IV
NOVEMBRE.
SUPERSTITIONS RUSTIQUES.
LE CHAT DANS LA PRAIRIE.
MORT D’UN PAYSAN.
NOVEMBRE
Le vent d’ouest s’est levé dans cette campagne du Centre. De tous les vents, c’est le plus mystérieux; il accourt des profondeurs du monde dans une odeur de terre ouverte par la charrue. Il rôde autour des maisons paysannes; il s’irrite. Les feux de bois, allumés au temps des veillées, repoussent les assauts d’un monstre obscur. En ce mois, les taillis perdent leurs feuilles; seuls, les chênes garderont tout l’hiver, en signe de haute puissance, une frondaison de rouille.
Ce matin, le pays est embrumé. Bruits et rumeurs arrivent, semble-t-il, par d’étranges routes de silence. Au bord de ce pré, deux feuilles d’un grand figuier descendent parallèlement, agitées comme deux mains d’un corps invisible qui va s’abattre dans l’herbe. A l’horizon, les bruyères éteignent leurs petits brasiers de fleurs; les bosquets de houx, à mine guerrière, continuent de rire et de faire feu de leurs baies rouges, avivées. Le paysan, ennemi du rêve, laboure déjà et cherche la vie; sa charrue est la vieille amorce où elle se prendra. J’entends le craquement du joug au front des bœufs dont le pas s’enfonce dans les mottes, sans bruit. Le brouillard est plus épais; l’attelage gagne la lisière d’un champ qui perd sa forme, devient une parcelle de songe; l’homme s’efface, sa voix est inquiétante comme un appel qui sortirait d’un buisson, d’un arbre, et non d’une bouche humaine.
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Ce soir, j’ai accompagné la métayère Jeannette et ses deux fils, Léonard et Jacquet, jusqu’à la châtaigneraie du Cros-de-Renard. Le vent a tourné au nord, comme on dit. Le ciel clair est d’un bleu froid. Jacquet mène la charrette que tire le couple des bœufs; il les pique légèrement de l’aiguillon qu’il glisse entre leurs pesantes cornes. Léonard et Jacquet n’ont pas encore dix-huit ans. Ils travaillent de bon cœur dans la métairie. Garçons comme on en voit beaucoup dans ces parages, ils sont de taille moyenne, peu membrus, musclés, avec des figures de plein air. Ils ne parlent pas beaucoup; ils éclatent de rire, parfois, dans une impatience de jeunesse. Le dimanche, ils vont au bourg, apprêter le fox-trott à la sauce paysanne. Ils ont oublié les bourrées où il y avait de la féerie. On les dansait encore, à la veille de la guerre, l’œil brillant et la joue rouge, entre deux coups de vin blanc offert aux filles. Quand ils reviennent en pleine nuit, vers la métairie solitaire, ils jettent des cris gutturaux qui percent de grands espaces de ténèbres.
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Nous arrivons sur une pente rocheuse où le soleil ranime les couleurs de fougères à demi mortes. Les châtaigniers apparaissent en capes de feuilles sèches. Leurs branches s’élancent de troncs fendillés qui donnent l’idée d’une masse granitique. Environnés de rochers, ils en ont pris l’apparence.
Jacquet arrête les bœufs en appuyant l’aiguillon entre leurs têtes. Jeannette se courbe et ramasse les châtaignes qui ont jailli des bogues ouvertes. Les garçons, au moyen d’une baguette fourchue, frappent les pelons encore fermés; les châtaignes sautent sous le coup; elles ont l’air de petits objets tout neufs, fraîchement vernis, parfaits, de choses non seulement bonnes à manger, mais délicieuses à regarder.
Chacun se hâte, sans parler. Jeannette emplit des paniers qu’elle verse dans la charrette. Un pic-vert pousse un cri déchirant, annonciateur emplumé de la mort des arbres.
La besogne finie, Jeannette vient s’asseoir sur un tertre gazonné. Elle parle à mi-voix, posément.
--Voilà le mois des défunts. On pèse pas lourd, surtout les pauvres femmes. Vous savez bien: Femme morte, chapeau neuf. On ne nous plaint guère, quand nous partons. Je me souviens dans mon jeune temps du remariage de Bontaud, le mérillier. Il y avait pas un an qu’il était veuf. Il trouva vite une autre femme pour donner à manger aux bêtes, qu’il disait. Il chantait à la messe; il pouvait pas tout faire, et il avait un bon petit bien. Il fit une brave noce. Quand on sortit de l’église, les ménétriers faisaient un potin de tous les diables. Il fallait passer devant le cimetière; il y avait point d’autre chemin. Arrivé devant, il dit: «Arrêtez, misérables! Si ma pauvre défunte vous entendait!...» Une fois le cimetière passé, il cria, bonhomme: «Allez-y, maintenant, mes amis!...» Vous connaissez le vieux père Lamond. Il a perdu très tard sa bonne femme, la Minette. Il l’aimait bien, mais il trouvait qu’elle venait trop souvent lui faire honte, quand il buvait chopine, à l’auberge. Une fois les coudes posés devant son verre, sur la table, il était plus lourd que du plomb. Il pouvait plus se lever; pas moyen de le faire sortir. La Minette n’osait pas entrer; elle grognait à la porte, tapait dans les contrevents. Il disait: «Patience, un petit peu de patience, mignonne. Tiens ta langue...» Pendant vingt ans, elle lui fit du sabbat à la porte, si bien qu’on n’y portait plus attention. Elle est morte, il y a deux ans, sans avoir brouillé son homme avec la bouteille. A présent, il boit son verre à cause de son chagrin, qu’il dit; avant, c’était peut-être bien pour son plaisir. Il vit seul; ses enfants sont à la ville... Quand il revient chez lui, en quittant l’auberge, il passe devant le cimetière et il dit: «Dors bien, va, ma petite Minette... Dors bien... moi, j’ai bu un bon coup...»
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La nuit descend vite en cette saison. Nous prenons une route qui borde, l’espace de trois cents pas environ, un étang merveilleusement limpide. Il est si clair et si pur, ce soir, que l’on ne dirait pas qu’il reflète le ciel, mais qu’il est un peu du ciel même, sans une ride, sans le moindre frissonnement.
SUPERSTITIONS RUSTIQUES
Près d’ici, à Labregère, la jeune métayère Yvonne Montier, une brunette à la figure blanche et fraîche, n’a pas eu de repos que son mari ne lui achète un phonographe. Ce moulin à musique est muni d’un pavillon qui ressemble à quelque immense trompette, dont l’embouchure est appliquée sur une boîte peinte en rouge. A Limoges, un marchand avait offert une de ces machines, mais sans pavillon. Yvonne a dit:
--Vous vous moquez... Je n’en veux pas. Avec un entonnoir tout rose, c’est plus gai...
Elle s’est fait couper les cheveux; elle lit des livres qu’elle emprunte à la bibliothèque communale. En dépit de ces apparences nouvelles, le cri d’un chat-huant la met en transes. Lorsqu’elle va au marché, elle poudre paniers, légumes et volailles d’un peu de sel contre le mauvais œil. Le phonographe a pour elle quelque chose d’un peu diabolique; quand elle pose l’aiguille sur le disque où est inscrite la chanson Chacun son truc, son air préféré, elle écarquille les yeux avec plus de peur que de plaisir.
Un soir de veillée, elle m’a dit:
--Le monde est toujours pareil. Il y a des choses qu’on pourra point dénouer. C’est la pelote maligne. Il y a trois ans, un vieux, je veux pas dire son nom, vous le connaissez, passait dans les fermes, soi-disant pour chercher de la vieille laine. Il cherchait autre chose. Il venait en charreton, mené par une méchante bourrique, au poil rouge. Sous sa casquette rabattue, il cachait des yeux tout bizarres, des yeux de poison... Comment dire?... Il avait une figure pas juste. Je lui vendis pour quelques sous de laine. Je pris ses sous sans me méfier; il partit sans avoir dit plus de quatre mots... Ah! monsieur! Cette année-là, le poil de nos bêtes a tombé, tout l’hiver. Nous avons perdu deux veaux... Notre blé n’a fait que de l’herbe, et à côté, dans le domaine voisin, il était beau et bien grainé... Cet homme, je l’ai su depuis, a fait sécher sur pied une brave jeune fille... Et il va à l’église, prier le bon Dieu, qu’il dit... Mais c’est le diable... On me tirera pas ça de la tête... Il y a des signes... On les apprend pas chez le maître d’école. L’an dernier, un dimanche, j’avais été voir au Breuil ma petite belle-sœur. A dix-huit ans, elle périssait, elle s’en allait à petit feu. Rien n’y faisait, ni viande rouge, ni œufs, rien... ni eau de Vichy... rien... les bonnes paroles non plus... Il faisait beau temps... Elle était couchée près de la fenêtre, sur une longue chaise en osier. Elle avait une figure pas plus grosse que le poing; la peau avait séché sur ses os, elle qui était un vrai bouton de rosier. Elle pouvait à peine parler. Je lui avais porté un panier de fruits. Elle les a touchés seulement avec la main. Je lui ai pelé une pomme. Elle n’a pas pu en manger. J’allais partir, et ça me faisait gros cœur, quand un petit oiseau noir est entré par la cheminée. Il sautait sur une table, sur la commode. Il s’est perché sur l’horloge, le bec piqué dans le jabot. J’en avais le souffle coupé, j’ai mis ma main contre ma bouche pour ne pas crier... Enfin, j’ai ouvert la fenêtre, il ne voulait pas sortir... J’ai pris un balai pour lui faire peur... Après un grand moment, il a fait trois cris tout drôles et il est parti sans qu’on le voie... Ma pauvre petite belle-sœur a bien compris, et moi aussi... C’était un signe... La petite est morte dans la semaine.
LE CHAT DANS LA PRAIRIE
Depuis une semaine, tous les jours, à la même heure, je vois se glisser dans une prairie voisine un chat d’espèce commune. De pelage grisâtre, mais luisant, quand il marche, en dépit de son origine très humble, il a le mouvement de bielle des tigres royaux. Il s’assied au centre de l’herbage roussi par l’automne. Il s’immobilise, la queue roulée, les deux pattes de devant jointes; seule, sa tête tourne, de temps à autre, sur un pivot invisible. Ses yeux sont aussi aigus que ses oreilles en étoffe dure, coupées avec des ciseaux, semble-t-il, tant elles se dressent, pointues et nettes. Entre ses dents, il remue une langue rose, en fine râpe. Je songe à ce vers du troubadour Marcadrun: «Amour, là où il ne mord point, lèche plus âprement qu’un chat...» Je vois luire ses regards verts, la double pierre précieuse, qui se fond en délice, au soleil. En ce moment, il est une image de repos, dans le pré paisible. Et voici qu’il se tend en arc sur ses quatre pattes, les reins bandés. Il vibre; il a faim; la bonne femme près de laquelle il fait le gros dos, la nuit venue, lui donne plus de paroles flatteuses que de soupe au lait. Il guette les poussins qui roulent autour d’une grosse poule. Ils arrivent; la mère emplumée a vu le danger et elle claironne du bec. Elle entraîne sous ses ailes rabattues les petites boules de duvet. Hier, le rusé en a volé une, l’emportant, crevée sous ses dents, et saignante. Il continue de feindre; parfois, il allonge un peu le cou, flairant la marche obscure d’une taupe ou d’un mulot. Il sursaute; une mésange a voleté non loin de lui. Ses yeux brillent d’un appétit de sang. Une alouette ferait bien son affaire, il n’en a jamais mangé. Il y a longtemps que Herder a écrit: «Si les chats avaient des ailes, il n’y aurait plus d’oiseaux dans l’air; si chacun avait ce qu’il souhaite, qui aurait encore quelque chose?...»
MORT D’UN PAYSAN
Le père Jeantier a fait son temps: il aura quatre-vingt-cinq ans à Noël. Son fils aîné, le Jacques, dirige le bien. Ses autres enfants sont placés en ville; le Pierre est facteur des postes à cause de son intelligence, et le plus jeune concierge à Paris. Jacques a trois petits garçons qui savent jouer des tours à leur grand-père. Il ne s’en fâche jamais. Sa bru n’est pas très plaisante, sèche d’esprit et de corps, mais elle lave son linge, veille sur lui comme sur un marmot. Il souffre d’être à charge; il s’en ira, le plus tard possible. Dans une boîte, il cache une poignée d’argent, de quoi lui payer un enterrement propre. Il a du mauvais tabac dans sa tabatière en corne de bœuf; il peut boire à son repas une chopine de vin trop noir. Il ne se plaint pas. Son fils, le concierge, lui a envoyé le mois dernier six chemises de finette. La bru a dit: «J’en mets trois de côté, dans l’armoire. Vous n’userez jamais tout ça. Il ne faut point tout jeter à la perdition...» Il a répondu: «Comme tu voudras...» Et il s’est gratté le bout du nez, en signe de crainte. Cet été, il s’est traîné souvent jusqu’à la prairie solitaire où il gardait les vaches quand il était jeune garçon.
Il va, courbé sur un bâton d’épine; il lui faut trois jambes, comme il dit. Il avance à petits pas, tendant son maigre cou ridé, à la façon d’une tortue. Il est dans une carapace de vieillesse. Il m’a dit: «Ma tête est plus lourde qu’un sac de blé...» Le travail l’a cuit à feu lent. De sa figure, il n’a plus que le noyau où la peau s’est rétrécie, plissée. Il était d’une taille au-dessus de la moyenne, il paraît étrangement replié. Il s’en va sur la route, branlant, rouillé. Il n’entend plus dans le soleil un commandement de travail, mais de repos. Tout cloué de rhumatismes, il n’a jamais mandé le médecin, le gratte-poitrine. Une bonne femme ramasse pour lui de ces herbes qui font hennir les vieux chevaux. Il souffre de la grande maladie: trop d’années sur son échine. Quand il franchit la barrière du pré, quelque chose, qui est vert et doré, lui vient au cœur: sa jeunesse couchée dans l’herbe. L’hiver est en lui. Il se tient debout, appuyé des deux mains sur son bâton à bec de canard. Un faible sourire monte à sa bouche violacée. Il pense à ces noisettes qu’il donnait à celle qui fut sa femme et qui est morte. Elles faisaient bruit de grelots dans les poches d’un plaisant tablier. Il dit: «Il est temps que j’aille dormir avec elle.» Il reste un moment ainsi. Ah! l’herbe est moins verte que jadis! Il a flairé à travers champs des traces de gaieté ancienne. Dans son vieux cœur, beaucoup de souvenirs sont morts; d’autres dorment si fort qu’il ne peut plus les réveiller. Comme il est seul, maintenant! Il s’en revient à la maison. Il sait encore boire un verre de vin; il avale une rasade et, d’une main qui tremblote, il coupe une tranche de pain dur, qu’il se met à grignoter. Il a pesté contre l’été pluvieux: «De mon temps, il ne pleuvait pas comme ça.» Il se rencogne près de la cheminée; il appuie sur ses genoux des mains à la peau craquelée comme des pommes qu’on sort du four. Il ferme à demi les yeux; il attend; il s’habitue au grand sommeil. Il n’a plus la force de monter au grenier pour tâter les monceaux de blé. Parfois, un voisin vient lui taper dans le dos. Cela rend un son de bois sec: «Eh! tu es encore solide...--Oui, je suis assez solide pour faire un mort.» Sa bru a pris l’habitude de le regarder comme une sorte de meuble qu’il faut changer de place et frotter de temps à autre, mais trop vermoulu pour reluire.
Avant-hier, le ciel de novembre s’est éclairé. Après-midi, le soleil a fait signe au vieux Jeantier; c’était comme une grande personne toute d’or, au seuil de la porte ouverte. Il est allé jusqu’à la prairie de son enfance. En chemin, il s’est assis plusieurs fois au bord du talus, pour souffler. La nuit, plus rapide que lui, l’a saisi de froid avant qu’il ait regagné le logis. En rentrant, il s’est appuyé un moment contre la porte; il a dit à sa bru: «Fais-moi un vin chaud... J’ai eu froid...» Il a écarquillé ses yeux vers la flamme du foyer. Il a grondé: «Le cœur me lâche...» Puis il est tombé, tout d’une pièce, sur la terre battue, entraîné par le poids terrible de sa tête. Il a bredouillé quelques paroles. Comme son fils accourait pour le relever, il venait de perdre pour toujours le souffle. On l’a porté sur son lit, dans la petite chambre blanchie à la chaux et qui donne sur le verger. Sa bru l’a revêtu d’une chemise de finette neuve et de son meilleur habit; elle a glissé dans une poche la tabatière de corne, à demi pleine de tabac. Elle a dit: «Il s’est fini... Il a fait son âge... C’était un bon homme...» Elle a enlevé les rideaux du lit. Coiffée d’un bonnet de coton trop blanc, la tête du défunt apparaît couleur de terre desséchée. La poitrine est creuse, les épaules sont écrasées par l’invisible et dernier fardeau, la pleine récolte des années. Les voisins ont répandu la nouvelle. On commence de gémir autour du chevet, avec les premiers coups du glas. La bru pleure: «Un homme qui n’a jamais fait de mal à personne.» Elle a éloigné les enfants. Le mérillier entre; ses regards brillent dans sa figure de vieux laboureur. Il signe Jeantier avec le cierge, comme on fait du pain de froment avant d’y planter le couteau. On allume le cierge; la dépouille n’est plus animée que de sa lueur. Le curé arrive, récite les prières et s’en va. La bru arrête le balancier de l’horloge; elle jette dehors l’eau des seaux et des baquets, car l’âme, avant de s’enfuir vient de s’y laver.