‹ Le triomphe du Mouron RougeChapitre 86 sur 87 · 33.6

33.6

Quand elle eut fermé les yeux, Marguerite put de nouveau entendre. Elle entendit des cris de plus en plus proches. Des cris et des bruits de pas et, de temps en temps, une toux d’asthmatique et le claquement d’une paire de sabots, puis une voix dure et impérieuse :

— Citoyens soldats, la nation a besoin de vous ! Des rebelles ont défié les lois. Aux armes ! Chaque homme qui ne suit pas est un déserteur et un traître !

Puis, c’est la voix de Chauvelin qui proteste :

— Au nom de la République, citoyen Barras !

Mais l’autre reprend de façon plus pressante encore :

— Ah ! çà, citoyen Chauvelin ! Allez-vous m’empêcher de faire mon devoir ? L’ordre de la Convention est de rassembler tous les soldats et de leur faire rejoindre leurs sections. Seriez-vous du côté des rebelles ?

Alors Marguerite ouvre les yeux. Par la porte grande ouverte elle voit la petite silhouette noire de Chauvelin, son visage pâle tordu par une rage à laquelle il n’ose donner libre cours et, à côté de lui, un homme assez corpulent qui porte l’écharpe tricolore autour de la taille. Sa figure ronde paraît cramoisie de colère et sa main droite serre une lourde canne en jonc, si fort qu’on voit qu’il a envie de frapper. Les deux hommes s’affrontent et autour d’eux les soldats apparaissent à contre-jour devant une fenêtre au loin, dans la lumière rouge de l’après-midi qui se montre au sein d’un nuage de poussière.

— Allons, soldats ! reprend Barras.

Et il tourne le dos à Chauvelin qui, blanc jusqu’aux lèvres, a encore des paroles de menace :

— Je vous avertis, citoyen Barras, dit-il avec fermeté, qu’en enlevant ces hommes vous vous liguez avec des ennemis de votre pays et que vous devrez répondre de ce crime.

Son accent est si convaincu, si ferme, si lourd de menace, que Barras hésite un instant.

— Eh bien ! dit-il, je vais vous concéder quelque chose, citoyen Chauvelin. Je laisse deux hommes à votre disposition jusqu’au coucher du soleil. Après…

Il y a un silence. Chauvelin garde ses lèvres minces serrées l’une contre l’autre. Et Barras ajoute avec un mouvement de ses larges épaules :

— Je ne fais pas mon devoir en vous accordant cela et je vous en laisse la responsabilité, Chauvelin. Allons, soldats !

Et sans un regard de plus à son collègue déconfît, il descend les escaliers avec le capitaine Boyer et ses hommes.

Pendant un moment, la maison est pleine de fracas : les bruits de pas dans l’escalier, les commandements, le cliquetis des sabres et des mousquets, les portes qui claquent. Puis, tout ce tumulte se perd au loin dans la rue, vers la porte Saint-Antoine. Et de nouveau, c’est le silence.

Chauvelin est sur le seuil, le dos tourné à la chambre et à Marguerite, ses mains nouées convulsivement derrière lui. La jeune femme aperçoit les deux soldats qui restent, silencieux, le mousquet en main. Entre eux et Chauvelin se dresse la haute silhouette d’un homme vêtu de haillons, couvert de suie et de charbon. Il porte des sabots, ses mains pendent de chaque côté de lui, et, sur son bras gauche, juste au-dessus du poignet, il y a une affreuse marque semblable au fer dont on flétrissait les galériens. En ce moment, il a une horrible quinte de toux. Chauvelin lui ordonne de s’écarter et on entend alors l’horloge de l’église Saint-Louis frapper sept coups.

— Allons, soldats ! dit Chauvelin.

Les soldats serrent plus fort leurs mousquets et Chauvelin lève la main. L’instant d’après, il est poussé violemment dans la chambre, perd l’équilibre et tombe en arrière sur la table tandis que la porte se ferme brusquement entre lui et les soldats. On entend une courte bousculade, puis c’est le silence.

Marguerite retient son souffle, ne sait plus si elle vit encore. Une seconde auparavant, elle était face à face avec la mort, et maintenant…

Chauvelin se remettait péniblement sur pied. Avec un cri de rage, il se lança de toutes ses forces contre la porte. Son élan l’entraîna plus loin qu’il ne le voulait, car au même moment la porte s’ouvrit et il tomba sur la masse imposante du charbonnier dont les longs bras l’entourèrent, le soulevèrent et le posèrent comme un fétu de paille sur la chaise la plus proche.

— Ici, mon cher monsieur Chambertin, dit le charbonnier sur un ton léger et gracieux. Laissez-moi vous mettre tout à fait à l’aise.

Marguerite regarda, fascinée, muette, les mains habiles enrouler une corde autour des bras et des jambes de son ennemi vaincu et, pour terminer, la propre écharpe tricolore de Chauvelin servit à le bâillonner.

Marguerite n’osait en croire ses yeux et ses oreilles. Devant elle, cet horrible vagabond couvert de poussière, les pieds nus dans ses sabots, vêtu de loques, avec sa figure sale, sa bouche édentée et ses bras musculeux dont l’un était marqué…

— Je dois vraiment m’excuser auprès de votre seigneurie. Je suis, en toute bonne foi, un personnage dégoûtant !

Cette voix ! Cette chère, cette joyeuse voix ! Un peu lasse, peut-être, mais si gaie et si puérilement timide ! Ce fut comme si les portes du paradis s’ouvraient devant Marguerite ! Elle ne dit rien, elle pouvait à peine bouger, elle ne put que tendre ses bras.

Il ne s’approcha pas, car il était vraiment crasseux, mais il enleva son bonnet rouge et lentement, les yeux fixés sur elle, il s’agenouilla.

— J’espère que vous n’avez pas douté, chérie, de ma venue ?

Elle hocha la tête. Les derniers jours n’étaient plus qu’un cauchemar et, en vérité, elle n’aurait jamais dû avoir peur.

— Me pardonnerez-vous ? dit-il.

— Pardonner ? Quoi ? murmura-t-elle.

— Ces derniers jours. Je n’ai pas pu avant. Vous étiez en sûreté pour quelque temps. Ce démon m’attendait.

Elle frissonna, ferma les yeux.

— Où est-il ?

Il rit de son rire léger et, d’une main noire de charbon, montra le corps garrotté de Chauvelin.

— Regardez-le. Ne dirait-on pas un tableau ?

Marguerite risqua un coup d’œil, mais la vue de son ennemi, même attaché bien serré par des cordes à une chaise, avec sa propre écharpe autour de la bouche, lui arracha un cri d’horreur.

— Que va-t-il lui arriver ?

— Je me demande, répliqua le Mouron Rouge qui se leva et continua avec une bizarre timidité : je me demande comment j’ose me tenir ainsi devant votre seigneurie.

Et à la même seconde, elle fut dans ses bras, riant, pleurant, et se couvrant de poussière de charbon.

— Mon bien-aimé, par quoi avez-vous dû passer !

Il rit comme un gamin qui s’est tiré d’une aventure risquée sans beaucoup de mal :

— Ce fut peu de chose en vérité. Si ce n’avait été le souci de vous, je ne me serais jamais tant amusé que pendant la dernière phase de cette aventure. Après que notre intelligent ami eut ordonné de marquer au fer le vrai Rateau, afin de pouvoir le reconnaître toujours quand il le verrait, j’ai dû soudoyer le vétérinaire qui avait fait cette chose-là pour qu’il pratiquât sur moi la même opération. Ce ne fut pas difficile. Pour mille livres, il aurait marqué sa propre mère sur le nez, et je me suis présenté à lui comme un savant qui voulait faire une expérience. Il ne m’a pas posé de questions. Et depuis, chaque fois que Chauvelin posait un regard satisfait sur mon bras, j’aurais crié de joie !

» Pour l’amour de Dieu ! madame, ajouta-t-il vite, car il sentait ses douces, ses chaudes lèvres sur sa chair marquée, ne me faites pas rougir pour cette bagatelle ! J’aimerai toujours cette cicatrice parce qu’elle me rappellera une époque passionnante et parce qu’il se trouve qu’elle reproduit l’initiale de votre nom chéri.

Il se pencha jusqu’au sol et baisa l’ourlet de sa robe. Après quoi, il lui conta rapidement tout ce qui était arrivé pendant ces derniers jours.

— Je ne pouvais sauver votre vie qu’en risquant celle de la belle Theresia. Aucune autre raison ne pouvait pousser Tallien à la révolte.

Il se tourna et contempla son ennemi dont la haine et le désir de vengeance étaient inscrits clairement sur le visage convulsé et dans les yeux affolés.

Sir Percy Blakeney soupira, un bizarre soupir de regret :

— Je ne regrette qu’une chose, cher monsieur Chambertin, dit-il enfin. C’est que vous et moi nous ne nous mesurerons plus jamais après cela. Votre révolution du diable est morte, votre désagréable office terminé. Je suis heureux de n’avoir jamais été sérieusement tenté de vous tuer. Si j’avais succombé, j’aurais dérobé à la guillotine une proie bien intéressante. Sans aucun doute, vous serez guillotiné, mon bon monsieur Chambertin. Robespierre le sera demain, puis ses amis, ses sicaires, ses imitateurs, vous parmi les autres… Quel malheur ! Vous m’avez souvent amusé. Surtout lorsque vous avez fait marquer Rateau avec l’idée que vous ne pourriez plus vous tromper après cela. Pensez à tout, souvenez-vous de notre conversation dans l’entrepôt en bas et de ma dénonciation touchant la citoyenne Cabarrus. Vous avez regardé mon bras et vous avez été tout à fait rassuré. Pourtant, j’avais menti. C’est moi qui ai mis les lettres et les haillons dans l’appartement de la belle Theresia, mais je pense qu’elle ne m’en tiendra pas rigueur, car j’ai tenu ma promesse. Demain, après la chute de Robespierre, Tallien sera l’homme le plus important de France et sa Theresia une sorte de reine. Pensez à tout cela, cher monsieur Chambertin ! Vous avez le temps ! Quelqu’un viendra sûrement vous délivrer et délivrer les deux soldats que j’ai laissés sur le palier, mais personne ne vous évitera la guillotine quand il sera temps, à moins que moi-même…

Il ne finit pas ; le reste de la phrase s’acheva en éclat de rire :

— C’est une idée drôle, n’est-ce pas ? J’y penserai, je vous en fais la promesse !

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