‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 80 sur 87 · 32.3

32.3

Quand le jour se lève, le 9 Thermidor, la salle de l’Assemblée est pleine jusqu’au toit. Tallien et ses amis, en un groupe serré, y ont pris place de bonne heure. Tallien est pâle, résolu, brûlant de haine. La veille au soir, au coin d’une rue sombre, une main inconnue lui a glissé un billet. C’était un message que Theresia a écrit en prison avec son sang et ces quelques mots de colère et d’agonie ont aiguillonné son courage :

Le commissaire vient juste de me quitter, écrivait Theresia. Il venait m’annoncer que je comparaîtrai demain devant le tribunal. Cela signifie la guillotine. Et moi qui pensais que vous étiez un homme…

La vie de Tallien, celle de ses amis, celle de la femme qu’il adore dépendent toutes maintenant de son audace.

Saint-Just monte à la tribune, et Robespierre, véritable incarnation de la haine et de la vengeance, est près de lui. Ils ont passé l’après-midi et la soirée de la veille au club des jacobins où des applaudissements assourdissants ont salué ses moindres paroles. Maintenant, c’est le dernier assaut :

À la guillotine tous ceux qui ont osé dire un mot contre l’Élu du peuple ! Saint-Just va crier vengeance à la tribune de la Convention pendant que, dans les rues de Paris, Henriot, un ivrogne et un bambocheur qui commande la garde municipale, va soutenir, s’il le faut par le fer et par le feu, l’action des amis de Robespierre. Celui-ci va resurgir de ce foyer de calomnie et de révolte comme un nouveau Phénix, plus grand, plus inattaquable qu’autrefois.

Et dix minutes passent, moins… À peine Saint-Just est-il à la tribune que Tallien est debout. Sa voix, qui est naturellement douce et polie, monte en un rauque crescendo qui couvre celle de l’orateur.

— Citoyens ! crie-t-il, je demande la vérité ! Qu’on déchire le rideau derrière lequel se cachent les conspirateurs et les traîtres véritables.

— Oui, oui ! La vérité ! répondent une centaine de voix.

La résistance est devenue révolte ouverte. On dirait qu’une étincelle est tombée dans un magasin aux poudres. Robespierre voit le danger ; il faut écraser immédiatement l’étincelle et il se précipite vers la tribune. Mais Tallien l’a devancé et, tourné vers les sept cents représentants, il crie ces mots qui vont atteindre le peuple au-delà des murs de la Convention :

— Citoyens ! J’ai demandé qu’on déchirât le rideau qui dissimule les traîtres. Eh bien ! le rideau est déjà tiré. Si vous n’osez pas frapper le tyran maintenant, c’est moi qui oserai le faire ! (Il tire de son habit un poignard et l’agite au-dessus de sa tête.) Je le plongerai dans son cœur si vous n’avez pas le courage de le frapper !

Ces mots, l’éclat de l’acier, attisent la révolte. On lui répond :

— À bas le tyran !

Des armes s’agitent, des mains gesticulent. À peine si quelques voix crient :

— Prenez garde au poignard de Brutus !

Tous les autres hurlent : « Tyrannie ! » et « Vive la liberté ! »

Robespierre demande en vain la parole. Le président la lui refuse et agite la sonnette pour couvrir ses anathèmes.

— Président d’assassins, je te demande la parole, crie Robespierre.

Mais la cloche sonne toujours et Robespierre verdit, il porte la main à sa gorge.

— Tu glisses dans le sang de Danton ! crie une voix.

Puis un représentant demande que Robespierre soit décrété d’accusation.

— Je demande la mort, crie Robespierre en escaladant les gradins.

— Tu l’as méritée mille fois, répond quelqu’un.

La Convention vote l’arrestation de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just et d’Henriot.

Le maître de la France n’est plus qu’un accusé.

q

Page 1