‹ Le voyage rustiqueChapitre 14 sur 17 · XIII - L’ENFANT CRUEL. - L’ENFANT CRUEL

XIII - L’ENFANT CRUEL. - L’ENFANT CRUEL

JEANTOU DANS SON JARDIN.

AUTOUR D’UN BERCEAU.

Marcel, le plus jeune fils des Montier, de la Bregère, allait partir pour l’école où il se prépare au certificat, lorsqu’il aperçut au bord d’un champ un oiseau qui était de la grosseur d’une petite poule. Son regard va loin; il a des yeux d’un gris vif dans une figure rose de sang sauvage. Il s’approcha en rampant, mais l’oiseau, malade sans doute, ne bougeait pas. Marcel s’écria dans la solitude du matin d’été: «Je la tiens, c’est une grôle!» Il en avait vu voler sous les nuages avec un bruit de noix ensorcelées que l’on écraserait dans l’air. Il enferma dans ses mains les ailes qu’il savait appartenir au vent. La membrane qui préserve du soleil glissait sur la perle noire de l’œil; le bec pesant restait appliqué sur le jabot. Marcel étreignit plus fort l’oiseau qui leva son bec; il recommença de le serrer par jeu. Son cœur battait comme le jour où il avait crevé, en les traversant d’une aiguille à tricoter, les yeux d’un merle à demi mort.

Quand sa mère le vit entrer dans la cuisine, elle dit:

--Veux-tu jeter cette bête qui sent mauvais!

Il ne répondit pas et s’en alla après avoir pris des ciseaux dans la commode. Il rogna les plumes du corbeau et il le lâcha dans le verger. L’oiseau tomba à terre, plusieurs fois, et soudain il parut se regaillardir, il se mit à marcher gravement. Marcel, curieux, la lèvre retroussée sur les dents, fut surpris de cette étrange gravité, comme si le corbeau, devenant vieux comme le monde, se moquait de lui. Mais vite il sentit que la bête sombre avait peur, et il la força de courir. Puis il appela Tant-Belle, la chienne, en l’exhortant à la chasse. Elle sortit de la grange et, comprenant ce que l’on voulait, elle éternua deux ou trois fois, en signe de mépris. «Tu peux partir, la grôle, va-t’en!» criait Marcel. Il savait qu’elle ne pouvait s’enfuir; il avait la joue rouge d’un profond plaisir animal.

Maintenant, le corbeau gisait, renversé sous un pommier, le bec piqué dans une motte. Marcel pensa qu’il allait crever et qu’il lui échapperait ainsi; il vint dans la salle de cuisine et glissa au fond du long bec un peu de pain trempé dans du vin. L’oiseau s’ébroua, ses yeux brillèrent. Marcel l’enferma dans un panier où sa mère avait mis trois œufs durs et une miche pour le repas de midi. «On ne croira pas que ce sont des œufs de grôle... Elle est trop petite...» pensa-t-il. Il prit le chemin de l’école. Il raconterait qu’il avait attrapé ce corbeau à la course; il ne craindrait pas d’assurer qu’il en avait reçu des coups de griffes. A cause de sa méchanceté, il serait condamné à mort.

Toute la matinée, il fut distrait. Le maître, un homme doux et sérieux, s’en étonnait. L’enfant était d’habitude très attentif. La cloche annonça la fin de la classe. Marcel bondit dans la cour, rassembla ses camarades: les frères Bontaud, deux garçons trapus, et Firmin Dardier, chétif. Il se réfugia derrière le hangar afin d’échapper à la surveillance, et il ouvrit son panier.

--Eh quoi! c’est une grôle, fit Dardier. Ton manger sera empoisonné...

Marcel, baissant la voix, déclara:

--Il faut punir cette charogne; elle a manqué me percer l’œil...

La bête ne pouvait se servir de ses ailes, mais elle filait avec ses pattes tout comme un lièvre. Au moment où il mettait la main dessus, elle s’était retournée, en traître, et l’avait frappé.

--Je l’ai condamnée à mort...

--Il fallait la tuer d’un coup de pied, dit Jacques Bontaud.

--Non, c’était trop facile...

Marcel saisit le corbeau et le serra sous les ailes. Il serrait fort et chaque fois il criait:

--Lève le bec!

--Laisse donc ça, conseilla Dardier, c’est sale...

Mais Marcel appliqua le corbeau contre une planche; il enfonça au moyen d’une grosse pierre deux pointes à travers les ailerons. La bête apparut au soleil, petite loque noire, que le vent semblait agiter; elle ouvrait et refermait convulsivement son bec sans pouvoir faire entendre un cri. Les enfants regardaient cela, fascinés. Le corbeau continuait d’ouvrir tout large son bec et la lumière de l’été allumait un feu rouge au fond de sa gorge.

--Je vais le saigner, dit Marcel, comme fait ma mère d’un poulet...

Il prit les ciseaux qu’il avait gardés dans sa poche. Il coupa ce qu’il appelait le tuyau. Pas une goutte de sang ne coula. L’oiseau se débattit, et peu à peu les enfants s’en éloignèrent, comme s’il en sortait de terribles paroles obscures.

Le maître, qui lisait sous un tilleul un chapitre des Confessions de Rousseau, appela Marcel. Comme il ne recevait pas de réponse, il vint derrière le hangar, tandis que les garçons lapidaient le corbeau écartelé. Il s’approcha de Marcel et le gifla. Marcel, la tête dans les coudes, hurla:

--Oh! vous m’avez troué l’oreille!

Le soir, en classe, le maître parla de la cruauté qui sommeille au cœur des hommes. Il avait écrit en belle ronde, sur le tableau: «Soyez bons pour les animaux.»

Le lendemain, Yvonne Montier est venue à l’école; elle avait mis ses vêtements du dimanche. Elle a dit au maître:

--Vous avez frappé mon enfant. Et vous dites qu’il faut être bon pour les animaux! Marcel a pris la fièvre; il est au lit... Tout ça, à cause d’une grôle...

JEANTOU DANS SON JARDIN

Ce matin, Jeantou fait la guerre aux limaces. Son jardin est beau; les choux-pommes prennent de la panse; les haricots, bien alignés, ont des palettes; les laitues restent vertes malgré la sécheresse. Jeantou a bu un verre de vin blanc; il est de joyeuse humeur. Mais, tout à coup, sans apparente raison, il fiche dans la terre sa bêche. Il se plaint du sort. Il se souvient qu’il n’est plus conseiller municipal, ce qui lui donnait le droit de parler fort et même de crier dans la salle de mairie, qui est sonore. L’an prochain, on remettra les choses au point; on fera le compte. Il bousculera, s’il le faut, le diable et son train.

--Ils n’ont plus voulu de moi, à cause que j’avais mangé mes sous... Qu’est-ce que ça peut leur faire?...

Il prend un langage plus électoral. Autrefois, il lisait beaucoup de journaux le soir, à la chandelle. Il sait des phrases par cœur. Il dit:

--On m’a accusé d’avoir une politique; oui... de justice et d’humanité, assurément...

Puis, il fait un geste très large:

J’ai un parti, mais ce parti, où est-il? Vous connaissez ce gros homme rouge: il a tapé sur la table et il a dit de moi: «Il n’est pas franc... C’est comme ça et comme ça...» Moi, je lui aurais tiré de la paupière la boule de l’œil, comme à un lapin. Il a compris. Alors, il s’est corrigé, il a dit: «Vous êtes un bon homme.--Oui, un bon homme, que je lui ai répondu. Oui! Quatre millions d’hommes comme moi, et ça changerait!» Et je l’ai fait déguerpir, ce savetier. C’est malheureux, tout de même: il y a plus personne pour causer au maire. Il s’ennuie à périr.

Jeantou s’apaise; il sort de sa poche une tabatière en corne de bœuf. Il renifle le tabac et le vent frisquet du matin. C’est comme s’il avait de la terre de fourmilière au bout du nez. Il voit que j’admire son jardin, il s’écrie:

--Ils sont tous à me dire: «Quel brave jardin! Vous êtes sorcier?» Je suis pas sorcier, je travaille. Je donne ma force dans ce dernier carré de terrain. Tous les jours, ça boit quatre seaux d’eau, jamais moins... Quand je bêche, ça se sent. Plus je bêche, plus j’enfonce et plus il y a de fraîcheur et plus ça respire... Après, la terre reste calme: elle est contente; elle rend. Ceux qui passent, disent: «Oh! à qui appartient ce jardin?...» Bien sûr, il n’est pas à tout le monde. Il faudrait courir, pour en trouver un comme ça... J’ai eu des pleins chapeaux de fraises...

Il fait une pause et donne un coup de poing à son chapeau de paille, qui est déjà assez marmiteux.

--Ah! le blé est superbe; la chaleur l’a fatigué, elle le fait un peu dépérir et le dessèche trop vite. Mais il est fameux... Lundi, j’ai coupé du seigle; j’ai compté dans le même épi soixante-quinze grains, pas tous valables, c’est vrai; et dans un autre, cinquante-quatre... La paille est grosse comme la moitié du petit doigt. L’herbe mauvaise a été grillée: le soleil a fait le travail... Mais les pommes de terre ont méchante mine. Il y a des parcelles où l’on peut espérer encore... C’est chiche. Le foin, de première, mais pas beaucoup...

Comme le soleil monte davantage, Jeantou m’invite à m’asseoir, à l’ombre douce d’un sureau. Il s’anime et se gratte la joue:

--Je voudrais vous conter ma vie... Vous ririez bien... Je me suis mis sur la paille, à cause du sexe (il dit «sesque»), mais surtout à cause de l’élevage du cochon. C’est pas la même chose, tout de même! Il y a quinze ans, j’avais une étable où je soignais cent vingt cochons... C’était une petite usine. J’avais mis dedans tous mes sous. J’aimais ça. Le cochon est solide, mais s’il lui tombe dessus une maladie, il est délicat. Il claque comme une vessie. Je connais cet animal; il est brute et il est calme. On élève le cochon comme on élève un chien. J’en ai vu qui me suivaient. Ils sont bourrus; mais à force de les caresser, vous les amenez à vous. Ils sont féroces, mais une fois civilisés, ils ne feront pas de mal, au contraire. Ils ont du sang: la mère-cochon, pour sauver ses enfants, elle vous dévorerait... J’en connaissais une, quand on lui grattait la tête entre les oreilles, elle se couchait... On l’aurait fait boire dans une cuiller comme un gosse... Une bête aimable... Fallait voir! Des fois, elle passait entre les jambes de ma femme, elle la fichait par terre, à tous coups... elle était si intelligente... Elle entrait dans la maison comme chez elle; elle allait fouiller partout; quel nez! Elle n’avait pas honte... Elle profitait comme du chanvre et elle avait du lard, la mâtine! A la fin, tout ça ne m’a pas engraissé, moi... La maladie est tombée sur mon étable, et un tas de choses. Quand j’y pense, j’ai chaud... Il y a beau temps que j’aurais dû fausser compagnie au monde. Je suis plus bon à rien... L’an dernier, j’ai manqué étouffer et partir sans déranger personne. Je m’étais mis au lit; ma femme envoie chercher le médecin, un médecin bien plaisant, ma foi. Il vient, il me tâte comme un melon et il me dit au bout de son nez: «Vous avez ça et ça. Faut faire ça et ça...--Bien, bien, monsieur.» Puis je me tourne vers ma vieille: «Va me quérir une bouteille de rhum et vite. Je veux trinquer à ma santé...» Il me dit: «De boire trop, ça vous rendrait plus malade...--Oh oui, que je lui dis, en tirant poliment mon bonnet, mais le médecin n’est pas loin...»

Il s’arrête de parler, comme à regret, et soupire:

--J’en aurais trop à vous conter...

Il prend à témoin un pied de persil, qui monte en graines.

AUTOUR D’UN BERCEAU

Au mois de mai, Jeannette Verdier, de la métairie du Bost, a mis au monde un garçon. On dit qu’il est bien venu; il a déjà une mine éveillée. En arrivant au jour, il a bien crié et la mère aussi. La chouette, cet oiseau savant, avait annoncé la naissance. Pendant sept nuits, elle a jeté sur les toits des cris qui traversaient la maison, de part en part. Jeannette a dit avec un sursaut d’heureuse frayeur: «C’est pour moi...» Quand le petit eut été lavé, emmailloté de langes, la chouette vint se percher sur le grand ormeau de la cour. Cette fois, elle n’a pas entre-croisé dans l’air ses ululements annonciateurs. Elle a crié, immobile sur une maîtresse branche de l’arbre.

En signe de réjouissance, on a tué un coq et non une poule, puisque l’enfant était du sexe masculin. Le coq, rôti à la broche, fut bien arrosé de vin et de cidre. Léonard et Jacquet étaient contents d’avoir un frère et le père, un petit gars. Tout s’est passé à merveille.

Jeannette avait demandé pour l’aider, non pas une femme-sage, comme on dit, mais une commère qui est très vieille et très fine. La femme Thoury, un peu sorcière, avait considéré le chemin que faisait la lune de mai afin de pouvoir assurer de quel sexe serait l’enfant. Elle ne s’est pas trompée. Jeannette a suspendu à son cou un sachet de sel pour avoir beaucoup de lait. Elle n’a accepté aucun cadeau, ne fût-ce qu’un pied de salade; les présents sont redoutables, on peut les charger de malice. Mais la femme Thoury a glissé sous le traversin un gros sou, ce qui est bon contre le mauvais œil.

Dans un an, une fille qui sait des chansons coupera les ongles de l’enfant sous un buisson d’épines blanches; ainsi il aura une voix charmante. En attendant, on a cousu sur sa chemise un sachet contenant trois poils de bouc, qui le préservera de la coqueluche. J’ai appris qu’il était ferme comme une pomme dans sa peau et lourd comme un petit plomb.

La mère Thoury va souvent le visiter. On dit d’elle: «Elle est aussi vieille que la lune.» Elle a un domaine que cultivent ses enfants; un œuf, un peu de pain, c’est assez pour la nourrir. Elle chemine au bord du sentier, elle avance, toute cassée, vermoulue, et d’une main sèche, elle s’agrippe à un long bâton qui la dépasse d’une coudée. Mais elle dresse une figure où l’âge n’a pu consumer les yeux bleus et frais. Elle entre dans la salle du Bost et vient s’asseoir près de la cheminée où elle voit un rêve de feu. Puis, elle s’approche du berceau où sommeille l’enfant tout ridé comme une jeune feuille d’ormeau. Elle attend, près de Jeannette, qu’il s’éveille et fasse ses grimaces ravissantes comme si une mouche lui chatouillait le bout du nez: «Ho, le brigand! marmonne-t-elle... Ho, le fripon!...» Elle tend son maigre cou pour s’éclairer au sourire du petit... Elle fredonne:

--Meunier, qui met en sac, jette une carotte sous la table, monte au ciel, pour un haricot, et si le haricot se perd meunier va en enfer.--Marron grillé, chopine de vin blanc, Vone est si mignonne. Louis la veut tant, lui donne une robe, en poil de bourrique, le tailleur la coupe, le galant la coud, à tous les points d’aiguille, Yvonne, embrassons-nous.

Elle murmure cela, elle ne peut plus chanter, c’est un bourdonnement d’abeille dans une vitre. L’enfant écarquille ses yeux dont on commence à voir la couleur. Il agite, dodeline ses mains qui ne s’ouvrent pas tout à fait et gardent encore un peu d’ombre, une trace du grand mystère. Alors, la mère Thoury se met à rire et gratte d’un doigt terriblement sec le menton du petit enfant. Il rit, plein de lait. Ah! ce rire noir qui répond à ce rire blanc...

L’autre jour, Jeannette s’attardait au lit. Elle se peignait d’une main et tenait de l’autre un miroir. L’enfant n’était pas dans son berceau, mais couché près de sa mère. A ce moment, la vieille Thoury est entrée:

--Ah! gronda-t-elle, éloigne ce miroir, ma pauvre... Si le petit s’y voyait! Les glaces sont choses malignes... C’est point fait pour les enfants... Il y a la mort dans le fond...

En disant cela, elle avançait sa pesante tête jaunie; un souffle de peur obscure gonflait ses joues. Le père et les garçons feignent de mépriser ses défenses et ses avertissements. Jeannette l’écoute, suit ses avis.

Ce matin, je vais au Bost. L’été donne sa force, brûle bleu; le blé est bon à couper; on commence, çà et là, d’engranger les gerbes. Les foins sont rentrés. Il y a dans l’air la présence d’un grand feu qui éprouve la valeur du grain, durcit les plantes, rejette ce qui n’est pas nourriture, chair et sang, esprit. Le feuillage des arbres, passé à la flamme du ciel, se recourbe vers les racines.

J’entre dans la salle du Bost, basse, aux poutres énormes. Jeannette est penchée sur le berceau, comme dans ces images où la candeur a quelque chose de sublime et de très pauvre. Elle balance la mince barque de bois... Un voyage commence... Elle chante:

--C’est mon mignon qui veut dormir--Son petit somme ne peut venir--Somme, somme, viens, viens--Somme, somme, viens donc.

Elle chante cela d’un cœur tout pur, tout voilé... Un air simple qui a la puissance de faire dire en tous lieux, à qui l’entend:

--C’est une chanson pour endormir un nouveau-né...

Elle baisse la voix, l’enfant s’endort et le soleil du monde est debout au seuil de la porte.

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