XII - L’EAU ET LA LUNE. - L’EAU ET LA LUNE
LA BONNE FONTAINE.
LE PÊCHEUR A LA LIGNE.
La vivante fraîcheur des sources coule avec un frémissement de ruisseau dans l’air brûlant de l’été. Esprit de la terre, l’eau habite aussi dans le ciel. Ce soir, elle émeut la pointe des blés, dont les tiges ont déjà leurs tresses de grains. Son exquise et terrible mobilité, la main des hommes la connaît depuis bien longtemps. D’un flot qui dort ou qui fuit, quelques gouttes au creux de la paume. Là-bas, deux longues ailes de nuées vermeilles s’attachent au flanc d’une colline fuselée comme le corps d’un immense oiseau. A portée de regard, quatre peupliers frissonnent près d’une fontaine; l’onde s’ouvre en lumière dans leurs branches: le jour y ruisselle. Arbre mort, source morte, joie coupée.
Après une soirée torride, j’allai dans la campagne solitaire. La nuit était transparente, obscure et claire, les arbres plus noirs que ses bords. Quelque chose de vert flottait, une nuance d’herbage blêmissant; les étoiles scintillaient dans une paix si haute, si pure, qu’elle aurait forcé le plus lourd à lever le front. Des crapauds faisaient entendre un son ravissant que ne pouvaient donner la flûte, ni le hautbois, aucun instrument connu. Des grenouilles criaient au loin, ne demandant pas un roi, mais la lune. Il y avait des astres dans les feuillages gonflés par un souffle d’été féerique. Sur un plateau sourcilleux, une troupe de genévriers avaient figure de nains encapuchonnés. En bas, grondait la rivière embrumée; des châtaigniers s’allégeaient dans l’ombre, attirés en haut par les prestiges nocturnes. Parfois, venaient des appels d’animaux en chasse.
Une lueur de neige se mit à grandir et des branches très lointaines bleuissaient, vapeurs de songe. La merveille arrivait en silence du fond des âges. La lune fendit la terre comme la plus tranquille des plantes qui déploierait sa grande fleur, lente et seule; la campagne changea de visage et prit d’étranges regards. Le vent souffla; la blancheur magique en fut attisée; les feuillages se balancèrent pour saluer. La lune débrouilla un écheveau de ramilles, dans on ne savait quelle lumineuse et froide poussière. Elle monta, feuille de glace, et comme lancée par l’horizon détendu. Les arbres s’ébrouèrent en secret; les routes, les sentiers se multiplièrent à l’infini. On voyait des clairières où des ombres bleues venaient s’asseoir. Les blessures de vieux châtaigniers, troués par la foudre, se fermaient dans une caresse de rêve. Les aiguilles des genévriers brillèrent. La lune monta davantage; elle toucha un étang perdu. L’eau, plus mystérieuse que la terre, lui répondait de toutes parts. Mille fontaines, sous des rayons actifs, semblaient tourner comme autant de miroirs aux alouettes. Mais, à cette heure, les gens raisonnables et les oiseaux, fous de soleil, étaient couchés.
LA BONNE FONTAINE
L’ingénieux ami qui m’entraîna à la recherche d’un tracteur me conduisit, l’hiver dernier, au bord d’une source que le paysan appelle: bonne fontaine. Il en est beaucoup dans ces parages; elles sont honorées sinon redoutées. Le travailleur de terre connaît les charmes de l’eau qui maîtrise le feu et purifie sans brûlures. Il porte ses vœux à de tels miroirs où son espérance obscure prend visage. La bergère de Domrémy était assidue à «faire ses fontaines»; des chats-fourrés, aiguisant leurs griffes, s’en indignaient. Divines et terrestres légendes: un flot rayonnant s’élance du bâton de route d’un homme candide, sous le signe de Jésus, et les fées païennes applaudissent en dansant sous les érables. Les génies protecteurs des ondes ne sont pas mis en fuite par les saints et les saintes du Christ. Il y a trop de halliers, de roseaux et de fougères où ils se cachent. Le christianisme renonce à les pourchasser: il faudrait couper tous les arbres. En retour, ils deviennent des alliés et presque des serviteurs.
Par un soir de février, mon compagnon me guida par des sentiers de chevreau qui tournaient sous des châtaigniers luisants de pluie. Le ciel bouillonnait de nuages, le vent criait dans les feuilles mortes; c’était un cri étouffé, comme d’une très vieille et inguérissable angoisse. Des masures ouvraient leurs portes, en trou noir, sur la terre battue, boueuse. Il en sortait un bien autre froid que celui de la saison. Mon ami ne parlait pas; nous faisions route vers une humble coupe d’eau où deux faces du monde se penchent, la démoniaque et la céleste. La bonne fontaine apparut dans sa ceinture de pierres mal jointes et couverte d’un chapeau de bois vermoulu. Tout autour, une solitude grise à peine remuée par le vent aigre, monotone.
La campagne était plus râpée que la peau d’un vieux renard. Seuls, quelques arbres nus s’ouvraient à l’accent de corbeaux dont les ailes pesantes claquaient.
Il ne faut pas s’incliner, en ces jours tristes, sur une pareille fontaine, elle ne pourrait nous sourire. Vienne la plaisante saison, une foule paysanne accourt vers elle; le paysage reprend sa verte couleur d’espérance. Un saint patron s’accorde avec la source. On jette dans l’eau reconnaissante des sous où l’on trace un signe à la pointe du couteau. Des mendiants ne craignent pas de pêcher ces menues monnaies au moyen desquelles ils vont boire du vin, à l’auberge la plus voisine. L’eau, même sainte, ne leur suffit pas; ils ont le gosier mal fait, et, surtout, ils manquent d’âme. Des nourrices offrent avec simplicité un fromage blanc, rond comme un sein; d’autres gens, des bonnets d’enfants chétifs, des hardes qui couvraient la guenille de chair de ceux qui se sentent bien guéris, pour quelque temps. Peu de maux qui ne soient effacés par la vie ou la mort: teigne de lait, claudication, débilité, convulsions, rhumatismes, fièvres. Seule, on ne guérit pas ici la sottise; maladie trop grave et ancienne: le miracle même a ses bornes. Que de souffrants se lavent une fois l’an! Ils se trouvent légers et dispos, après s’être essuyés avec des plantes sauvages. Les sorcières viennent à l’aide et prononcent des paroles qui n’ont aucun sens humain; aussi ont-elles toujours raison. Si cet enfant reste cagneux, cette jeune fille muette devant son riche galant, c’est que les parents n’ont pas écouté leurs conseils. Tout finit par s’arranger. Mais on ne tirera pas de la moelle paysanne la crainte et l’amour de l’invisible.
Que la frairie annuelle est retentissante, en ces lieux! C’est la fête de l’eau. On piétine autour de la fontaine; le moins malingre veut mouiller sa peau. Le soir venu, on court à d’autres bonheurs, aussi naïfs. Qu’ils aillent se coucher, ceux qui ont des jambes de coton! Au bourg voisin, un manège de chevaux de bois tourne au son de refrains comme «Chacun son truc». Des garçons qui n’ont pas encore été malades sautent en croupe derrière des filles roses de plaisir et très bien portantes comme eux. Ils éclatent de rire, les dents brillantes, dans une musique à couper au couteau. Des ivrognes s’étonnent que le manège pailleté ne tourne pas dans le même sens que leurs têtes pleines de fumées; ils cachent su fond de leurs poches une fiole qu’ils ont emplie de l’eau bonne, pour l’usage externe. On gagne à la loterie des bols et des berlingots violemment peinturlurés. A la nuit close, l’accordéon habilement secoué invite aux danses nouvelles. Il va sans dire que la source a perdu, pour quelque temps, sa limpidité.
LE PÊCHEUR A LA LIGNE
Tout l’été, la rivière s’en va dans une scintillante rumeur. Mobile sentier, foulé de flammes dansantes, plein de joie brûlante et fraîche. Elle s’enfuit, toujours présente, fidèle à qui la regarde. Sur ses bords, le pêcheur à la ligne s’émerveille de sentir une source claire à la place du cœur. Il a sa part de la fuite splendide et sans bouger il fait le plus beau voyage. Il est arraché à soi-même par ce courant, enlevé au sol, à ses misères. Loin de lui, une truite en chasse dévore une sauterelle; cette voracité est prétexte à former des anneaux liquides, des cercles nuageux où tremble une verdeur de prairie. Il s’applique, de temps à autre, à décorer l’hameçon d’un ver qui ne doit pas souffrir d’être empalé avec tant de soin et de délicatesse. Il appâte au moyen d’une grosse poignée de son, bien qu’il ne prenne pas les poissons pour des ânes, mais, au contraire, pour des êtres fort intelligents. Il voudrait les induire en erreur, les saisir à son piège innocent. L’eau, qui ne cesse de resplendir, le fascine. Un vieux sortilège le tient en arrêt sous les feuilles au revers farineux d’un saule qui montre patte blanche au vent. Une libellule, comme sur une branche de vergne, se pose sur son chapeau; une autre, sur la canne qui retient un fil à peine visible. A quelque distance, hors des remous, le bouchon tremblote. Parfois, il glisse, plonge, et le pêcheur tire sur sa ligne, au bout de laquelle tourne un minuscule poisson, parfait comme l’eau est parfaite. Il met cet argent dans sa poche garnie d’une dentelle de fougère; il n’a que faire d’un panier d’osier; il est content, il est riche. Il reste ainsi très longtemps au bord de la rivière foisonnante.
Quand il regagne le bourg, il est fâché d’entendre crier des hommes. Il voudrait garder le murmurant silence, si limpide, si bleu, qui est en lui, et dont il a fait provision. Mais il s’agite, allume sa pipe. Il arrive à la maison; il donne les gardèches au chat, une mince ablette, vite fanée comme une simple fleur. Elles auraient triste mine dans la vaste poêle.
Dimanche prochain, il ira s’asseoir au bord de l’eau, dont il ne peut se lasser. A personne, pas même à son ombre, il n’a dit qu’il y vient noyer ses peines, ses petites espérances, que le flot emporte...
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Le mois dernier, je fus bien surpris: Jeantou passa près de moi, sans crier gare, chargé d’une gerbe de genêts en fleur. Il portait ce monceau d’or à ses lapins, avec la mine d’un garçon qui a fait fortune.
Cet après-midi, il désherbe une planche de haricots; il tape de l’œil et vante les pêcheurs de truite qui reviennent au logis, le panier si bondé que l’on ne peut plus fermer le couvercle. Et les truites sont pudiques, elles ne laissent pas voir facilement les points rouges qu’elles ont sur la panse. Du fond de la rivière au creux de la main, il y a une distance. Et Jeantou de conter cette histoire:
--L’autre jour, Bravaud, le marchand de bœufs qui n’avait jamais fait que s’amuser avec le goujon, fut piqué tout d’un coup par l’envie de pêcher la truite. Drôle d’idée. Il s’amène à l’auberge de Marie Pallier. Il se tourne, les oreilles rouges, du côté d’un franc pêcheur qui buvait du vin en fumant sa pipe: «Vous prenez toutes les truites, les petites et les grosses. Vous êtes trop gourmand. C’est t-honteux. Il y en a que pour vous. Ça changera. Je vais, ce soir, à la rivière. J’ai «acheté un poisson artificiel». (Jeantou ne pouvait prononcer ce mot; il disait: un poisson-ficelle.) L’autre répond par une bouffée de sa pipe, qu’il lui souffle au nez. Moi, je sors avec Bravaud. C’était du bon sang. Il me tape sur l’épaule comme un insolent; il est si gras qu’il a des cerises de viande au bout des oreilles. Il court chercher une canne vernie, une ligne de crin et le poisson-ficelle. Je le suivis à quelques pas. Il gonflait ses joues, bouillait dans sa peau. Il arrive au Pont-Rouget et s’appuie contre un petit arbre. La rivière n’a pas beaucoup d’eau, à cet endroit; les mignonnes s’y baignent les pieds, le dimanche, elles qui ont plus peur de se mouiller que des chattes. Lui, lance sa ligne comme pour tirer un bœuf. Le poisson-ficelle se plante dans un tremble de l’autre bord. Bravaud tire et tireras-tu! Un enfant gardait ses moutons dans le pré. Bravaud crie très fort: «Eh! petit! va quérir le poisson. Tu auras dix sous.» L’enfant le décroche. Bravaud change de place et il me promet une gifle; j’aime pas ces promesses. Il jette sa ligne, plus doucement cette fois, mais ce diable de poisson-ficelle se pique dans un chêne, derrière lui. Le chêne tient bon. Bravaud appelle le moutard: «Tu auras dix sous... arrache-le... sans le casser...» L’enfant, bien content, grimpe comme un écureuil et décroche encore le poisson-ficelle. «Voilà dix sous.--Merci, mossieu.» Le marmot lui dit: «Tenez, pêchez là.» il montre une rive chauve comme un œuf. Moi, je m’en vais... Je cognais ma figure dans l’herbe, tant je riais... Tout à coup, j’entends des cris comme si on saignait un bon cochon, sauf votre respect. Bravaud, qui venait de lancer sa ligne, avait, cette fois, l’hameçon dans le gras du dos: «Ah! petit, hurlait-il, à mon secours! C’est plus le chêne, c’est moi! Voilà mon couteau... Coupe un peu du drap de mon pantalon... Tiens, voilà vingt sous... pour toi...» Il sautait comme un jeune taureau piqué par un taon. Je pleurais de rire et je fuyais à toutes jambes; il aurait passé sa colère sur mon échine. Le lendemain, il me tapa tout doucement sur l’épaule; il me dit: «Je n’ai pas pêché, le poisson-ficelle était même pas mouillé.» Moi, j’ai rien répondu. Il m’a payé un verre de vin, à l’auberge. C’est un bon homme. Peut-être qu’il prendra des truites quand il aura le poil blanc...
Jeantou fit une pause, puis il piqua entre des choux quelques brins de genêt vert afin d’éloigner les chenilles. Sa besogne finie, il se remit à parler:
--Poulot pêchait la truite... Arrivent deux inconnus, très bien habillés, ma foi, c’étaient Jésus et saint Pierre. «Fais-nous passer l’eau sur tes reins, mon vieux petit père.» Poulot fait le travail et il refuse vingt sous. Alors, saint Pierre lui souffle au tuyau de l’oreille: «Demande ce que tu veux... mon compagnon a le bras très long... demande le paradis...» Mais Poulot: «Faites excuse, pas encore, mossieu le saint, je suis pas trop mal au bord de l’eau. Pas encore. Merci quand même...»