‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 5 sur 87 · 2.2

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Au bout de quelques minutes, la portière fut soulevée et une jeune fille entra. Elle portait un méchant châle serré autour de ses épaules minces et sous sa jupe de laine grossière on voyait ses petits pieds chaussés de souliers très usés et de bas mal reprisés ; ses cheveux, qui étaient beaux et lisses, étaient cachés en partie par un bonnet de mousseline. D’un pas pressé elle traversa la pièce sans regarder à droite ni à gauche, comme si elle se mouvait dans un rêve. Ses grands yeux gris étaient pleins de larmes.

Ni son rapide passage ni son départ ne créèrent la moindre émotion parmi ceux qui attendaient. Un des hommes seulement, un géant dégingandé dont les longues jambes semblaient s’étendre sur la moitié du plancher de bois nu, la regarda nonchalamment.

Après le départ de la jeune fille, le silence retomba sur la petite assemblée. Pas un son ne franchissait la portière ; mais à travers l’autre porte on entendait s’évanouir peu à peu le bruit léger des pas de la jeune fille à mesure qu’elle descendait lentement l’escalier de pierre.

Quelques minutes de plus passèrent, puis la porte que cachait la portière s’ouvrit et une voix sépulcrale dit :

— Entrez !

Il y eut un léger mouvement parmi les clients de la mère Théot ; une femme se leva et dit d’un ton morne :

— C’est mon tour, je crois ?

Et, glissant comme un fantôme, elle disparut derrière la portière.

— Allez-vous au banquet fraternel de ce soir, citoyen Langlois ? dit le géant.

Son ton était rude et rauque, et sa voix sortait avec effort de sa large poitrine creuse.

— Non, répondit Langlois. Je dois parler avec la mère Théot. Ma femme me l’a fait promettre. Elle est trop malade pour venir elle-même et la pauvre malheureuse croit aux incantations de la Théot.

— Venez respirer l’air frais, alors, reprit l’autre. On étouffe ici.

C’était vrai, on respirait mal dans la pièce sombre et pleine de fumée. L’homme porta sa main osseuse à sa poitrine comme pour réprimer un spasme douloureux. Une horrible toux rauque secoua son grand corps et fit perler la sueur à son front. Langlois, un petit homme ratatiné qui semblait lui-même avoir un pied dans la tombe, attendit patiemment que la quinte eût cessé et dit ensuite avec cette indifférence particulière à ces temps troublés :

— Autant ne pas user mes souliers sur les pavés de ce coin abandonné de Dieu ; je reste, je n’ai pas envie de perdre mon tour.

— Vous avez encore quatre heures à attendre dans cette atmosphère dégoûtante.

— Quel aristo faites-vous, citoyen Rateau ! répliqua sèchement l’autre. Toujours parler d’atmosphère !

— Vous en parleriez aussi, grogna le géant, si vous n’aviez qu’un poumon pour la respirer.

— Ne m’attendez pas, conclut Langlois, et s’il vous est indifférent de perdre votre tour…

— Je ne le perds pas, répondit Rateau. Je suis le troisième à partir de maintenant. Si je ne reviens pas à temps, vous prendrez mon tour et je passerai après vous. Mais je ne peux…

Les mots suivants se perdirent dans une terrible quinte de toux tandis qu’il se levait. Langlois lui lança quelques injures pour avoir fait tant de bruit, et les femmes, tirées de leur somnolence, soupirèrent d’énervement ou de résignation. Cependant, tous ceux qui restaient assis sur les bancs surveillèrent avec une sorte de morne curiosité la sortie du géant asthmatique.

Ses pas lourds et le claquement de ses sabots retentirent le long de l’escalier.

Les femmes s’installèrent une fois de plus contre les parois humides, les pieds étendus devant elles, les bras croisés sur la poitrine, et dans cette position si incommode se préparèrent encore à dormir. Langlois enfonça ses mains dans les poches de sa culotte, cracha d’un air satisfait sur le plancher et se remit à attendre.

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