‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 18 sur 87 · 7.1

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Rue Villedo, dans le quartier du Palais-Royal, il y a une maison de pierre à cinq étages avec des contrevents gris à chaque fenêtre et des balcons en fer forgé ; une maison en tous points semblable à des centaines et à des milliers d’autres dans les autres quartiers de Paris. Pendant la journée, la petite porte pratiquée dans l’immense porte cochère est généralement ouverte ; elle permet de jeter les yeux dans un court passage sombre et, au-delà, sur la loge du concierge. Après celle-ci, on trouve une cour que, de chacun des quatre côtés, cinq étages aux contrevents gris regardent comme autant de rangées d’yeux décolorés. Les traditionnels balcons de fer forgé courent sur trois côtés du carré à chacun des cinq étages et, sur leurs balustrades, des carpettes en plus ou moins mauvais état pendent, agitées par le vent. De contrevent à contrevent, des cordes à linge supportent les rangées fantastiques du linge familial qui bouge paresseusement dans l’air confiné qui seul peut emplir la cour carrée.

À gauche du couloir d’entrée et en face de la loge du concierge, une haute porte vitrée et, au-delà d’elle, le vestibule et la première cage d’escalier qui mène aux principaux appartements, ceux qui donnent sur la rue, plus luxueux et plus aérés que ceux qui sont sur cour. À ceux-ci, deux autres cages d’escalier donnent accès. Ils sont situés dans les coins les plus éloignés de la cour ; tous deux sont très noirs et sentent le renfermé ainsi que d’autres mauvaises odeurs. Les appartements qu’ils desservent, surtout ceux des étages les plus bas, n’ont d’air et de lumière que le peu que le puits d’aération de la cour veut bien leur dispenser.

La nuit tombée, la porte cochère et le guichet sont fermés tous les deux et, si un visiteur ou un locataire attardé veut entrer dans la maison, il doit sonner une cloche et le concierge tire le cordon. Le visiteur ou le locataire doit refermer la petite porte et la loi l’oblige à dire son nom ainsi que le numéro de l’appartement où il se rend au moment où il passe devant la loge. Le concierge, lui, doit regarder qui passe afin de l’identifier dans le cas où il y aurait plus tard une enquête de police.

Cette nuit d’avril, près de minuit, on sonna à la porte. Le citoyen Leblanc, concierge de l’immeuble, arraché à son premier sommeil, tira le cordon. Un jeune homme, sans chapeau, à l’habit déchiré, aux souliers boueux, se glissa par la petite porte et passa en hâte devant la loge en donnant un seul nom, mais d’une voix claire :

— Citoyenne Cabarrus.

Le concierge se retourna dans son lit et grogna à demi assoupi. Son devoir était de courir après le visiteur qui n’avait pas donné son nom, mais le concierge était très fatigué et le nom que le visiteur attardé avait prononcé méritait qu’on réfléchît à l’opportunité d’une exécution stricte du règlement.

La citoyenne Cabarrus était jeune et belle et, même en ces jours troublés, la jeunesse et la beauté gardaient certains privilèges que ne pouvait méconnaître le plus patriote des concierges. D’ailleurs, cette dame avait des visites à toute heure, dont la plupart ne devaient pas être suspectées. Le citoyen Tallien, représentant très populaire à la Convention, était, de notoriété publique, son adorateur passionné. Tout le monde racontait que depuis qu’il avait rencontré à Bordeaux la belle Cabarrus il n’avait plus d’autre souci que d’attirer son regard.

Cependant il n’était pas le seul à fréquenter le triste appartement de la rue Villedo. Le citoyen Leblanc avait vu plus d’un célèbre représentant du peuple passer devant sa loge depuis que Theresia habitait l’immeuble. Et s’il était en confiance et si on insistait, il pouvait dire que l’homme le plus considérable de France venait assez souvent ici.

Donc il valait mieux ne pas s’immiscer dans des secrets qui pouvaient devenir encombrants, et le citoyen Leblanc se contenta de se retourner plusieurs fois dans son sommeil, rêvant d’être un jour à la place de ceux qui avaient le privilège de faire la cour à la belle Espagnole.

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