‹ Le voyage rustiqueChapitre 12 sur 17 · XI

XI

UNE MATINÉE DE PRINTEMPS.

COMMÈRES DE VILLAGE.

FANCHETTE.

UN GRENIER PAYSAN.

LE FORGERON ET LE SABOTIER.

UNE MATINÉE DE PRINTEMPS

Comme le ciel est bleu sur la campagne de mai! Une dernière ombre de l’hiver s’attarde dans la maison... Allons dehors! Ce matin, les pousses tardives du chêne sont mêlées d’or rougissant. Au bord de la route, un jeune bouleau est aussi frais que l’épaule nue d’un bel enfant; son feuillage, à peine suspendu, bouge sans cesse. Une verte flamme s’élance des buissons ardents. Les arbres ont toutes leurs feuilles, mais on voit monter dans l’air lumineux la ligne dure de leur bois. Ils sont encore en robes transparentes. Çà et là, quels vivants morceaux de prairies, éclairés de marguerites sauvages! Le moindre souffle y vient éveiller de légers bouillonnements. Au loin, des femmes sarclent des légumes; le manche de la pioche, poli par des mains travailleuses, reluit. Tout brille, tout est transpercé de rayons nouveaux. Là-bas, des rameaux se fondent et s’entremêlent, habités par une lumière faite pour eux et non pas pour nous, semble-t-il... Au tournant d’un sentier creux et dans la verdoyante splendeur, un ormeau, mort depuis trois automnes, dresse toujours ses branches noires; un peu de lierre veille sur l’écorce du tronc et miroite. Près d’ici, des champs de blé sont protégés de haies vives; l’herbe puissante s’est assombrie et se recourbe dans la promesse du grain. La cour d’une métairie voisine est ornée d’un seul marronnier dont les feuilles sont repliées comme la patte levée d’un grand oiseau. Une pie s’envole; elle va se percher dans un noyer tout enfariné.

Allons plus loin, sans autre guide que le soleil. Les feux jaunes du genêt répondent à travers des espaces limpides aux feux blancs des aubépines. Sur la pente rocheuse du vallon les fleurs brûlantes des ajoncs se répandent en ruisseaux d’or. En bas, coule une rivière où se réfléchissent quelques peupliers; elle anime une petite plaine qui tourne en secret, aussi ronde qu’une roue, avec ses rais fauves et verts, ses sillons tracés si purement qu’ils apparaissent plus parfaits à qui s’en éloigne. Dans un herbage tout proche, des vaches paissent et comme le soleil atteint à peine le milieu du ciel, une ombre mince les entrave. Les collines ont plié au toucher de ce beau jour; le vent souffle d’un autre monde. Le printemps ne chemine pas, il surgit. Il a traversé l’immensité défendue des songes. Le vieux pays limousin s’étire et se soulève; tout est espérance, tout est fleur. Le jardin du moulin solitaire où fleurissent des soucis, des narcisses au liséré rouge et des véroniques, le parterre environné de roses et l’emmêlement des groseilliers, une enfant blonde les a connus. C’est là qu’elle fit ses premiers pas. Quand elle eut seize ans, elle s’en alla dans l’invisible, du seuil même de cet enclos. C’était par une matinée de printemps. Rien n’a changé. Les groseilliers auront encore des bulles de sang, la corolle en étoile du narcisse le liséré pourpre qui exalte sa blancheur, la véronique sa fleur de mélancolie qui couve entre deux feuilles fermées. L’enfant est partie; une abeille ne laisse ainsi nulle trace au fil de l’eau...

COMMÈRES DE VILLAGE

Ce village d’une campagne du Centre compte au moins trois commères qui ne sont pas joyeuses. On dit que le diable en personne, sous la forme d’un paysan très maigre, s’approcha d’elles par une nuit de lune, quand elles étaient au berceau, et leur mit un œuf d’aspic sur la langue. Était-ce possible? Il faut bien le croire. Ces effrayantes perruches sont inséparables; les chiffres de leur âge additionnés représentent près de deux cents ans. Cela leur donne une certaine importance. On ne les désigne plus par leur nom de famille comme si elles étaient entrées dans la légende rustique. Il est vrai qu’elles sont assises aux portes de la vie paysanne dont elles tracent en noir les traits essentiels. L’une s’appelle: Danse-à-l’ombre; elle fut très amoureuse dans son jeune temps; elle n’aimait pas les journées de soleil, mais les soirs d’hiver où l’on va entre chien et loup. L’autre est surnommée: Belle-en-blanc; on se souvient qu’elle portait des robes blanches, aux jours de dimanches et de frairies. Un de ses galants qui partit brusquement pour le Sénégal, dit la chronique, laissa, une nuit de bal, sur son corsage immaculé, la trace épouvantable d’une main à six doigts, que l’on ne put effacer. On dut faire brûler ce corsage. La troisième porte un sobriquet moins étrange. On la nomme Grenouillette; elle coasse plus qu’elle ne parle. Toutes les trois, elles sont veuves. Belle-en-blanc eut un mari, cantonnier de son état, qui réussit à atteindre près d’elle les cinquante ans. Les hommes des deux autres commères ne furent pas aussi endurants; ils ne purent dépasser la quarantaine. Pour une pomme, une mouche, une queue de lapin, elles répandaient bien plus de fiel que de sucre. Ils connurent beaucoup d’amertume sous la loi de leurs épouses. Ils auraient mieux aimé quelques bons coups de bâton que tant de coups de langue dont ces cruelles les accablaient. Leurs enfants se hâtèrent d’aller en ville sous le prétexte de gagner un peu d’argent. Quant à eux, ils ne quittèrent le logis que les pieds devant, et, ce qui est un comble, pleurés à belles larmes fausses par leurs persécutrices. Durant leur vie, que de fois ils avaient dû répondre: «Ma foi, tu as raison, ma femme... Sans toi, qu’est-ce que je deviendrais?...»

Ces hommes vertueux, si l’on mesure leur patience, leur ont laissé un toit, une prairie. Ils rapportaient fidèlement au logis les pièces blanches qu’ils gagnaient à la sueur de leur front et ils les serraient dans un nœud de mouchoir pour ne pas les perdre. Ils buvaient un peu de vin à l’auberge, en l’honneur des fêtes carillonnées; l’eau du puits ne leur manquait pas. Jusqu’au dernier soupir ils s’attachèrent à leurs femmes comme le misérable à sa misère. Pourtant, le mari de Grenouillette mourut au grenier. Elle trouvait que le malade sentait plus mauvais que d’habitude et elle le persuada de finir ses jours sous les chevrons, dans le vent salubre que laissaient passer des tuiles trouées. Il n’eut pas la force de se plaindre; il se coucha sur un méchant grabat, à l’endroit même où la chatte avait coutume d’allaiter ses petits. Sa maladie fut ainsi abrégée; il s’éteignit par une nuit de lune. Belle-en-blanc, la voisine, déclara avec un rire sardonique, et croisant les mains sur son giron, qu’il n’avait pas eu besoin de chandelle. On en alluma une, quand il fut mort. La veuve poussa les hauts cris, à cause des convenances. C’est son pauvre homme, disait-elle, qui avait demandé lui-même que l’on portât son lit au grenier, car la chambre était trop humide, la terre battue devenant boueuse, l’hiver. Elle avait fait cela par bonté.

Les trois commères vivent porte à porte, à la plaisante saison; elles soignent quelques pieds de géraniums qui fleurissent dans de vieilles casseroles percées. Quand il fait soleil, elles viennent s’asseoir sur le banc du seuil. Elles tricotent sans cesse, et dans leurs mains recuites, recroquevillées, les aiguilles sont agitées par saccades régulières. Elles n’ont plus de formes humaines, étrangement boursouflées par on ne sait quel venin; on dirait que, seules, leurs robes en étoffe dure les préservent d’un écroulement. Mais que leurs yeux et leurs langues sont restés vifs! Elles tiennent gazette de village; elles proposent comme des friandises maintes nouvelles sinistres. Cette petite bergère au visage lisse et pourpré prend un singulier embonpoint qui n’est pas dû à la jeunesse. Cet homme qui a perdu sa femme ne maigrit pas de chagrin, mais d’un mauvais mal. Celui-ci n’a plus le sou, et cet autre, qui chante toute la journée, doit jusqu’à sa chemise. La richesse et la santé de celui-là sont de triste augure. Cette vieille n’est pas morte de sa belle mort, mais empoisonnée par son mari qui fréquentait une vaurienne. Le curé dit sa messe à l’envers et le médecin a soigné pour un mal de poitrine un malade qui souffrait de la diarrhée. Le maire ne tiendrait pas tant à être réélu s’il n’y faisait son beurre. Et rien pour rien, n’est-ce pas? «Ah! vous ne connaissez pas la dernière nouvelle? La femme Bonfils, qui est forte, a enfermé hier au soir son homme dans l’étable du cochon, pour le guérir de boire trop souvent chopine; il a crié bien longtemps; il voulait sortir; ça ne sentait pas la rose, mais la porte était en bon chêne et verrouillée. A la fin, il a juré: «Je vais crever le cochon, si tu n’ouvres pas!» Alors, elle a ouvert... à cause du cochon.»

Elles se pourlèchent en contant ces choses; leurs langues frétillent entre des lèvres ponctuées de poils, plissées comme de vieilles bourses à malices. Ce soir, elles sont assises sur le pas de leurs portes; il fait soleil; elles apparaissent terriblement flétries. De temps à autre, elles font entendre un rire froid; elles flairent un noir secret dans la lumière qui refuse de caresser leurs visages.

FANCHETTE

A peine Fanchette usa-t-elle une paire de sabots sur le chemin de l’école. En vain, l’institutrice tapait du pied en s’écriant qu’elle n’enfoncerait pas dans une tête trop dure les lettres de l’alphabet. Sous les yeux écarquillés de l’enfant, elles dansaient insaisissables comme autant de pattes de mouche malignes et Fanchette, en savoir scolaire, ne devait jamais aller plus loin que la palissade de bâtons qu’elle traçait avec application sur un cahier.

Petite fille de plein vent, à la bouche rouge, aux yeux d’un bleu gris dans un visage rond, elle eut bientôt fait d’apprendre les signes qui révèlent le beau ou le mauvais temps et la marche des saisons. A dix ans, elle quitta la masure où elle était née; sa mère, veuve de journalier, ne pouvait la nourrir, et elle s’en alla à la foire de Bellac, afin de se louer. Elle n’attendit pas longtemps, debout sur la place du marché, au milieu de ses compagnes. Elle tenait les yeux mi-clos, les mains croisées sur sa petite poitrine en signe de docilité. Une métayère de Lafond lui offrit trois pistoles, la nourriture et un jupon de laine, au premier de l’an. Fanchette monta avec elle dans une carriole que tirait un gros mulet, et elle riait, car il faisait soleil.

Son écuelle de soupe fut trempée quotidiennement au bout de la longue table de cuisine; le chien Frisquet mangeait près d’elle sur la terre battue. Tous les deux, ils avaient fait un pacte d’obscure amitié. Sa besogne était la plus simple du monde: conduire aux champs un troupeau de moutons, changer leur litière. L’été, il fallait partir et rentrer de bon matin, à cause du soleil trop chaud; puis revenir encore dans le soir tombant, quand l’ombre des arbres glisse sur l’herbe. Elle emportait un escabeau et elle s’asseyait dessus, exhortant parfois son chien, à grands cris. Les moutons sont doux et d’habitude obéissants, mais si l’un d’eux va brouter quelques choux d’une terre voisine, tous se précipitent à sa suite avec une brusque violence. Frisquet se chargeait de les ramener, en donnant de la voix, les dents luisantes. Fanchette, dans l’immense paix verte, chantait des chansons qui lui tenaient compagnie et qui ne troublaient guère le silence. Elle était contente de son sort.

Les dimanches, on lui donnait en garde le dernier-né. Elle le balançait dans son berceau et riait avec lui, quand il s’éveillait. Lorsqu’elle eut seize ans, elle connut obscurément que la prairie tient dans ses herbes quelque chose qui vient troubler le sang et l’agiter. Il lui arrivait de pleurer en regardant, fascinée, l’or des primevères et le lait de plantes champêtres coulant dans une foisonnante verdeur. A la belle saison, une chaleur épaisse, un souffle d’animal invisible sortait des buissons touffus.

Fanchette se souviendra toujours de ce soir d’été, où elle vit s’élancer du hallier un des garçons de la métairie. Il avait, en ce moment, dans la solitude puissante, une figure nouvelle, si terrible et douce que son cœur se fondait et qu’elle tremblait, sans savoir pourquoi, sans défense, prise avant d’être touchée. Il lui avait promis de l’épouser, elle était trop innocente pour voir que ses yeux mentaient. L’hiver arriva, et il se mit à la fuir, afin de courtiser la fille d’un riche métayer. Fanchette s’attacha à lui; ainsi le chien ne sait pourquoi on veut l’abandonner et il faut les plus grandes ruses ou les plus folles cruautés pour le perdre. Par une soirée brûlante de juin, aux fenaisons, elle était montée avec lui sur la charrette; elle aidait à tasser le foin. Tout d’un coup, devant tous, il la poussa rudement, et elle roula dans la prairie. Les gens de besogne éclatèrent d’un rire insultant. Le soir même, elle revint chez sa mère, après cette dernière avanie.

· · ·

... Des années et des années ont passé. Fanchette est seule et vieille. Dans sa chaumière, il y a un coffre à pétrir le pain, une commode en cerisier rouge et dessus des verres de couleur, gagnés à la roue des frairies. Aucune horloge, mais la vitre nue d’une seule fenêtre est étroite comme un cadran; tantôt noire ou bleue, elle est toute d’or quand le soleil vient la toucher; par des nuits claires, les étoiles en fines aiguilles y tournent insensiblement. Un vieux coq du voisinage sonne l’heure. Au milieu de la cheminée, sur la tablette, se dresse dans un cadre de peluche enfumé la photographie du galant préféré de Fanchette: un compagnon du tour de France. C’est tout ce qu’il lui a laissé. Un jour, quand j’étais enfant, elle me fit entrer dans sa chaumière merveilleuse à cause d’un flot de soleil qui l’inondait. Elle me dit, montrant d’un doigt sec la photographie du garçon aux moustaches frisées, aux yeux ronds d’oiseau, le corps mi-caché dans une blouse à plis: «C’est mon galant, du temps que j’étais gentille... Jamais il m’a dit une mauvaise parole... Il est parti, il y a longtemps... Il était resté par là, une petite semaine... Ça avait suffi... Sans doute qu’il est mort... Il y a que la mort qui l’aurait empêché de revenir... Il était bouclé comme un mouton... Il m’aurait vengée, le pauvre petit...» Elle me dit cela d’un air très doux et grave que je n’ai pas oublié...

En ce temps-là, elle avait réussi à former un troupeau de moutons qu’elle menait le long des chemins, pour son compte. Sa mère lui avait laissé un jardin, un bon puits; elle s’en contentait; elle était libre. Elle faisait sa compagnie d’enfants qui venaient vers elle, devinant qu’elle était simple comme eux, et tout près de terre. Au printemps, elle leur tressait des balles jaunes, à l’épaisse odeur sucrée, avec des fleurs de primevères. Elle avait toujours, pour eux, des noisettes dans la poche de son tablier. Elle apprit à plus d’un comment on fait une trompette de l’écorce tendre d’une pousse de châtaignier, que l’on vide de son bois mouillé de sève. Par elle, je sus que le pinson parlait et disait: «Je la tiens, la cerise!»... Au moyen de quelques pierres, elle édifia une petite maison et, par un soir de bel été, elle m’appela en cachette. La lune se levait et poudroyait dans un grand sureau du jardin, sur ses fleurs qui ont la forme d’assiettes en dentelle roide. A travers la porte de la minuscule maison qui, pareille à la sienne, se dressait sur la terre battue, un rayon glissa, l’illuminant d’un blanc sortilège. Fanchette, les yeux écarquillés, me dit à l’oreille: «Regardez... On vient d’allumer la lampe...» Cette femme, qui avait construit cela pour le sourire d’un enfant et le rayon de la lune, les gens sérieux assuraient qu’elle était innocente. Et certainement ils ne se trompaient pas.

UN GRENIER PAYSAN

Les jours plus longs favorisent le travail. Le soleil emplit le ciel tout entier d’une promesse de feu. Mais, au versant de la colline, une pièce de blé n’est que brins d’herbe qu’un orage peut hacher soudain. Sa délicieuse couleur est encore un signe de fragilité. Jeunesse du blé, enfance des hommes, il leur faut beaucoup de défense et de vigilant amour.

On se hâte aux champs; il faut arracher l’ivraie. Une profusion de fleurs a précédé la besogne sans gloire qui tiendra le paysan, tout l’été, comme pour la saluer d’une naturelle louange. De quelle force silencieuse et sombre s’élance le flot du froment qui roule sur le monde en grains serrés?... Ce n’est pas une petite leçon que nous propose un monceau de blé, dans l’humilité de nos greniers campagnards.

Un soir du dernier automne, j’errais dans la cour d’une très ancienne métairie. Je ne sais quelle pensée me poussa, je montai au moyen d’une échelle étroite jusqu’à la porte du grenier à blé.

J’entrai sous l’arbre du toit aux ramures équarries à la hache. D’une lucarne, venait la lumière du soleil à son déclin; elle éclairait un immense tas de froment. Il s’étendait sur un carrelage de briques rouges. Ayant ruisselé, il ressemblait à quelque lourde vague immobile, gonflée d’une grande part de ce mystère qui nous tient toujours aux entrailles. Il rayonnait dans la pénombre avec l’ardeur des anciens étés où resplendit la peine paysanne. Il était isolé ainsi qu’une chose sacrée, exalté par la nudité des murailles, en ce lieu où s’unissaient, pour l’honorer, le cœur du chêne, l’argile durcie au feu, le granit de la terre dont il était sorti. L’air, qui arrivait du dehors, ne pouvait en dissiper le souffle de vie. Un rayon le fouilla et l’embrasa; les grains qui n’ont pas changé de forme, comme le tourment et le mérite de vivre, laissèrent jaillir une clarté plus forte que celle du soir.

Masse fauve, pleine de sang et de pensée, nourriture des songes, des actes, et de cette lueur d’astres que les hommes ont au fond des yeux. Je plongeai mes mains dans le monceau de froment et il se mit à couler.

LE FORGERON ET LE SABOTIER

Le vent prend un goût d’herbe verte plus fort que l’odeur des feuilles mortes. Des pluies courantes, où flambent de brusques rayons, illuminent un coin de verger, vernissent de vieilles pierres. Le soleil, aux quatre coins de l’horizon, a le va-et-vient d’une navette de tisserand: une immense trame est prête; des couleurs vont l’animer selon l’inchangeable dessin. Une lumière travaille en secret; la voici, courbée, à la lisière d’une lointaine prairie. Tous ses arcs annoncent la venue de celui que les grandes légendes ont appelé «le prince vert». Il vient, dans un éclat phosphorescent, une sorte de joyeuse foudre. Mais il ne faut qu’une avancée de nuages favorisée par les souffles d’ouest pour dissiper le premier accent de la fête. Et l’on se demande: «Ai-je rêvé?»

Le printemps a la figure des beaux songes jusqu’à l’heure où il fait sa trouée d’or et de feuilles. Alors, dans le plus pauvre jardin, les fontaines fourmillent d’astres, et, de l’écorce des arbres, s’échappent une fabuleuse couleur, un odorant tourbillon.

Ce matin, en sortant de l’école, des enfants ont garni de primevères une mince corde; ils en ont fait des balles jaunes à l’odeur sucrée. Le marteau du forgeron, mon voisin, bat le fer joyeusement. De ma fenêtre, j’aperçois la forge où il travaille. Elle est pleine de soleil et s’ouvre au fond, par un vitrage qui laisse voir la tête d’un pommier fleuri. Dans le jardin, un merle s’est glissé à travers les groseilliers; il paraît danser en cherchant quelque graine, du bout de son bec, en bourgeon d’or rouge. Je viens sur le pas de la porte; il continue un moment sa danse. Il griffe encore un peu de terre, pointe deux ou trois fois du bec et, la plume toute luisante, il s’envole vers un bosquet de lauriers. Nous n’avons ici que des merles noirs.

--Vous l’avez vu, le merle? me crie le forgeron--qui tire d’une main la chaîne du soufflet à poids en attisant, de l’autre, un petit brasier qui se met à blanchir, tout hérissé d’un air furieux.

Je n’ai rien de mieux à faire que de bavarder avec lui. J’entre dans sa forge; je la connais bien, et, toujours, elle m’émerveille. L’enclume, à la belle forme dure, se dresse sur un billot d’orme, en pleine clarté, près du foyer d’où la fumée s’en va par une cheminée en forme de hotte. A gauche, s’arrondit la meule en pierre rêche, qui donne au métal le fil voulu. Les instruments sont bien rangés, accrochés aux murs: tenailles, pinces à prendre le fer; dans un coin, pioches, chenets et socs à réparer sont entassés. Sur une tablette où tombe le jour du vitrage, tamisé par le pommier en fleurs, l’apprenti place des fers sur des sabots de vergne ou de noyer. Il commence ainsi à se faire la main.

En ce moment, le forgeron chauffe une lame de soc. Il tire en cadence la chaîne et fouille de sa pique, en l’irritant davantage, une aile de flamme grondante. C’est un homme dans la force de l’âge, à la figure mordue, noircie par le feu, au cou solide; il a retroussé ses manches au-dessus de la saignée. Tout à coup, il enlève du foyer la lame du soc. Ça pétille comme une fusée qui va partir. Il frappe à coups redoublés. Le fer blêmit et bleuit; le marteau n’a plus de grands chocs, il se presse en fins battements. Le métal est maintenant caressé. Au bout de la pince, il va bouillonner dans un baquet d’eau noirâtre.

--Le métier est assez dur, me dit le forgeron en limant une serpette, il y faut de bons bras et du goût. La machine ne le tuera pas. Il s’agit de réparer, d’entretenir charrues, herses, des tas de petits outils. Faut de la force, mais aussi un peu de finesse. Être assez adroit et pas cogner comme un sourd. Le marteau doit savoir danser; le fer est aussi obéissant que du velours, pour qui le manie avec les différents points de chaleur. Savoir prendre les choses du bon biais... Tout devient facile, m’est avis.

--Parlez-moi de votre jeune temps...

--C’est vers l’âge de quinze ans que j’ai commencé à tâter du métier. On ne peut guère avant... Sans me vanter, j’étais un fier drôle. Logé, nourri dans les parages de Mézières, au Thoury, chez un homme taillé en bœuf. Il se mettait, des fois, sous une charrette et lui levait les roues de par terre. Après, il roulait une cigarette. Il buvait aussi de bons coups de cidre, mais il ne crachait pas sur le vin, quand il pouvait en avoir. Avec ça, doux et de gentille amitié. Il me regardait comme son enfant, à cause que j’étais son apprenti. Je faisais des clous de joug et de ces babioles. Je mordais à la besogne. Il me disait, des fois: «Ça, c’est du bien fait. Le diable y perdrait ses cornes...» Après quelque temps, j’arrivai à ferrer les chevaux. Comme ici, il y avait toujours du monde dans la forge. Certains aimaient à monter des niches. Il y en avait un, gros comme un panier de raves, mais malin, qui nous attrapait toujours. Pas moyen de le déjouer. En ces moments, il était plus leste qu’un écureuil rouge... Il mettait des saletés aux manches des pinces, sauf votre respect, ou bien il nous prenait le menton avec, comme on ne s’y attendait pas du tout. Et il s’en allait comme une fumée... Ce n’était pas agréable. Il allait même un peu fort. Le patron jura de le pincer à son tour, et quand le patron avait dit une parole, on pouvait y croire. Il y avait plusieurs pinces; il en fit chauffer les manches pendant plusieurs jours et il les suspendit à leurs clous, comme si de rien n’était et à l’heure où venait le malin. Un beau matin, il s’amena à la forge et il tournait de droite et de gauche ses petits yeux en faisant l’innocent. Comme j’étais en train de ferrer un cheval, il saisit rapidement une des pinces, mais il se mit à miauler tout soudain, bien mieux qu’un chat dont on écrase la queue. «Tu aurais bien pu m’avertir,» dit-il après un moment, car il trouvait que c’était chaud. «J’ai oublié, mon pauvre, grognait le patron, qui mourait de rire. Va chercher du millepertuis dans le jardin... mon pauvre...» Il y avait souvent des tours comme ça... A la fin de mon apprentissage, je fis, comme pièces maîtresses, une paire de tenailles et un compas. Ils étaient aussi fins que si je les avais coulés dans la cire d’abeilles. Puis j’allai voir ailleurs, pour apprendre encore. Le patron me pleura comme si c’était son enfant qui s’en allait... J’ai voyagé... Aujourd’hui, sans me vanter, je sais mon métier...

· · ·

Il était près de midi. Des hommes venaient à la forge. Les uns attendaient qu’un soc fût réparé; d’autres affûtaient une hache sur la meule, que l’apprenti faisait tourner. On s’esclaffait quand l’un d’eux appuyait si fort le fer contre la pierre, que le garçon se mettait à geindre, obligé de s’arrêter. Et toujours ce battement d’air qui ranime le feu et le fait rire avec les gens.

Comme d’habitude, chacun apportait des nouvelles de la terre et des familles, échangeait de petits faits. Il y a bien longtemps que la gazette du village se tient ici. Les choses de l’État, du département et de la commune passent à la flamme de la forge. Ici, des paysans annoncèrent la bataille d’Austerlitz, puis la descente de l’Aigle avec sa charge de plomb anglais dans l’aile, les tours et les retours de la destinée, les sursauts de la grande dernière guerre. Mais il faut toujours semer du blé, battre le fer quand il est chaud.

Il s’élève des métiers rustiques comme un souffle de santé. Considérer un bon ouvrier qui fait dignement sa besogne et qui est souvent un artiste, voilà qui remet le cœur en place.

J’allai dire bonjour au sabotier, qui travaille non loin, sous un auvent appuyé à une maison basse. Il est vieux et gai; il aime à «pousser» un brin de chanson.

--Le métier n’enrichit pas, me dit-il. Il me plaît comme ça. On s’en tire. Ce n’est pas facile de voir d’un coup d’œil combien il y a de sabots sous la peau d’un arbre... Moi, je le sais, à mon âge... On coupe l’arbre en billes; après, on le fend en quartiers. Le vergne rougit comme une pomme coupée. Deux quartiers pour une paire de sabots, et on enlève les nœuds. Avec cette hache crochue, on dégrossit le bois et on lui fait prendre la forme. Après encore, on modèle avec le paroir, puis on creuse. Je mets les sabots à sécher sur une traverse, dans la cheminée, comme des jambons. Des fois, j’aimerais mieux des jambons, mais les jambons, on les fait avec des pommes de terre et des gorets. Une fois secs, je les sculpte selon l’idée du client. J’en ai fignolé avec des fleurs et des feuilles dessus; pour les amoureux, c’étaient deux cœurs bien appariés. Ils étaient mignons comme des bouquets, pas les amoureux, mes sabots... Mais on ne danse plus en les faisant claquer bravement. Dans mon jeune temps, c’était plaisant de voir une bonne troupe de jeunesse virant sur de fins sabots. Ceux-là n’avaient pas les deux pieds dans la même chaussette...

Et il fredonna:

Combien coûteraient Tes sabots S’ils étaient neufs?... ... Sur la petite place, Mes sabots Feront clic, clac, clic, clo...

Il eut un geste de sa main dure, comme pour saluer quelque chose qui s’en allait et qui ne reviendrait plus.

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