‹ Le voyage rustiqueChapitre 10 sur 17 · IX

IX

PÊCHE D’ÉTANG.

CHATAIGNES BLANCHIES.

PÊCHE D’ÉTANG

Comme on devait pêcher--c’était en février--l’étang de Sagnat, près de Bessines-en-Limousin, je me souvins à propos d’une page écrite par le célèbre économiste et agronome anglais Arthur Young. En 1787, il passa dans ce pays et il fut émerveillé: «Pendant seize milles, le pays est de beaucoup le plus beau que j’aie vu en France. Bien clos, bien boisé, le feuillage ombreux des arbres donne aux collines une éclatante verdure, comme les prairies arrosées (que je vois ici pour la première fois aujourd’hui) la donnent aux vallées. La pente qui mène à Bessines offre une vue splendide et, à l’approche de la ville, le paysage présente un mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux[1].»

[1] Trad. Lesage, Voyage en France.

J’ai assisté à beaucoup de pêches d’étang et j’avais grande envie de rester chez moi, car un de mes amis m’avait un peu secoué le bouton du gilet, en me disant sans aucune crainte:

--Quelle occasion! Ne la perdez pas... La lune est dans son dernier quartier. De sa fine barque renversée, un filet d’or a jailli. La pêche sera belle, mais il vous faut de l’enthousiasme...

--C’est bien cela qui me fait peur, lui dis-je.

--Ne craignez pas et relisez la fameuse page d’Arthur Young. Il était de race flegmatique, et pourtant il a jeté ce cri d’admiration, qui flatte encore mes oreilles.

Ce soir-là, je m’efforçai de me mettre en état de grâce terrestre, par une petite promenade préparatoire, au frémissement qui précède la naissance du printemps. Le buisson, encore à claire-voie, revivait; le chèvrefeuille lançait ses cordages aux pousses vertes, d’où sortira la fleur en mèche de fouet; le noisetier agitait au vent ses chatons, légères chenilles, et l’ajonc, au bord du fossé, tenait dans sa griffe un peu d’or; il faisait beau temps; il y avait dans l’air un parfum de violettes invisibles.

Le paysage était dépouillé, tout en nervures, mais bientôt on ne verrait plus au sommet d’un arbre le nid de la pie. Au loin, cette mystérieuse rougeur d’aurore venait d’une frêle pourpre de bourgeons. Les champs avaient leur apparence pauvre et douce, dont parle Michelet. Là-bas, pourtant, l’or vif et vert du colza fleuri faisait un signe de richesse; il y avait là de quoi payer de ses peines un humble poète. La promesse du blé montait dans le pâle soleil du soir. Saison des labourages en pleine lumière; on reprisait patiemment une vieille terre qui servira encore aux hommes. Sur la courbe d’un plateau que gerçait un vent doré, un métayer exhortait ses bœufs. Ils ne soulevaient pas seulement des mottes lourdes, leur marche était bien trop pesante après tant de soirs dont ce soir était formé. Ils tiraient une chaîne de siècles qui tintait avec la chaîne de la charrue; ils remâchaient tant de travaux. Leur pas régulier avait le rythme d’un millénaire rouage de muscles, une fois pour toutes réglé. Au bord du chemin, des barrières de prairies étaient abattues dans l’herbe fraîche; un oiseau inconnu chantait...

· · ·

Le lendemain, dès potron-minet, un de ces terriens de vieille souche dont l’espèce n’est pas tout à fait perdue (le ciel en soit béni!) fit entendre près de mon seuil un appel de trompe. Dans son automobile, ancienne et vaste, il avait placé un appareil de photographie, un phonographe portatif avec le disque où est inscrite «la Promenade à l’étang»; un filet à larges mailles et deux couvertures en poil de chameau. C’est un homme prévoyant. J’accourus et quand je vis sa bonne figure à la barbe frisée, aux yeux frais, ses épaules larges, capables de porter les plus lourds fardeaux, je compris que j’étais sauvé et que la pêche serait heureuse. A cinquante ans passés, il est gai comme un jeune garçon.

Nous partîmes à travers la campagne. Le ciel blanchissait en grand mystère. L’horizon était d’une finesse ineffable, les arbres lisses, éclairés sourdement d’en bas, et, derrière les buissons vivants, il y avait l’immense impatience de l’aube, dans une pureté violente de l’air. Peu à peu, des ruisseaux étincelèrent; au loin, un or fabuleux se mit à courir, mais on n’en voyait pas la source. Le vent prit une nouvelle force, comme solennelle, et le soleil sortit des collines devant nous. Mon compagnon rabattit sa casquette sur ses yeux tout éblouis. Des taillis de chênes aussi droits et nets que des barreaux donnaient l’image étrange d’une cage où frémissait une aile de feu. Des villages surgissaient, dorés, par le jour sans nuages. Les rails du tramway départemental flamboyaient sur la route blanche. Comme nous traversions le bourg de Rancon, nous aperçûmes un homme qui semait des petits pois dans son jardin; semés au chant du coq, ils seraient tendres comme la rosée, il n’en fallait pas douter.

En arrivant à Bessines, nous connûmes que la description du fameux Anglais ne mentait pas. C’est un pays bien clos, boisé, planté d’arbres variés. Le mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux vives étonne sans cesse le regard. Surprise puissante, qui s’élève de ce que l’on attendait et que l’on a toujours vu! La vallée sans feuillages était emplie d’une lumière qui la caressait et lui prêtait des mouvements de rêve. On ne pouvait découvrir encore l’étang de Sagnat, qui éclaire cette campagne d’une onde immense et répandue paisiblement. Tout à coup, il nous apparut avec ses bords de sable clair qu’un vent froid desséchait et fendillait.

Mon compagnon arrêta sa voiture près de la chaussée et je vins saluer les maîtres du bel étang. L’un d’eux, à la courtoisie exquise, nous demanda si nous avions fait bon voyage. C’est un homme qui vécut longtemps dans l’Afrique du Nord; j’admire qu’il ait voulu achever ses jours à la lumière d’un étang limousin; il n’est pas de plus émouvant miroir au couchant d’une vie humaine.

On entendait le grondement du flot qui poussait le poisson vers la grille. J’avais hâte d’assister à la récolte d’un champ liquide, pour parler un langage assez noble. Dans le grand courant que travaillait le vent devenu furieux, on devinait un sautillement de nageoires, un affolement d’écailles, et mon compagnon voulait y voir un peu d’or qui venait, assurait-il, des soubresauts d’une carpe tonkinoise, trop apeurée.

Le butin allait de force vers le piège du réservoir. Des mères carpes avaient bien sujet de s’alarmer; tout un fretin grouillait en mille paillettes. Des garçons l’attendaient, le faisant sauter avec leurs râteaux au fil de la grille, mais ils ne barbotaient pas, cuisses et jambes nues, comme je l’ai vu faire, il y a quelques années, à la pêche du petit étang de Fromental. Ils étaient chaussés de bottes en caoutchouc. Plonger dans une eau glacée est bien cruel; il est bon d’éviter un surcroît inutile de peine.

Le soleil montait dans un ciel blanc, le rude vent ne s’apaisait pas, mais les pêcheurs se démenaient assez pour réchauffer le temps. A l’avant du canal de sortie, des hommes avaient une démarche glissante de peur d’écraser le poisson; ils pliaient sous une charge vivante, qui se débattait dans leurs filets. Tanches, carpes, perches, gardons luisaient d’un éclat froid de métal, ors, argents, aciers souples et comme liquides. On les portait dans les réservoirs. Un des maîtres me dit:

--L’étang de Sagnat est à fond de sable, c’est pourquoi il est couleur de ciel... Du sable et du feu, on tire le cristal... Ici, le sable et l’eau s’allient pour une surprenante limpidité...

Mon compagnon de route s’agitait beaucoup, allant de-ci, de-là, observant tout d’un œil vif. Il a écrit un gros ouvrage sur le système nerveux des poissons. Sa science est ardente; il eut un jour, devant moi, une terrible dispute avec un pisciculteur de grande classe; il s’agissait des amours tumultueuses de la carpe et de celles, bien plus secrètes, de la tanche. Il fut sur le point de perdre son sang-froid, ce qui eût été un comble pour un homme qui s’adonne à l’étude des poissons d’eau douce.

Tandis que la chaussée s’emplissait de curieux et d’acheteurs, il prenait des notes sur un calepin que le vent menaçait; il était heureux:

--Le corps du poisson, me dit-il, avec mystère, est fusiforme... J’imagine en poète plus qu’en savant que la carpe est une des premières fileuses du monde... Dans l’étang elle est au rouet... Qu’un fil d’eau se brise en perles au bout de son nez, elle en trouve un autre...

Il y avait maintenant beaucoup de promeneurs sur la chaussée: des garçons appuyés contre la selle de leur bicyclette, de vieilles femmes en cape, des jeunes filles en toilette du dimanche. Quelques-unes portaient un bouquet de violettes au corsage et souriaient au grand rire de l’eau qui fuyait dans la prairie.

Comme il était environ dix heures, une barque plate commença d’avancer sur le flot; des branchages lui faisaient de belles rames verdoyantes. Autrefois, des garçons, nus jusqu’à la ceinture, chassaient le poisson vers la bonde. Maintenant, cette barque munie de ramures suffit; celui qui la dirige a le grade de capitaine et il en est fier. Le vent rabattait toujours le courant. Près des grilles, on aurait dit que la vase prenait vie, tant le poisson grouillait et se débattait.

--Que ne restons-nous ici cette nuit! s’écria mon compagnon. Je ne sais rien de plus grand que les ténèbres envahissant la coupe tarie de l’étang, sauf le retour des eaux, l’onde renaissante! Jadis, une telle pêche était vraiment solennelle. Le maître conviait travailleurs et amis à sa table servie magnifiquement. On mangeait bien et l’on buvait sec. Les vénérables bouteilles étaient tirées de derrière les fagots. La fin du repas était embellie par une cérémonie que l’on devrait remettre en honneur. C’était le baptême de la carpe. On apportait une fine corbeille d’osier enrubannée où était couché un gros nourrisson à nageoires, emmailloté d’une écharpe de soie cerise, aux bouts flottants. On poussait de joyeux vivats; la marraine et le parrain se levaient de table et tenaient dans leurs mains la corbeille. Le parrain mettait un grain de sel sur le nez de la carpe et versait quelques gouttes d’un vieux vin de Bourgogne en chantant:

--O belle carpe,--en ta flottante écharpe,--je te baptise,--de bonne prise,--par le sel et le vin!

Le maître ornait la baptisée d’un anneau d’or et chantait à son tour:

--O belle carpe,--en ta flottante écharpe,--reçois cet anneau d’or,--en témoignage--de ton servage,--reçois cet anneau d’or!

Puis on s’en allait en procession vers l’étang; des ménétriers marchaient devant; vielles et violons faisaient rage, et, dans la nuit, chacun portait une gerbe de paille enflammée, en guise de torche. On chantait en chœur:

--En carême--à l’étang--ce baptême--du printemps--des surprises--de l’amour--nous avise--le retour.--Sonnez, guimbardes! Battez, tambours!

Le maître rendait la carpe à l’étang, et brusquement tous les invités jetaient leur torche dans l’eau. N’est-ce pas que l’on devrait remettre en honneur cette coutume?

· · ·

Un charmant festin, présidé par les maîtres de l’étang, marqua la fin de cette journée. Il fut éclairé de courtoisie et de bonhomie délicieuses. Un gentilhomme terrien, pisciculteur insigne, voulut bien me donner cette recette:

Carpe à la gelée.--Dès la veille, préparez ce mets délectable. Écaillez, videz avec soin, essuyez sans laver. Arrosez le beau poisson d’un court bouillon au vin rouge, mêlé d’un petit quart de vin blanc, parfumé d’un bouquet garni, carotte tendre, oignon très blanc, échalote, ail, épices malicieuses, sel et poivre en grains. Faites mijoter à petit feu. C’est dans le petit feu que tient le secret de la cuisine. Mettez sur un plat; habillez la carpe de cette sauce réduite, enrichie de gélatine de pied de veau. Clarifiez le mélange, vous aurez un gel succulent. Décorez avec des tranches de citron et des rondelles d’œufs durs. Cela donnerait du cœur à un mourant.

CHATAIGNES BLANCHIES

Jeannette Verdier m’a appelé, comme je passais près de sa porte. Il faisait beau feu dans sa cheminée et beau temps dans le ciel. De la marmite, une vapeur de miel s’élevait, car elle était pleine de châtaignes blanchies. Jeannette les versa dans une corbeille, au milieu de la table de cerisier. Elle me dit:

--Vous allez en goûter.

Le chien s’est approché et m’a touché de son affectueux museau comme pour dire: «Acceptez. Il n’est rien de meilleur au monde.» On rapporte qu’Alexandre de Bonneval, Limousin alourdi d’épaisses délices et devenu Achmet pacha, garda souvenance de ce mets pour sa douceur tirée de châtaigniers aux belles branches et de son pays si vert.

Jeannette emplit à demi de lait un grand bol et je commençai d’y noyer les petits fruits ridés comme la joue un peu jaune et rosée d’une bonne vieille.

--Sans me vanter, dit Jeannette, je sais les apprêter.

La tourterelle dont on avait porté la cage près de l’unique fenêtre se mit à chanter. Un rayon furtif éclaira le liséré noir qui la tient au cou comme les coquettes d’autrefois.

--Comment faites-vous, Jeannette? demandai-je, tandis que j’écrasais dans le lait ces châtaignes au parfum subtil.

--C’est tout simple. On «plume» les châtaignes; on laisse pas un bout d’écorce. Faut qu’elles soient nettes comme le dedans de la main. On fait bouillir de l’eau; on les plonge dans l’eau bouillante. On enlève le pot et il faut laisser tremper un peu. Vous prenez le «bouéradour», en forme de croix de Saint-André, cet ustensile en bois, avec des dents. On remue sans plaindre sa peine. On nettoie les châtaignes récalcitrantes, au doigt et à l’œil. Qu’elles soient bien blanches! On les jette dans un tamis et on secoue. Toutes les peaux s’en vont; on lave encore. On met au pot avec de l’eau, une pincée de sel. On fait dessous un feu clair. On laisse bouillir quelque temps; puis on décroche le pot. On enlève l’eau et on remet à cuire, après avoir mis une couenne de lard au fond du pot et une serviette par-dessus, pour l’étouffement. Et faut veiller à la cuisson. Je suis pas bien fine, mais j’ai connu que la cuisson, c’était la moitié de la réussite.

Elle ouvre la porte et jette du grain à ses poules. A ce moment, le chien met le nez dans la marmite. Alors Jeannette me dit:

--Je vais vous poser une devinette: Quel est l’animal à sept pattes?

Je cherche et ne trouve pas. Elle éclate de rire.

--C’est pas difficile! C’est mon chien quand il lèche la marmite. Ses quatre pattes et les trois de la marmite en font bien sept!

Au dehors, le soleil touche la mare où nagent deux canards d’espèce commune. Ils plongent le cou dans l’eau qui luit autant qu’un couperet bien fourbi. Le temps d’une demi-minute, on dirait qu’ils sont décapités. Ils ne tardent pas à montrer leur bec vernissé, où se tortille un ver de vase.

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