33.4
C’est ainsi que, à cinq heures du soir, tandis qu’Henriot regroupe ses hommes et les restes de son artillerie devant l’Hôtel de Ville, le citoyen Barras avec deux aides de camp commence sa mission de recruteur. Il fait le tour des portes de la ville, et à la porte Saint-Antoine rencontre Chauvelin qui se dirige vers la rue de la Planchette. Barras a bien des nouvelles à lui annoncer.
— Pourquoi n’étiez-vous pas à l’Assemblée, citoyen ? dit-il à son collègue. C’est la plus belle heure que j’aie vécue ! Tallien a été magnifique et Robespierre ignoble ! Et si nous réussissons à écraser ce monstre sanguinaire une fois pour toutes, ce sera une nouvelle ère de liberté !
Il fait une pause et reprend avec un soupir :
— Nous avons besoin de soldats ! Tous ceux que nous pouvons assembler. Henriot a encore des troupes et des canons, Robespierre peut encore ameuter la canaille ! Nous avons besoin d’hommes !
Chauvelin n’est pas d’humeur à écouter. Il se moque du sort de Robespierre en cette heure où le rideau va tomber sur le dernier acte de sa propre tragédie. Quoi qu’il arrive, il a sa vengeance ! De toute façon, l’Anglais sera guillotiné. Ce n’est pas l’ennemi d’un parti, mais l’ennemi de la France… Aussi, qu’importe que ces bêtes sauvages de la Convention soient en train d’égorger un autre homme ! Et Chauvelin écoute sans émotion les tirades enflammées de Barras, et quand ce dernier, surpris de l’indifférence de son collègue, répète en fronçant le sourcil :
— Je dois prendre toutes les troupes que je peux recruter. Vous aviez quelques bons soldats sous vos ordres, citoyen. Où sont-ils ?
Chauvelin réplique sèchement :
— En mission. Une mission plus importante que de prendre parti entre Tallien et Robespierre.
— Comment ! proteste Barras.
Mais Chauvelin ne l’écoute plus. Il a entendu sonner six heures ; dans une heure son ennemi sera dans ses mains. Il ne doute pas une minute que l’aventurier vienne jusqu’à la maison isolée de la rue de la Planchette. Il sait que jamais l’Anglais ne mettra en danger la vie de sa femme pour sauver la sienne. Il tourne les talons, laissant Barras pester et menacer. À l’angle de la porte Saint-Antoine, il bute contre un homme assis par terre, le dos contre le mur, qui mâchonne une paille les genoux remontés sous le menton et ses deux longs bras encerclant ses tibias. Chauvelin jure avec impatience et l’homme jure aussi, mais ses imprécations s’achèvent dans une quinte de toux. Chauvelin regarde et voit sur le bras la lettre « M » imprimée au fer sur la chair qui est encore rouge et boursouflée.
— Rateau ! Que fais-tu là ?
Rateau se redresse :
— J’ai fini mon travail chez la mère Théot et je me repose, dit-il d’une voix douce et humble.
Chauvelin le pousse du pied :
— Alors, va te reposer ailleurs : les portes de la ville ne sont pas des refuges pour les vagabonds.
Sa colère momentanément calmée par cette mutile brutalité, Chauvelin franchit la porte. Barras a vaguement surveillé cette petite scène et quand le charbonnier passe près du groupe, un des aides de camp dit tout haut :
— Un client pas commode, le citoyen Chauvelin ! N’est-ce pas, l’ami ?
— Je vous crois, répond Rateau.
Et avec l’obstination d’un arriéré qui souffre d’une injustice, il étend son bras marqué juste sous le nez de Barras :
— Voyez ce qu’il m’a fait.
Barras se renfrogne :
— Un galérien ? Comment se fait-il qu’il soit élargi ?
— Je ne suis pas un galérien, riposte Rateau. Je suis un homme innocent, un libre citoyen, mais je me suis trouvé sur le chemin du citoyen Chauvelin et il est plein de machinations…
— Vous avez raison là-dessus, réplique Barras.
Mais le sujet ne l’intéresse pas suffisamment ; il a bien autre chose à penser, et il fait déjà signe à ses compagnons de partir lorsque le charbonnier, qui est secoué par une quinte de toux, avance une main sale et saisit le député par une manche.
— Qu’y a-t-il encore ? demande Barras rudement.
— Si vous voulez m’écouter, citoyen, souffle Rateau.
— Eh bien ?
— Vous demandiez au citoyen Chauvelin de vous indiquer où vous pourriez trouver des soldats pour servir la République ?
— Oui.
— Bien. Je vais vous le dire.
Et la figure de Rateau prend une expression de ruse et de malice.
— Allons, que veux-tu dire ?
— Je loge dans un dépôt vide, là-bas. (Rateau montre du doigt la direction que Chauvelin vient de prendre.) L’appartement est habité par la mère Théot, la sorcière. Vous la connaissez ?
— Oui, je pensais qu’on l’avait envoyée à la guillotine avec…
— On l’a fait sortir de prison et elle fait de l’espionnage pour le citoyen Chauvelin.
Barras s’impatientait. Tout cela ne le regardait pas et ce charbonnier dégoûtant lui inspirait une vive répulsion.
— Au fait, citoyen !
— Le citoyen Chauvelin a plus d’une douzaine de soldats sous ses ordres dans cette maison. Ce sont des soldats de la garde nationale…
— Comment le sais-tu ?
— C’est moi qui cire leurs bottes.
— Où est la maison ?
— Rue de la Planchette, mais on peut y entrer par le dépôt.
— Allons, dit Barras à ses aides de camp.
Il remonte la rue vers la porte sans se soucier si Rateau suit ou non, mais le charbonnier est sur leurs talons. Il a enfoncé ses poings sales dans les poches de sa culotte déchirée, mais auparavant il les avait levés tour à tour dans la direction de la Planchette.