‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 82 sur 87 · 33.2

33.2

Dans sa mansarde de la rue de la Planchette, Marguerite Blakeney ne perçoit qu’un faible écho de ces clameurs. Le long de cet après-midi orageux, il lui a semblé que ses geôliers étaient agités de façon inhabituelle. Il y a eu beaucoup d’allées et venues sur le palier devant sa porte, beaucoup plus qu’il n’y en avait eu les trois jours précédents. Les hommes parlaient, murmuraient plutôt, mais quelquefois, une phrase, une voix qui s’élevait au-dessus des autres atteignaient son oreille. Elle essaya de coller son oreille au trou de la serrure, mais ce qu’elle entendit était confus, n’avait pas de sens pour elle. Le capitaine disait qu’ils étaient en train de manquer les réjouissances et les soldats semblaient l’approuver. Ils devaient tous boire abondamment, car leurs voix étaient épaisses et rauques, souvent interrompues par des refrains à boire. De temps en temps, Marguerite entendait le claquement d’une paire de sabots et une toux suffocante comme celle d’un homme qui souffre de l’asthme.

Tout cela restait vague, car elle était à bout de nerfs. Elle avait perdu la notion du temps, du lieu, elle ne savait plus rien ; elle ne pouvait même plus penser. Inconsciemment, elle était toute tendue vers l’heure où les pas furtifs de Chauvelin résonneraient une fois de plus sur le pavement devant sa porte et où elle entendrait le bref commandement qui annonçait sa venue, le bruit des armes, la sèche demande et la prompte réponse et qu’elle sentirait la présence de celui qui cherchait à prendre son bien-aimé au piège.

Ce soir-là, Chauvelin éleva la voix pour qu’elle pût saisir ses paroles :

— Demain sera le quatrième jour, capitaine ; peut-être ne viendrai-je pas.

— Alors, répondit le capitaine, si l’Anglais n’est pas là à sept heures…

Chauvelin eut un rire bref et termina :

— Vos ordres sont les mêmes, mais je pense que l’Anglais viendra.

Marguerite ne pouvait pas se tromper sur ce que cela voulait dire : la mort pour elle ou pour son mari, pour tous les deux, en fait. Tout le jour suivant, elle était restée assise devant la fenêtre ouverte, les mains jointes dans une silencieuse et constante prière, les yeux fixés sur l’horizon lointain, avec le désir de revoir une dernière fois l’homme qu’elle aimait, et d’avoir confiance, d’espérer.

Page 1