla et ronfla alternativement pendant une couple d’heures. Comment à six heures ! ou un peu plus tard, Rateau sortit, quel aristo ! parce qu’il trouvait qu’on étouffait dans l’antichambre ; en haut, il avait dû aller boire.

— Vers sept heures et demie, continua le petit imprimeur, mon tour vint, et quand je quittai la vieille sorcière il était bien plus de huit heures et il faisait noir. Je vis Rateau étendu sur un banc, à moitié endormi. J’essayai de lui parler, mais il grogna seulement. J’allai manger un morceau à un des banquets en plein air et à dix heures je passai de nouveau devant la maison de la mère Théot. Quelques personnes en sortaient, elles récriminaient parce qu’on leur avait dit de s’en aller. Rateau était l’un de ceux qui voulaient faire un scandale, mais je le pris par le bras et nous avons ensemble suivi la rue, puis je l’ai quitté dans la rue de l’Ânier où il loge.

Il n’y avait pas un point contestable dans son récit et bien qu’on lui fît subir interrogatoires et contre-interrogatoires, il ne se coupa jamais. Puis on sut que d’autres personnes présentes étaient allées chez la mère Théot ce jour-là et elles corroborèrent le témoignage de l’imprimeur. L’une d’elles était la femme du propre frère de Sical ; et il y en avait d’autres. Alors que voulez-vous ?

Nom d’un chien ! Qui était celui qui avait volatilisé les aristos ?

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