33.5
Pendant ce temps, Chauvelin était entré dans la maison et, sans parler à la vieille qui l’attendait dans le vestibule, il était monté au dernier étage ; là, il appela le capitaine Boyer.
— Il faut encore une demi-heure, dit celui-ci, et j’en ai assez d’attendre. Laissez-moi en finir avec cette damnée aristocrate. Mes camarades et moi voudrions voir ce qui se passe en ville et prendre part aux réjouissances, s’il y en a.
— Dans une demi-heure, répliqua sèchement Chauvelin. Vous perdrez très peu de plaisir et vous perdriez entièrement vos dix mille livres si vous tuiez la femme et ratiez la capture du Mouron Rouge.
— Il ne viendra plus maintenant. Il est trop tard. Il tient à sa propre peau !
— Il viendra, je le jure, dit Chauvelin comme s’il répondait à ses propres pensées.
Dans la chambre, Marguerite avait entendu chaque mot de ce colloque. C’était clair : elle devait mourir des mains des brigands, ici, dans une demi-heure… à moins que… Ses pensées devenaient confuses, elle ne pouvait plus les ordonner. Avait-elle peur ? Non, elle n’avait pas peur. Elle avait déjà regardé la mort en face. À Boulogne, par exemple. Il y a des choses pires que la mort. Par exemple, l’idée qu’elle ne verrait plus son mari, dans cette vie… Il ne restait plus qu’une demi-heure et il ne fallait pas qu’il vînt. Elle priait pour qu’il ne vînt pas, mais s’il venait, quelles chances avait-il, mon Dieu ?
Son esprit torturé évoque son courage, son sang-froid, son audace, sa chance… Elle pense que s’il ne vient pas… et que s’il vient… On entend au loin sonner la demi-heure. On étouffe ce soir, une autre tempête menace et le soleil est entouré d’un nimbe rouge. L’air sent mauvais comme au milieu d’une foule immense, en sueur. Et par-dessus le bruit que font les bandits qui gardent sa porte, roulent comme un tonnerre les rumeurs lointaines de la ville en tumulte.
Alors le capitaine Boyer crie :
— Laissez-moi en finir, citoyen Chauvelin !
La porte s’ouvre brutalement.
La fenêtre est ouverte derrière Marguerite qui fait face à la porte en s’accrochant des deux mains au rebord. Les joues exsangues, les yeux brillants, la tête droite, elle attend en priant pour avoir du courage, rien que pour avoir du courage.
Le capitaine, dans son uniforme déchiré et crotté, ne reste qu’un moment dans l’ouverture de la porte, Chauvelin le pousse du coude et à son tour se tient devant la prisonnière, devant cette femme qu’il a toujours poursuivie de sa haine. La mort est devant Marguerite, dans le désir de vengeance qui fait briller les yeux pâles de cet homme. La mort est devant elle sous l’uniforme de ces ignobles soldats qui ont saisi leurs mousquets avec leurs mains sales.
Du courage ! Pouvoir mourir comme il désirerait qu’elle le fasse… s’il pouvait savoir !
Chauvelin lui parle, elle ne l’entend pas. Elle entend un bourdonnement très fort comme si des hommes criaient elle ne sait quoi, car elle prie toujours. Chauvelin s’est tu. Cela doit être la fin et, Dieu merci ! elle a eu le courage de ne rien dire et de ne pas broncher. Elle ferme les yeux, car il y a un brouillard rouge devant elle et elle sent qu’elle va y tomber, tomber droit dans ce brouillard.