17.1
Theresia attendit au coin du couloir jusqu’à ce que son oreille fine lui dît que Bertrand ne guettait plus et avait fermé la porte. Alors elle revint sur ses pas, sur la pointe des pieds, de peur qu’il l’entendît.
Elle trouva le chemin de la porte d’entrée qui n’était encore fermée qu’au loquet. Elle l’ouvrit et tenta de percer les ténèbres. Le petit porche était désert, mais au-dehors, sur le quai, quelques passants animaient encore la soirée par leurs propos et leurs chansons. Theresia était sur le point de sortir lorsqu’une voix connue l’appela doucement par son nom :
— Citoyenne Cabarrus !
Un homme vêtu de sombre, chaussé de hautes bottes et coiffé d’un chapeau en pain de sucre, sortit d’un coin noir derrière le porche.
— Pas ici, murmura vivement Theresia. Allez sur le quai et attendez-moi, Chauvelin. Je vous rejoins tout de suite. J’ai tant de choses à vous dire !
Il lui obéit silencieusement. Elle resta sous le porche, surveillant la chétive silhouette au manteau sombre qui traversait la route pour joindre le quai, puis se mettait à marcher rapidement. La lune étincelait. Le port, et la mer au loin, brillaient comme des nappes argentées cloutées de diamants. L’horloge du château sonna dix heures. Les groupes de passants se faisaient rares : un couple d’amoureux qui rentrait en flânant, se murmurant des riens tendres et levant des yeux ravis vers la lune ; une demi-douzaine de marins regagnant leur bateau, hurlant et chantant le long des quais et qui barraient la route en se dandinant et se tenant par le bras ; un colporteur attardé, fatigué d’une tournée sans profits, reprenant tout abattu le chemin de sa maison…
Un de ces malheureux, un estropié à la jambe de bois, presque plié en deux par la lourde charge arrimée sur son dos, s’arrêta à côté du porche et tendit sa main sale à Theresia avec un gémissement lamentable :
— Par charité, mon bon monsieur ! Achetez quelque chose au pauvre vieux pour qu’il puisse acheter un bout de pain !
Il était tout à fait pitoyable avec ses longs cheveux gris éparpillés par la brise : à la lumière de la lune, son visage décoloré, couvert de sueur, semblait de métal peint.
— Achetez-moi un petit quelque chose, mon bon monsieur, continua-t-il d’une voix rauque. Ma femme est malade chez moi avec mes pauv’ petits enfants.
Theresia, légèrement effrayée et peu encline à la charité en ce moment, se détourna rapidement, rentra dans la maison tandis que les vigoureuses malédictions de l’infirme la poursuivaient :
— Que Satan et ses troupes…
Elle ferma la porte et se hâta dans le couloir. Ce malheureux vieillard à la face cadavérique l’avait fait frissonner comme si elle pressentait un malheur.