‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 44 sur 87 · 18.1

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Pour Marguerite, cette merveilleuse journée de mai, comme d’autres journées aussi heureuses, aussi merveilleuses, se termina trop vite. Ressasser le bonheur enfui ne servait qu’à s’attrister, à faire naître l’angoisse et l’irritation que contenait par bonheur son désir d’accepter l’inévitable. Les amis intimes de Marguerite Blakeney s’étonnaient souvent de son énergie au moment de ces adieux si souvent renouvelés. Lorsque, au petit jour, elle mettait ses bras aimants autour du cou de Percy, et qu’elle craignait de plonger son regard dans celui de son bien-aimé pour la dernière fois, Marguerite pensait qu’aucune douleur au monde ne pouvait surpasser la sienne. Puis venait la terrible demi-heure où elle se tenait sur l’embarcadère ; les lèvres, les yeux, la gorge brûlant encore de baisers, elle surveillait une petite tache : le bateau qui s’éloignait vite emportant le Mouron Rouge vers son œuvre de pitié, de charité, et elle restait solitaire et désespérée. Puis, pendant les jours et les heures où il était loin d’elle, il lui fallait sourire, rire même, faire semblant de tout ignorer de son mari, tout, sauf qu’il était la coqueluche des salons, un charmant étourdi dont les absences répétées avaient pour causes l’affût du daim en Écosse, la pêche dans la Tweed, la chasse dans les comtés du centre de l’Angleterre, tout ce qui pouvait jeter de la poudre aux yeux du monde auquel son mari et elle appartenaient.

— Sir Percy n’est pas avec vous ce soir, chère Lady Blakeney ?

— Avec moi ? Mon Dieu, non ! Je ne l’ai pas vu de trois semaines.

— L’animal !

Les gens bavardaient, posaient des questions, lançaient quelques insinuations. La bonne société, quelques mois auparavant, avait été très émue parce que la belle Lady Blakeney, la femme la plus à la mode de la ville, avait eu un caprice passionné pour, vous ne le croiriez pas, ma chère ! pour son propre mari. Elle ne le quittait ni dans les dîners, ni en bateau, ni dans sa loge à L’Opéra, ni à la promenade. C’était tout à fait indécent ! Sir Percy était la coqueluche de la société ; ses mots, son rire léger, ses façons nonchalantes, impertinentes et délicieuses, son élégance, faisaient de lui la plus belle parure des salons où il consentait à se montrer. Son Altesse Royale n’était jamais de si bonne humeur que lorsque Sir Percy l’accompagnait. Aussi que sa propre femme prétendît le confisquer était déplacé, anormal, extravagant ! Certaines personnes mirent cette fantaisie sur le compte de l’excentricité française ; d’autres y virent une ruse de Lady Blakeney pour abuser son peu clairvoyant époux et cacher ainsi quelque amour dont personne n’avait encore eu vent.

Heureusement pour les sentiments de la société mondaine, cette phase d’amour conjugal ne dura pas longtemps. Son zénith avait été atteint l’année précédente ; depuis il ne cessait de décliner. On savait que ces derniers temps, Sir Percy n’était presque jamais chez lui et que ses apparitions à Blakeney Manor, sa belle habitation de Richmond, étaient rares et brèves. Il avait dû se fatiguer d’être dans l’ombre de sa charmante femme, ou être irrité par son esprit caustique, qu’elle ne se privait pas d’aiguiser à ses dépens ; et le ménage de ces deux personnalités à la mode avait, suivant ceux qui étaient dans le secret, pris de nouveau une tournure normale.

Lorsque Lady Blakeney était à Richmond, à Londres ou à Bath, Sir Percy chassait, pêchait ou faisait du yacht, ce qui était juste ce qu’il devait faire. Et quand il faisait sa réapparition dans le monde, Lady Blakeney ne faisait attention à lui que pour le prendre comme tête de turc.

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