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LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL.
JEANTOU DANS SON JARDIN.
CONTE PAYSAN.
LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL
Quel beau cerisier de plein vent au bord de cette prairie limousine! On ne l’a jamais taillé, le sécateur n’est pas fait pour lui. Au temps froid j’aurais dû m’approcher de son tronc luisant et ciré, où s’enroulent des parcelles d’écorce à ressort. Une lumière en corolles couvait dans la chair obscure du bois. O surprise! Ce matin, il étincelle au soleil; il monte, tel un feu blanc, attisé par une ardeur mystérieuse. L’extrême pointe de ses rameaux est de l’air en fleur. A l’horizon, d’espace en espace, d’autres cerisiers lui font signe. Un nuage de neige s’est arrêté dans le ciel au-dessus de lui, comme son reflet.
Aujourd’hui, chante le coucou. Il jette deux notes veloutées; c’est un chant de sorcellerie qui va sur deux pieds sautillants et qui boite dans un cache-cache de feuilles. Il oscille au moindre souffle. Sort-il de ce bosquet? Peut-être... Il s’éloigne et se perd déjà... Un vent malin l’apporte, l’emporte.
Marie Bonnier, la laveuse, me dit:
--Quand vous l’entendrez pour la première fois, prenez une pincée de terre et lancez-la derrière vous, par-dessus votre épaule... C’est un oiseau de malice...
Il me semble qu’il chante dans le cerisier... Tendez l’oreille, il s’enfuit; n’écoutez plus, il revient...
Le ciel se voile; mais le cerisier fleuri et ses frères sauvages de la forêt éclairent doucement la campagne. Le silence verdoie sur la prairie; seule, résonne l’enclume du forgeron. Soudain, une petite bourrasque arrive; le soleil illumine des pluies qui vont et viennent avec les nuages courants. Des gouttes d’eau, insectes étincelants, bougent au creux des feuilles vertes. Là-bas, sous un arc-en-ciel un très humble village a ses tuiles rougies par l’averse. La céleste courbe s’efface et non loin des maisons du bourg où l’on allume le feu du soir, un rossignol commence de chanter. A mesure que l’ombre s’épaissit, la voix de l’oiseau caché coule à travers la nuit profonde et sensible. L’eau des sources, au fond du vallon, n’est pas plus pure... Il est dressé sur une ramille de frêne; ses plumes sombres tiendraient dans la main, son sang dans une coque de noix, et les sublimes espaces lui répondent.
JEANTOU DANS SON JARDIN
CONTE PAYSAN
Jeantou bêche son jardin; le soleil inonde un vieux pied de buis qui pousse près d’une fontaine à la margelle fracassée. Cette parcelle suffit à Jeantou; il élevait jadis des bœufs et des vaches, il soigne à présent des lapins. Il leur porte des branches de houx, quand «ils ont le gros ventre», et ils perdent leur obésité. Il admire qu’une feuille de chou soit découpée et dentelée par ces bestioles au nez froncé, remuant, aux longues oreilles à bascule. Le dimanche, il choisit le plus dodu et lui fait le coup du père François. Il le suspend à un clou, par les pattes, sous le hangar. Il retourne sa peau très proprement comme un gant; il sait enlever au foie, du pouce et de l’index, la vésicule de fiel, sans se servir du couteau. Sa femme fait cuire la chair blanche dans du gros vin rouge, agrémenté d’un oignon, d’une rondelle de carotte et d’une feuille de laurier-sauce.
Il bêche à petits coups; il a chaussé un mauvais sabot troué pour ne pas user contre le fer le bois d’une bonne socque. Il prépare une planche pour des haricots que l’on «mange en vert». De temps en temps, il boit du cidre à la régalade; il appelle cela: charger la pièce. Le jet du liquide resplendissant au soleil sort de la bouteille, coulant vers sa bouche qu’il arrondit en goulot.
--D’une bouteille à l’autre, la mienne est percée, me dit-il.
Il se remet à travailler. Derrière lui, dominant un bataillon de petits pois, se dresse un épouvantail. Dans une poignée de foin, surmontée d’une coiffe, il a piqué une branchette en guise de nez, et sur deux lattes en croix flottent les manches d’une camisole. Sa femme lui a dit: «Tu pouvais bien te servir de ta jaquette de jeune garçon, mangée aux rats?» Il a répondu: «Est-ce que tu te reconnais?» Elle s’est fâchée, et comme elle tient les ficelles de la bourse, elle lui a refusé, pendant trois jours, les cinquante sous que coûte un paquet de tabac. Hier, elle a cédé; Jeantou lui montra un bâton assez noueux, en disant: «Veux-tu en goûter, ma mignonne?» Il n’est pas méchant, mais, déchaîné, sa femme apprend vite, sans avoir lu l’Ancien Testament, que la crainte est le commencement de la sagesse.
Près de la porte, un coq fait le beau; un vent léger l’ébouriffe. Il tourne à droite et à gauche son bec, par saccades, comme surpris. Sa crête brûle rouge au soleil. Jeantou lui jette une motte de terre qui se casse entre ses pattes. Il est dix heures du matin. Jeantou fiche en terre sa bêche. Il se met à parler avec une gravité que je ne lui connaissais pas:
--Avant-hier, j’ai pêché à la corde... J’ai pris un barbeau de deux livres. Je m’étais levé avant le jour... Je l’ai pas montré à ma femme. Il n’était pas pour elle et pas pour moi. Je l’ai porté à ma cousine Marcelle qui est mariée à Chausac... La pauvre, elle se fond à petit feu: c’est pitoyable... On sait plus que faire... Son mari est désespéré. Moi, je l’aime bien... Je l’ai vue grande comme une quille... J’ai mis le poisson dans un panier et je suis allé à la métairie, vous savez, celle qui est au bord de l’eau sur une échine de terre. C’est plaisant, cet endroit... J’arrive... le chien me connaît, il n’aboie pas; il vient me toucher à la jambe, amiteusement... François, le mari de Marcelle, me tire par la blouse, je vois qu’il pleure... Un homme rude, qui pleure, ça me baille un coup: «Elle est perdue, qu’il me dit; la chouette a crié toute la nuit dans l’ormeau. Elle est perdue; elle le sait pas, la pauvre... Ah! tu lui portes un poisson... Non... donne-le-lui toi-même.» Moi, ça me faisait du chagrin; lui, il passe sa manche sur ses yeux et il entre dans la chambre de Marcelle avec moi. Je vous jure que j’avais gros cœur... Je m’avance... La petite était couchée sur le côté; elle avait la joue toute rouge. Elle dit: «C’est toi, Jeantou?» Je portais mon panier au pli du coude et je réponds: «Oui, c’est moi... Je t’apporte un bon poisson...» Alors, elle s’est mise à rire, non pour le poisson, mais pour l’amitié. «Tu es toujours le même», qu’elle dit. Elle me regarde avec de grands yeux et elle continue de rire comme une gamine. Mais moi, je ne riais pas; elle qui avait une figure de rose, la peau lui collait sur les os; ses yeux étaient creux, et plus de sang à la bouche. Je prends le poisson pour le lui montrer. Elle s’est assise sur son lit et elle m’a dit cent remerciements: «Si je pouvais bien en manger mon aise, mais deux bouchées, ça m’étrangle... Tu as pris de la peine, mon pauvre...» Je ne suis pas resté longtemps; je pouvais pas entendre ça. Avant de passer la porte, François a voulu à toute force m’embrasser. J’avais hâte de m’en retourner. Je voulais pas pleurer devant lui. Les plus gentils, ils s’en vont avant les autres. On les retrouvera, mais pas les méchants. Vous connaissez l’histoire de ce vilain croquant, coléreux comme un âne rouge et si avare qu’il aurait rasé un œuf. Tout d’un coup, il meurt, et pendant qu’on portait sa carcasse au cimetière, les bêtes parlaient de lui. Le coq chantait: «Ressuscitera-t-il?» Le canard en se trémoussant demandait: «Quand? Quand? Quand?» Mais la chèvre de Fanchette, qui passait à ce moment sur la route, secouait sa barbiche et répondait: «Jamai-i-is... Jamai-i-is!...»
Jeantou fait une pause, puis il me dit:
--Il y a un bon vin blanc chez la mère Palier. Elle en a reçu hier un baril. Je voudrais bien le goûter.
Nous quittons le petit jardin et il rabat sur ses yeux sa casquette à pattes. Il me conduit à l’auberge qui est pareille aux autres maisons du bourg; seul, un genévrier pendu la tête en bas près du seuil annonce qu’on y donne à boire. Nous entrons dans la salle de cuisine. La mère Palier, une grosse femme placide s’avance, les mains croisées sur son giron.
--Eh! Marie, c’est ton petit vin que je veux goûter, s’écrie Jeantou.
Pour lui, toutes les femmes s’appellent Marie, à partir d’un certain âge. Elle ne répond pas et va remplir un litre qu’elle pose gravement devant nous, sur la table de cerisier rouge. Jeantou s’agite sur sa chaise en face de moi. Il voudrait piquer de ses traits la grosse femme, mais elle se dérobe. Elle se met à éplucher des légumes près du feu. Jeantou boit doucement en faisant claquer sa langue; il ne connaît plus que ce plaisir. Il ferme à demi les yeux.
--Ah! si ma femme savait que je suis là, gronde-t-il, elle m’arracherait les cheveux. Je l’ai jamais écoutée. Vous savez l’histoire du gars qui obéissait au doigt et à l’œil à sa bourgeoise?
--Non, Jeantou.
--Eh bien! il y avait un garçon, Jacques Tourneboule qu’il s’appelait. Il avait trois brettes et pas grand’chose pour les nourrir. Sa femme, Mariette, lui dit: «Faut acheter un peu de foin.--J’y vais, ma femme.» Il achète du foin et trouve deux épingles sur le chemin. Il y voyait clair comme un coq; il les ramasse et les pique dans le foin. Une fois à la maison, il les cherche et cherche, chercheras-tu. Ça l’ennuyait, il voulait rien laisser perdre. «Qu’est-ce que tu cherches, innocent? Deux épingles. Fallait les piquer au col de ta blouse.» Peu après, il va quérir une règle d’araire chez le forgeron. Comme il avait bonne mémoire, il pensa: «Cette fois, j’écouterai Mariette,» et il fit passer la règle dans la boutonnière de sa blouse. Quand il revint, elle était toute déchirée. Sa femme tapa du pied. «Que tu es sot! Fallait la mettre sur ton épaule.--Ne te fâche pas, m’amour, mon petit ange, je ferai comme ça la prochaine fois.» Tourneboule, huit jours après, va à la foire pour acheter un cuvier. Notre ami en achète un beau, le perche sur son échine en le tenant par le robinet; et il s’en revient comme ça, tout fier. Les enfants qu’il rencontrait lui tiraient la langue, mais il était bien content tout de même. Ce n’était pas commode de porter comme ça, longtemps, un cuvier. Tourneboule butte contre une pierre, tombe sur le cuvier qui se casse en plusieurs morceaux. Il se relève et, comme il était très entêté, il tenait toujours le robinet dans sa main, et il se disait: «Ma femme aura le robinet du cuvier, elle pleurera moins.» Du plus loin qu’elle l’aperçut, elle lui cria: «Tu finiras par devenir tout à fait innocent! Fallait prendre un linceul de lit et mettre le cuvier dedans, nouer le drap dessus aux quatre coins et tu aurais passé par-dessous une barre de bois; notre voisin Riffaud, qui était allé à la foire, aurait pu t’aider à le porter. Il ne serait pas cassé.--Mon ange, mon petit canard, je t’écouterai une autre fois...» La semaine d’après, il revient à la foire, il achète une toute petite brette: «Cette fois, je sais bien comment faire, ma mignonne sera contente...» Il prend un drap de lit de bon chanvre, le passe sous le bedon de la vache, noue les quatre coins, glisse une forte perche dessous et avec son voisin Riffaud il porte la vache qui n’avait jamais été si heureuse. Elle était petite, mais lourde quand même. Ils étaient «esquintés» quand ils arrivèrent à la maison. Mais la carne se mit à bramer, et un taureau qui paissait dans un pré sauta le buisson et fonça sur elle. Nos deux gars eurent grand’peur et laissèrent tomber la petite brette qui se cassa une jambe. «Qu’as-tu fait encore! hurla Mariette. Tu es plus fou qu’une vieille chouette au soleil! Cette vache n’est plus bonne qu’au boucher.--Mais, mon petit lapin, qu’est-ce que tu as, rouge de colère comme ça? Je fais toujours ce que tu me dis et ça te plaît jamais... C’est moi qui vais me fâcher.--Fallait attacher une corde aux cornes de la vache... Elle aurait suivi sur ses quatre pattes.» Un mois après, Tourneboule, qui était patient comme un ange, revint à la foire; il passa devant la boutique de Jean Cissac. Il pensa: «Tiens, j’ai besoin d’une cruche.» Il en acheta une en grès. «C’est ma femme qui sera contente; elle n’a qu’un malheureux seau de bois, trop lourd pour sa petite main. Je la mettrai pas dans un drap, cette fois.» Il passe une ficelle dans l’anse et la fait traîner derrière lui. La cruche s’ébréchait et sonnait sur les cailloux: toc, toc... Bientôt il ne resta plus que l’anse après la ficelle. Tourneboule avait fait comme sa femme lui avait dit de faire; il était bien tranquille, mais sa femme n’était pas aussi tranquille que lui, et elle se mit à crier de rage: «Je deviens folle! Tu resteras à la maison et moi je m’occuperai des affaires. Un âne est plus fin que toi... Ce soir, tu feras le levain, tu soigneras la truie.--Je veux bien, mon petit chevreau, mon oison,--mais pour ça où faut-il aller?--La fontaine est à côté; elle est pas faite seulement pour les chiens!» Et elle s’en va. Tourneboule se dit: «Je vais préparer le levain.» Notre dégourdi sans malice prend un sac de farine, le porte à la fontaine, le vide dans l’eau et remue avec un bâton. Il remue pendant une heure et son nez remuait aussi; le levain ne prenait pas. «Malheur! qu’il dit, puisque le levain ne veut pas prendre, faut pas que la farine se perde! Je vais faire boire ça à la truie. Ça l’engraissera.» Il appelle la truie: «Guéri! Guéri!» Elle s’amène, mais elle voulait pas dévaler dans la fontaine. «Diable de bête, hurle Tourneboule, tu sais pas ce qui est bon! Je vais te l’apprendre!» Il la saisit à pleins bras et lui fourre le groin dans l’eau. Il voulait faire de force son bonheur. Elle n’était pas contente, elle criait et se débattait. Brave musique! Tourneboule criait plus fort qu’elle: «Bois, ma petite mère... bois le dessus et le fond, ça te fera du bien.» Il ferma sur elle la porte de la fontaine. Comme ça, il serait tranquille un petit moment. Sa femme revient, soulève le couvercle de la huche, pas de levain; elle va à l’étable des porcs, pas de truie: «Où est la truie?» demande-t-elle, pâle comme un linge. «Oh! ne te tracasse pas, elle boit dans la fontaine...» Elle y court, trouve la truie, qui avait bu son saoul, noyée. Elle s’arrache les cheveux: «Ah! je m’en vais chez mes parents! Tu me rendrais folle! Tu me mettrais sur la paille!» Et elle s’en alla. Depuis ce temps, le pauvre Tourneboule dit aux jouvenceaux qui pensent au mariage: «Mes amis, n’écoutez pas trop votre femme. Plus vous ferez ce qu’elle commande de faire, plus elle sera en rage contre vous. Faites le contraire de ce qu’elle vous dira. Si elle vous présente le bout du nez, prenez-la par le chignon. Comme ça, elle ne se fâchera jamais.»
Jeantou n’est pas féministe; il a bien tort, mais il est maintenant trop vieux pour changer d’avis.