17.3
Lorsque Bertrand s’éveilla, l’aube se montrait à la fenêtre sans rideaux. Il se sentait ankylosé et il avait froid. Il lui fallut un moment pour se rappeler où il était et reprendre ses esprits. Il avait rêvé… dans cette pièce… Theresia était là… elle avait posé sa tête contre lui et s’était laissé calmer et consoler. Puis elle avait dit qu’elle allait revenir et lui, comme un imbécile, s’était endormi. Il sauta du divan, complètement réveillé cette fois ; un morceau de papier plié tomba. Il ne l’avait pas vu au moment de son réveil et il lui semblait qu’il appartenait à son rêve. Tel qu’il le voyait à ses pieds sur le plancher et ce fut d’une main tremblante qu’il le ramassa.
Maintenant chaque instant faisait pénétrer un peu plus de clarté dans la pièce : une clarté froide, grise, car la fenêtre était au sud-ouest, ouverte largement sur le port de marée et, au-delà, sur la haute mer. Le soleil, qui n’était pas tout à fait levé, ne réchauffait pas le paysage, et cette aube décolorée, le calme mystérieux que prend la nature juste au moment de s’éveiller sous la caresse du soleil, parurent à Bertrand d’une tristesse au-delà de toute expression.
Il alla à la fenêtre et l’ouvrit. Au-dessous de lui, une fille de cuisine lavait les marches usées du porche ; là-bas, dans le port intérieur, des bateaux de pêche se préparaient à mettre à la voile et, du port de marée, le yacht gracieux qui avait amené la veille Bertrand et ses amis glissait majestueusement comme un cygne aux ailes déployées.
Maîtrisant son appréhension, sa nervosité. Bertrand parvint à déplier la lettre mystérieuse. Il lut les quelques lignes qu’avait tracées une petite main de femme et avec un soupir de désir et de passion il pressa le papier sur ses lèvres. Theresia lui avait écrit. Elle l’avait trouvé endormi, elle lui avait mis son message dans la main. Il était étrange qu’il ne se fût pas réveillé quand elle s’était penchée sur lui et, peut-être, avait effleuré son front du bout des lèvres.
La lettre disait :
Une bonne âme a eu pitié de moi. Il n’y avait pas de place pour moi dans l’auberge et on m’a offert une chambre dans un cottage, tout près, je ne sais où. J’ai obtenu de l’aubergiste qu’on vous laissât dans cette petite pièce dont les murs vous parleront de moi. Bonne nuit, mon bien-aimé ! Demain, vous irez à Londres avec les Serval. Je suivrai plus tard. C’est mieux ainsi. À Londres, vous me trouverez chez Mme de Neufchâteau, une amie de mon père qui habite au n∘ 54, à Soho square, et qui m’avait offert l’hospitalité au temps où je pensais pouvoir visiter Londres pour mon plaisir. Elle me recevra maintenant que je suis une pauvre exilée. Venez me voir là-bas. En attendant, mon cœur vivra du souvenir de vos baisers.
C’était signé : Theresia.
Bertrand pressait de temps en temps ce billet sur ses lèvres ; jamais il n’avait été à pareille fête. Il cacha enfin le papier sur sa poitrine. Sa joie était sans mesure, il lui semblait marcher dans les airs. La mer, le paysage n’étaient plus tristes et gris. C’était là l’Angleterre, le pays de la liberté, le pays où il avait repris sa bien-aimée. Ah ! le mystérieux Mouron Rouge, en cherchant à tirer une ignoble vengeance des fautes que Theresia n’avait pas commises, leur avait, en fait, rendu un inappréciable service. Theresia à Paris, courtisée, adulée, était aussi loin de Bertrand qu’une étoile ; mais ici, seule et pauvre, réfugiée sans toit comme lui, elle devait se tourner naturellement vers son fidèle amoureux qui mourrait volontiers pour assurer son bonheur.
Avec cette lettre en sa possession, Bertrand ne pouvait rester en place : il lui fallait être dehors devant la mer, les montagnes, l’air pur du Bon Dieu qu’elle aussi respirait. Il prit vivement son chapeau et sortit. La fille de cuisine s’arrêta de frotter et le regarda en riant lorsqu’il passa près d’elle en courant, une chanson joyeuse aux lèvres. Il n’eut pas une pensée pour Régine, pour la tendre, l’aimante Régine qui tenait tant à lui et à son amour. Elle était le passé morne et terne qu’il avait partagé avec elle tant qu’il n’avait pas su combien la vie pouvait être brillante, le futur doré et l’horizon rose dans le lointain. Il atteignit le port au moment où le soleil se levait dans toute sa gloire. Sur le ciel transparent, la silhouette gracieuse du schooner se balançait doucement dans la brise du matin, avec ses voiles déployées brillantes comme l’or. Bertrand le contempla un moment. Il pensait au Mouron Rouge, à cette affreuse vengeance qu’il avait voulu tirer de la bien-aimée de Bertrand. Et la rage qui le secoua obscurcit un instant la beauté du jour. Avec le geste caractéristique des gens de son sang, il leva le poing et le montra au vaisseau déjà lointain.
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