12.3
La causerie de l’aubergiste avec ses clients préférés venait à peine de prendre un tour plus terre à terre, lorsqu’un grand tapage sur les pavés, au-dehors, des tintements, des roulements, des cris, des rires, tout un remue-ménage annoncèrent l’arrivée d’hôtes assez privilégiés pour faire autant de bruit qu’il leur plaisait.
M. Jellyband courut à la porte, appela Sally à tue-tête avec un : « Voici Milord Hastings ! » qui devait éperonner la hâte de la jeune femme. La politique était oubliée, les raisonnements mis de côté dans l’agitation de la bienvenue à souhaiter à des hôtes de cette qualité.
Trois jeunes élégants en vêtements de voyage, de belle apparence, et de mine affable, introduisaient un groupe d’étrangers, trois femmes et deux hommes, dans le vestibule accueillant du Repos du Pêcheur. Cette petite troupe venait de l’arrière-port où la gracieuse mâture d’un schooner, récemment arrivé, se balançait doucement sur le ciel délicatement teinté. Trois ou quatre matelots du schooner portaient les bagages qu’ils déposèrent dans le hall, puis portèrent leur main à leur front en réponse à un sourire aimable et à une inclination de tête des jeunes seigneurs.
— Par ici, milord, répétait M. Jellyband. Tout est prêt. Par ici… Sally ! appela-t-il de nouveau.
Et Sally, agitée et rougissante, les joues chaudes, vint en courant de la cuisine, essuyant ses mains potelées à son tablier en prévision de la poignée de mains de leurs seigneuries.
— Puisque M. Waite n’est pas ici, dit gaiement Lord Hastings en passant un bras audacieux autour de la jolie taille de maîtresse Sally, j’aurai même un baiser, ma belle !
— Et moi aussi, par Dieu, pour l’amour du vieil amour, assura Lord Tony, et il planta un baiser chaleureux sur la joue ronde de maîtresse Sally.
— À votre service, messieurs, à votre service ! reprit M. Jellyband en riant.
Puis il ajouta avec plus de sérieux :
— Maintenant, Sally, conduis les dames dans la chambre bleue pendant que leurs seigneuries prendront un premier repos dans la salle de café. Par ici, messieurs, vos seigneuries, par ici !
Les étrangers, pendant ces discours, étaient restés un peu étourdis, ouvrant de grands yeux devant cette exubérance si différente de ce qu’ils avaient imaginé de la sombre Angleterre ensevelie dans le brouillard ; si différente aussi de l’affreuse tristesse qui avait remplacé chez leurs compatriotes l’ancienne gaieté si légère. Le vestibule et le petit hall du Repos du Pêcheur leur semblaient déborder de vie. Tout le monde parlait, personne ne semblait écouter ; tout le monde était gai, tout le monde semblait connaître tout le monde et être heureux de se retrouver. Des éclats de rire sonores se répondaient d’un bout à l’autre de la pièce sous les solives épaisses que l’âge avait noircies. Tout semblait accueillant, heureux. Le respect que les hôteliers et les marins avaient témoigné aux jeunes gentilshommes et à eux était si naturel, si cordial, sans la moindre trace de servilité que ces cinq personnes qui avaient laissé derrière elles tant de haine, d’inimitié, de cruauté dans leur propre pays, sentirent un inexplicable serrement de cœur ; quelques larmes brûlantes montèrent à leurs yeux, larmes de joie, mais aussi de regret.