‹ Le voyage rustiqueChapitre 9 sur 17 · VIII - L’ÉPICIER DE VILLAGE. - L’ÉPICIER DE VILLAGE

VIII - L’ÉPICIER DE VILLAGE. - L’ÉPICIER DE VILLAGE

VEILLÉES.

La boutique de Jean Cissac est ouverte sur la place du village. Les vaches allant au pacage saluent les bocaux de berlingots rouges, honneur de la devanture. Ici, le rouge ne rappelle pas la couleur du sang versé. Calot, le fier taureau de Rillou, le sacristain, regarde d’un œil aussi gros qu’une prune reine-claude la «carotte» qui annonce que Jean Cissac vend du tabac à fumer et à priser. L’enseigne est peinte d’un ripolin écarlate et, dessus, resplendissent deux pipes croisées, jaunes comme le jaune d’un œuf. Un taureau de Camargue en deviendrait fou; mais Calot encense en passant la carotte, comme pour l’honorer. Devant l’épicerie vont et viennent des troupeaux de toutes sortes: dindons coléreux, moutons en grappes, qui roulent, pressés l’un sur l’autre, au beau milieu de la route; chèvres dansantes, qui cheminent volontiers au bord du fossé.

A trente ans, Jean Cissac est un garçon jovial. Il a figure pourprée, bouche en demi-lune; il rit souvent. Il a l’air d’un énorme enfant avec son tablier à bavette. Il dit parfois à sa femme, grande blonde, tout occupée à morigéner ses marmots:

M’est avis que si tous les animaux qui trottent devant ma porte étaient des clients, je serais fameusement riche!...

Il n’est pas pauvre; il tient de ses parents ce commerce. Conseiller municipal, ses avis ont du poids. Il est dans sa boutique comme dans un nid. Il hoche du bec et, méditant de vendre une boîte de sardines à la tomate, il sait écouter avec patience des histoires que lui content par le menu de vieilles clientes radoteuses.

Une d’elles, la belle-mère de Farine, a la joie maligne de lui faire démolir l’édifice de conserves qu’il élève sur des étagères. Elle s’assied dans un coin et soupire. Mi-percluse, brèche-dents, tête sèche, pommettes pointues, nez pointu aussi, elle jette de-ci, de-là, des regards luisants. Elle clignote comme si elle venait tout à coup de la nuit au plein soleil.

--Non, dit-elle, c’est point celles-là que tu m’avais baillées... La boîte était moins longue, un peu plate... Allons, ne fais pas ton malin... Oh! non! pas celles-là. Tiens, c’est de celles qui sont tout à fait dessous...

Elle prend la boîte toute neuve et brillante entre ses vieux doigts. Elle gémit sur le malheur des temps:

--Autrefois, je payais cette babiole huit sous... Tu veux ma perte...

Jean Cissac reconstruit l’édifice de ses conserves. Elle paye et s’en va, levant une main desséchée, couleur de bois mort, à l’écorce ratatinée:

--Grigou, tu rognes pour faire la dot de tes filles!

Les filles de Jean Cissac ont cinq et sept ans. Elles jouent dans la boutique avec deux poupées en carton-pâte qu’elles frappent de temps en temps l’une contre l’autre, afin de provoquer une dispute qui n’éclate jamais. Mme Cissac fuit comme la peste les bonnes femmes qui marchandent à perdre l’âme. Mais son mari, grand commerçant, déclare qu’il faut sourire aux commères les plus rétives: «Il y a loin de leurs poches au tiroir de caisse. Belle humeur attire les sous.»

Cissac aime son métier: le riz ruisselle dans ses mains où il semble qu’il prenne de la qualité. Il a une façon de casser un bâton de macaroni, qui décide l’acheteur incertain. Il connaît l’esprit paysan, ses tours et ses retours. L’hiver, quand on vient acheter de l’huile, il porte la bonbonne devant le feu. Tandis qu’elle se défige, il vante des paquets de lessive dont l’institutrice a fait provision: «Son linge est blanc comme de la vraie neige.»

· · ·

Ce matin, Jeantou demande une chandelle pour éclairer sa lanterne. Il conte des histoires gauloises.

--Elles sont bien courtes, ces chandelles, dit-il. On peut pas aller bien loin avec... et moi qui ai du chemin à faire ce soir...

Jean Cissac, qui connaît son homme, lui tape sur l’épaule:

--Y a longtemps que tu as tout brûlé, vieux lapin...

Les yeux de Jeantou brillent sous des paupières à petits plis. Il sort en s’écriant:

--J’en aurai assez, maintenant... Adieu, mon petit...

Jean Cissac s’est adossé au comptoir. Content de son sort, il regarde sa boutique; un peu de lumière fait reluire ses boîtes de conserves, dont il a formé une pyramide en miniature. Un rayon de soleil touche le baril à sardines, qui resplendit comme une monstrueuse fleur métallique, dont chaque pétale est un poisson argenté. C’est la seule marguerite que Jean Cissac ait jamais effeuillée.

VEILLÉES

A la nuit bien close, des gens vont passer la veillée chez Jeannette Verdier. Jeantou et sa femme Fanchette, après avoir mangé la soupe où l’on écrase une noix de lard, couvrent de cendres la braise de l’âtre, allument une lanterne, ferment leur porte et bouchent le trou de la chatière. Ils cheminent sans parler vers la métairie. Jeantou tient à la main un antique parapluie dont les baleines sont privées d’étoffe.

--Pauvre sot, dit enfin la vieille Fanchette, en balançant sa lanterne, tu es toujours le même baladin.

Jeantou porte au défaut de l’épaule son parapluie, comme il le faisait du sabre, aux jours brillants de sa vie de régiment. S’il ne le protège pas contre les averses, il est sa marotte de bouffon rustique, ou bien il en joue comme un plaisantin de sa badine. Il n’a plus le sou; il importe, en revanche qu’il réjouisse les bonnes gens. Qu’il fasse rire les avares qui lui pardonneront d’avoir tout croqué!

Sa femme ne rit pas de ses grimaces. A son âge, il n’a pas honte d’aller au bal et d’amuser des commères qui boivent un verre de vin blanc, tandis que le plancher retentit d’un charleston, durement cadencé à coups de socques. Plusieurs fois, elle l’a battu tellement que son bras lui faisait mal. Elle soupire: il est incorrigible. La première guenon venue le fait bouillir comme une soupe au lait sur un feu vif, mais il n’y a plus grand’chose dans la casserole. Elle remâche tant d’avanies. Elle marche d’un pas saccadé, la taille roide, tout d’une pièce, dressant sa figure grise, cuite, çà et là, comme une pomme de terre qui a mijoté sous la cendre. Une sorte de capuchon couvre sa tête où s’entortille une pincée de cheveux.

Jeantou continue de porter son étrange parapluie au défaut de l’épaule. De temps à autre, il tape du plat de la main sur sa casquette dont le drap est assez mûr pour se gonfler d’eau comme une éponge. Au bord du fossé, des chênes tailladés se dressent, plus noirs que la nuit, dans une broussaille de ténèbres. Sur leurs branches hautes sont perchés les oiseaux mystérieux de l’ombre.

La lanterne que balance Fanchette éclaire à peine et tremblote. Au creux du vallon, la métairie de Jeannette Verdier se révèle par une lueur de lampe, en aiguille si glissante et fine qu’elle passe à travers les buissons. Il faut marcher au long d’un pré, le sentier est trop bourbeux. Peu à peu, la lueur grandit; et la belle flamme de bois, qui brûle dans la cheminée de cuisine, fait signe à Jeantou. Pour guider la marche des veilleurs, on n’a pas fermé les volets. Jeantou jette le cri de ralliement: «iou, fou, fou!» La porte tourne à ce vieux signal, sur la grande présence du feu. Une clarté d’or tout vivant est sur le seuil, dressée, riant aux ténèbres. Alors, Jeantou ouvre le squelette de parapluie et le brandit au-dessus de sa tête.

--Eh! le voilà, cet ami! dit Verdier, le mari de Jeannette.

Léonard et Jacquet s’esclaffent:

--Oh! dit l’un, voici bien le grand-père des parapluies, il n’a plus que les os!

--Non, repart l’autre, c’est une fameuse araignée de grenier...

La compagnie se fait une pinte de bon sang. Fanchette va s’asseoir dignement au coin de la cheminée; elle grogne de dépit et se met à tricoter des chaussettes.

--Je suis pas bien mouillé, crie Jeantou. J’ai fait tourner si vite mon parapluie qu’il chassait les gouttes d’eau et les renvoyait ailleurs!

Enfin, il consent à s’asseoir sur un escabeau. Il y a, autour du feu, les fils Verdier, le père et Jeannette, le vieux Toubon, rentier, Farine, le meunier, et Médor, le jeune chien, qui se chauffe l’échine en clignant de l’œil. Jeannette fait griller des châtaignes dans la poêle percée. Jeantou glisse dans ses sabots quelques braises, afin qu’ils soient bien secs et chauds; il les rejette, puis il enfonce ses pieds dans leurs niches de bois, en soupirant de contentement.

Chacun de raconter sa petite histoire et de jaser et de rire. Une châtaigne qui éclate fait rebondir les propos. On entend à peine toquer l’horloge. La tourterelle s’est endormie dans sa cage qui est suspendue à la maîtresse poutre. On donne à manger au grand feu de l’âtre, qui se met à resplendir et à brûler si fort que les bonnes gens sont obligés de se reculer. Ils admirent la belle colère de la flamme, tandis que le vent d’ouest gronde au dehors.

Jeannette a versé les châtaignes dans un panier; chacun y puise; l’écorce grillée craque sous les doigts. Léonard apporte du cidre nouveau. Jeantou, qui a réputation d’avale-royaume, mais que l’on sait riche en bons contes, commence en faisant claquer sa langue:

--Ils étaient trois garçons qui voulaient point travailler. Ils s’en allaient chercher nourriture chez le voisin, sans sa permission. Ce soir-là, ils se donnèrent rendez-vous, pour un brave repas, près du mur du cimetière. Ils ne seraient pas dérangés dans cet endroit peu plaisant. Le premier qui arriva, ayant volé un demi-sac de noix, se mit à les casser. Il faisait une nuit noire comme le dessous de la poêle. Pas besoin de chandelles; la faim les éclairait assez, m’est avis. Le sacristain vint à passer; il entend ce bruit de noix que l’on casse, et ces craquements... Il court chez le curé, qui avait la goutte: «Ah! monsieur, c’est le diable qui mange les morts. Faudrait venir le chasser... Ah! si vous entendiez ça!... Il croque les os comme du sucre...--Je veux bien te suivre, mon ami, mais il faut que tu me portes; j’ai les pieds tout enflés; je peux pas m’appuyer dessus.» Le sacristain charge le curé sur ses épaules. Il pesait bon poids. Il arrive comme ça, dans la nuit bourrue, devant le mur du cimetière... Le voleur cessa tout d’un coup de casser les noix; il pensa que son compère apportait un gros mouton noir. Il rêvait de gigot. Il ne put se tenir de demander: «Est-il gras ou maigre?» Le sacristain, les cheveux tout droits et croyant ouïr le diable croqueur d’os, s’écria en se déchargeant de son fardeau: «Ah! gras ou maigre, le voilà!» Et je vous jure que le curé, qui avait la goutte, fut plus vite au presbytère que son sacristain.

--Pauvre sot, qu’est-ce que tu racontes! dit Fanchette.

Toute la compagnie rit avec Jeantou, sauf le père Toubon qui fait mine de sommeiller, le nez sur le col de sa chemise en gros chanvre.

--Tu as le ligneul bien coupé, dit Farine à Jeantou... L’autre jour, il m’est arrivé quelque chose de rare... Le moulin marchait pas, il y avait trop d’eau. Je peux point rester longtemps au coin du feu, j’en aurais un coup de sang.

Il fait glisser son chapeau en arrière, puis le ramène sur son front, d’un geste brusque. Il parle d’une voix rauque et tape des mains sur ses genoux comme pour s’exhorter.

--J’allais donc faire un tour dans les champs... L’air, ça me débrouille la tête... J’aime mieux sortir que de faire des misères à ma femme... Après-midi, je suivis la rivière jusqu’au pont du Loup. Arrivé pas loin du réservoir à poissons de M. Bertousse, j’entends un clapotement... Et qu’est-ce que je vois? le bon Dieu me pardonne, je vois un garçon qui était entré dans le réservoir jusqu’aux épaules... Je m’approche; je lui dis deux mots... C’était le fils de cette grosse femme... Je veux pas dire son nom... Vous la connaissez... Il tourne de mon côté une figure blanche comme un linge... Tout d’un coup, il sort de l’eau, tout nu, et jette dans l’herbe une carpe... Oh! la belle carpe! Elle pesait au moins trois livres et elle dansait, fallait voir. Le garçon se trémoussait et me roulait des yeux blancs: «Le dites pas à mes parents, ils me tueraient...--Je le dirai pas, mais habille-toi, tu prendrais froid, mon pauvre petit...--Promettez-moi que vous le raconterez pas!--Je te le promets.» Il tremblait plus de peur que de froid. Il commence à s’habiller. Alors, je le gronde un peu, pour rire. «Rentre vite chez toi, petit malheureux; personne ne saura rien. Tu prendrais une effusion de poitrine. Misérable! Mais moi je prends la carpe, je veux manger du poisson... Vois-tu, mon petit, je vais la porter à ma femme... Au court-bouillon, ce sera pas mauvais.

Le père Toubon, qui ne dormait que d’un œil, déclara:

--Farine, fallait remettre la carpe dans le réservoir.

--Hi, hi, hi! c’est pas moi qui l’avais tirée de son logement!

--Et si cette carpe avait été ensorcelée?

--Jamais mon estomac n’en a reçu une plus bonne.

Pendant ce temps, Jeannette parlait d’Yvonne Montier à la femme de Jeantou:

--Elle a acheté un phonographe. (Elle ne pouvait arriver à prononcer ce mot, pour elle terrible.) Elle tourne une manivelle, comme pour faire monter un seau d’eau à son puits, mais faut moins de force de poignet... Et il monte un air de musique.

Léonard et Jacquet s’écrièrent qu’ils en voulaient un, avec un grand pavillon en trompette. Mais Jeannette repartit:

--Alors, moi, je sortirai de la maison. J’ai encore tout mon chignon, moi... Je me suis pas fait couper les cheveux comme Yvonne, mais c’est son affaire.

Toubon s’agita. Petit vieux recroquevillé, il dressait fièrement une figure sans couleur au-dessus d’un étrange dos voûté, qui retenait comme un perpétuel porte-manteau une pèlerine râpée.

--Faut pas jouer avec ces machines, dit-il, à voix contenue. C’est des choses de sorcier.

--Tu crois aux sorciers, toi? gronda Jeantou.

--Bien sûr, il y a plus de choses invisibles que de visibles... J’en ai connu un, dans mon jeune temps... Un jour, il venait de panser une vache qui avait une verrue aux mamelles. Ah! malheureux! Il s’était trompé dans les paroles... Alors, le diable, très en colère, se mit à le rouler dans un buisson, à le tordre comme un paquet de linge, et de-ci, et de-là, et ça le secouait dur. Le temps de lever la main, il eut toute la figure en sang, à cause des épines ou d’autre chose. D’autres fois, il était plus heureux. Il me dit, un soir de février, j’avais douze ans: «Viens avec moi, à minuit juste, à la fontaine de Lespeau. Faut pas avoir peur, mon petit.» Je sors... de la maison, environ cette heure; j’enlève mes socques pour ne pas faire de bruit, et je les remets, une fois en chemin. J’aperçois mon homme qui me dit: «Suis-moi, ne parle pas.» Il faisait une nuit grise, la lune était derrière les nuages. Arrivé à la fontaine de Lespeau, au carrefour de quatre routes, il s’arrêta et se campa. J’avais le souffle coupé. Mais je pouvais plus rebrousser chemin. Tout à coup, la lune se montra et elle éclaira l’eau qui dormait dans son trou de pierre. Alors, il s’écria, faisant questions et réponses: «Que viens-tu faire là? Qu’est-ce que ça peut te faire à toi? Il y en a d’autres qui sont passés avant toi!...» Il se balança, en avant, en arrière, puis il jeta un petit caillou dans la source... A ce moment, la lune fut cachée par un nuage, et lui, il se mit à plat ventre, la tête levée comme un serpent... Quand je pense à ça j’en ai froid... C’était un homme comme les autres; seulement, il avait un regard en dessous et qui luisait comme du fer bien fourbi... Trois jours après, j’ai su que le lait des vaches de Rivière, son voisin, avait tari... Il travaillait aussi des deux côtés, pour la mauvaiseté et pour le bien... Il était double...

--Tu veux rire, dit Jeantou.

Toubon leva ses deux mains en signe de sincérité. Les femmes lui donnèrent raison. Les yeux écarquillés de crainte, il continua de parler:

--Il y a plus de trente ans, les vieux s’en souviennent... Des femmes de Chasseneuil allaient au marché de Jourdain. Elles ont rencontré un roulier. Il leur dit: «Mesdames, auriez-vous pas une épingle pour nettoyer le tuyau de ma pipe?» Elles lui donnèrent l’épingle, ces malheureuses! Aussitôt, elles ont eu une envie furieuse de le suivre... Elles ont été obligées de se tenir des deux mains à un arbre de la route... Elles lui avaient baillé droit sur elles... Faut jamais rien donner à des gens qu’on ne connaît point... Elles en furent travaillées pendant six mois... Le père Chartin connaissait un mot pour pousser les lièvres dans ses collets... Une nuit, il y en eut onze, mais ils n’étaient pas bons à manger, le diable leur avait sucé le sang, derrière l’oreille...

Bientôt, on n’écouta plus le père Toubon. Jeantou entonna une chanson de bourrée et dansa en frappant du talon la terre battue, et il avait une figure toute rouge de bon sang.

--Dommage qu’il n’y ait point de filles, ce soir, dit Farine.

--Tu n’as pas les deux pieds dans le même sabot! s’écria Verdier.

Mais Fanchette se plaignit que Jeantou eût trop de goût pour la danse:

--Ce paillasse danse à sa sauce le charleston!... L’autre soir je l’ai fait sortir du bal de la mère Fartaud... A son âge, c’est-il possible!...

Jeantou s’arrêta de danser; Jeannette servait le vin chaud à la cannelle, qui marque la fin de la veillée.

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