V
LE VILLAGE DÉSERT.
PETITE REPRÉSENTATION.
LE VILLAGE DÉSERT
Le village désert se cache dans un repli de la vallée. La rivière ne peut plus l’égayer. Le moulin qui broyait pour lui du froment ne tourne plus; sa grande roue est vermoulue, étrangement fracassée. Il a perdu la plupart de ses pelles que le flot emporta on ne sait où. Des araignées viennent y filer, une chouette s’y perche, devinant malheur. Le chemin où passait la charrette du meunier est dévoré de ronces et d’orties.
Il faut aller vers ce village quand l’automne touche à sa fin. Il pleut. Je me mets en route; les pierres, les fougères mortes brillent sous la pluie, malgré le ciel embrumé. Au loin, des corbeaux ressemblent à de lourdes feuilles très noires, emportées par un souffle mystérieux, arrachées à des arbres cachés et sinistres. L’armée des topinambours, noirâtre, décimée, est encore debout; des parcelles d’or luisent sur ses défroques. Tout le paysage se rouille, couleur de limaille oxydée. Çà et là, au bord des talus, des genêts, d’un vert neuf, se pressent. Les prairies noyées s’assombrissent dans cette solitude envahie par le grondement des sources. Des pommiers dépouillés laissent voir des boules de gui, amas de perles sans orient, hérissées de petites ailes rigides. Le chemin descend vers la rivière; elle roule, toute gonflée, et limoneuse. La pluie la couvre d’un incessant grouillement d’insectes. Je vais à travers des herbages inondés, sous des rochers surplombants. Le vent s’est posé; la rumeur des eaux devient immense. Au sommet de l’autre versant, un dolmen, couvert tout l’été par d’épais feuillages, surgit avec une inquiétante figure granitique et propose son énigme. Il ne livrera pas son secret. Toute la campagne est pleine de secrets; toutes les pluies du monde ne pourraient la laver des sortilèges bons ou mauvais qui s’exercèrent sous les étoiles, au rayon des lunes. Il faut marcher dans les champs, au long des terres: les sentiers se sont changés en ruisseaux. L’eau qui tombe obstinément répand une puissante senteur de glèbe en travail. Le paysage apparaît comme à travers une vitre embuée. On dirait qu’il pleuvra comme cela jusqu’à la fin des temps. Singulier murmure de la pluie sur tant de feuilles mortes... Des bosquets de houx se dressent au passage; ils ne portent aucune grappe rouge. Je sais bien où sont plantés ceux qui s’illuminent eux-mêmes, dès la première semaine de novembre. Leurs baies ont assez de féerie pour que l’on ne craigne pas de se blesser en les cueillant. Des genévriers sont appesantis par des myriades de gouttes, et sans soleil ils scintillent en grand mystère. Plus haut, bien plus loin que cette terre labourée, fauve et nue, sous le ciel morne et qui garde la semence du blé, apparaît le village désert. J’aperçois un toit troué, une charpente qui se disloque. Je saute des haies et je m’engage dans une lande fourrée d’ajoncs, où, plusieurs fois, je m’embourbe. Enfin, voici la ruelle, pavée de longues pierres plates. Huit maisons et leurs communs ruinés sont rangés en file; un escalier, qui menait à une terrasse, s’est écroulé; un autre semble se tenir en suspens par le seul soutien d’un cordage de ronces et d’épines. Des fenêtres sans vitres sont aussi tristes que des yeux crevés. Le village a perdu son regard. Un volet, à demi arraché, pend à quelque gond tout rouillé; son bois est tellement vermoulu qu’il prend l’apparence d’un haillon funèbre. Des chevrons sont mis à nu, vertèbres dont les sauvages saisons auraient dévoré la chair. Il semble qu’une poigne gigantesque ait fouillé ces masures jusqu’aux entrailles, ne leur laissant qu’une ossature broyée. Combien de temps faudra-t-il encore pour que la terre, d’où il est né, reprenne le village et le couvre d’un verdoyant linceul?... Nul ne peut plus venir à son secours. La seule métairie de ces parages est loin de lui, à plus de mille pas, de peur d’être désolée par ses ombres. Pourtant, ce four, dont l’arc s’est brisé, garde une odeur de pain qui se dore, l’étable un frémissement de troupeaux, cette cheminée le souvenir d’une flamme tirée des chênes et des châtaigniers voisins!... L’heure est tardive. Sur le paysage rouillé, un oiseau noir jette un cri grinçant. Le ciel s’obscurcit davantage. Il pleut sans répit sur le village que les grandes cités lointaines ont assassiné. Un poète dirait que ce sont des larmes qui tombent avec une cruelle patience. En ce moment, là-bas, des salles de cinéma sont pleines; on verse de l’alcool de toutes couleurs sur le zinc; des familles étouffent en des trappes où elles sont prises. L’ombre ruisselle maintenant avec la pluie. Au bout de la ruelle, une porte est grande ouverte; elle fut si souvent fermée, quand venait la nuit, et voici qu’elle reste béante pour le formidable retour des ténèbres.
Mais je suis saisi de surprise; j’entends tousser quelqu’un. Un lumignon luit dans une masure dont le toit ni la porte ne sont pas tout à fait arrachés. Je m’approche et par une fenêtre, à demi bouchée de loques, j’aperçois un homme qui lave des pommes de terre dans un baquet avant de les faire cuire sur un feu gardé par deux pierres, en guise de landiers. J’ai reconnu l’homme: c’est François Fortaud, le ramasseur de champignons, le pêcheur de truites. J’entre, il tourne vers moi sa figure sèche et blême, où le nez courbé cache la lèvre supérieure. La lueur du lumignon éclaire bizarrement son buste trop long. Il se recroqueville, vêtu d’une étoffe innommable et qui achève de se pourrir.
--Qu’est-ce que vous venez faire ici? grogne-t-il.
Il me reconnaît. Souvent, il m’a porté des champignons. Il se vantait d’en trouver partout. Il prenait aussi des barbeaux, à la corde. Il me regarde avec des yeux terribles de chien traqué. Il me dit: «Asseyez-vous.» Il y a un autre escabeau. Je m’assieds près de lui. C’est le type du paysan hors la loi. Toute sa vie, il a battu le pays, par des sentiers inconnus, à travers champs, braconnier, infatigable fureteur, le jarret d’acier, l’œil en éveil. Il est né insociable, mauvais coucheur. Jamais il n’a pu se rompre à quelque travail régulier. Quand il était trop fourbu, affamé, il besognait une semaine dans une métairie; il la quittait vite, ayant vertement insulté le métayer et la métayère. Sa famille l’a renié à haute voix. Tant qu’il a pu courir, il a gardé un orgueil naïf et féroce. Longtemps, il a fait la joie des frairies et des auberges. On lui disait: «François, mets ton diable de nez dans ta bouche.» Il y arrivait, on ne sait comment, après des grimaces impayables. Sa renommée fut si grande qu’on lui demanda de figurer sur un char de carnaval. Il habitait une chaumière délabrée, non loin du bourg; le propriétaire l’en a chassé; il était trop impoli. Après avoir tiré quelque argent des champignons et des lièvres qu’il prenait au collet, il n’avait qu’un but dans la vie: un verre de rhum lampé d’un trait. Il revenait vers sa tanière, la joue gonflée d’une chique de tabac. Ainsi il était heureux, à sa façon. Il m’a dit un jour qu’il aimait voir se lever le soleil par un plaisant matin d’été. A présent, il a plus de soixante ans; il est ligoté de rhumatismes. Ses cheveux drus sont tout blancs. Tandis qu’il lave les pommes de terre dans le baquet, il parle: «Je suis fini... Ils veulent me fourrer à l’hôpital!...»
Il lève les bras vers une poutre branlante; il tremble d’une grande terreur soudaine: «François à l’hôpital... C’est point possible!... Ici, je suis chez moi. Tout ça, c’est à moi. Je me soigne. Quand les tendons me font mal, je me frotte avec une poignée d’orties... C’est point les orties qui manquent...»
Il se met à rire. Autrefois, il était très gai. D’un parler bien vert, il contait des histoires à malice. Nous ne nous sommes jamais fâchés; j’ai même réussi à lui faire bêcher mon jardin. Il donna, de son plein gré, de la crêpe salée aux poules qui grattaient la terre cultivée par lui, en hâte. Elles en crevèrent... les miennes et celles du voisin. Ce fut un beau tapage dans le bourg; je dus souffrir bien des plaintes. Mes groseilliers étaient trop touffus; il les tailla avec tant de fougue qu’ils ne dépassèrent pas en hauteur le plus humble des choux-pomme. Je ne lui fis aucune remarque désobligeante; nous restâmes bons amis.
Il parle d’une voix de crécelle: «Avez-vous du tabac pour une chique?... Quand je pouvais aller au bourg, j’en avais pour une botte de cresson.» Il fut toujours ravi que le cresson se changeât en tabac, un lapin sauvage en verres de rhum. Je lui donne la moitié d’un paquet de caporal. Il s’en saisit avec avidité et le fait glisser dans sa bouche. Pour me remercier, il me tutoie: «Tu vois, je couche ici... Un lit à grenouilles.» J’aperçois un méchant grabat. Sur ce qui tient lieu de traversin s’ouvre un vieux parapluie qui est moins troué que le toit. Tout autour, il y a une boue noirâtre. Je lui dis que l’hôpital vaudrait peut-être mieux que ce gîte, mais sa figure s’empourpre. Si je continue de parler ainsi il sera pris d’une colère frénétique.
Il casse des brindilles qu’il entasse entre les deux pierres. Puis il tourne vers moi ses yeux qui étaient d’un bleu si vif et qui sont troubles, à présent. Il me dit avec violence: «Tu vois, ils n’auront pas ma peau... Ils n’auront pas la peau de François! Au diable, leur sapré hôpital!... Je me finirai chez moi... Va-t’en! Je te porterai plus de champignons. Je franchirai pas l’hiver, cette fois... Ils étaient bons, eh! mes champignons, avec un petit hachis dessus, eh?» Il se lève pesamment, il gronde à voix basse et rauque: «Adieu, l’ami, tu le verras plus, François!...» Je lui serre la main, et je m’en vais, étouffé d’une angoisse démoniaque, dans la nuit.
PETITE REPRÉSENTATION
Une roulotte, peinte en vert, s’est arrêtée sur la place du bourg. Elle est pavoisée d’une bande de toile, où l’on peut lire sans lunettes ces mots: «Poses plastiques; les derniers clowns; Bibi et Poireau; Cinéma: le plus amoureux film de l’année. Explication du film. Entrée: 2 francs.»
Il est dix heures du matin; les volets de la roulotte s’ouvrent sur des rideaux en dentelles. Le tuyau du poêle, qui traverse le toit, se met à fumer. Le chef, Poireau, un gros rouquin, descend à terre. Il est nu jusqu’à la ceinture; il plonge sa tête dans un baquet plein d’eau froide, mais il ne peut effacer les taches de son qui décorent sa figure joufflue. Des deux mains, il tape très fort sur sa poitrine. Une fille, qui va à la fontaine, baisse pudiquement les yeux, croyant voir le diable. L’adjoint au maire s’approche de Poireau et lui dit:
--Mâtin, vous avez les bras comme des cuisses de cochon, sans comparaison...
L’adjoint au maire, qui est sec comme un coup de trique, admire cet homme gras. Il s’écrie:
--De me tremper comme ça, je périrais. On voit que vous êtes pas chrétien.
--Pas chrétien? Je suis de Clermont-Ferrand...
--Oh! alors, excusez... C’est autre chose... Vous n’aurez personne, ce soir... Ma femme et mes deux filles viendront. Vous les ferez pas payer. Vous les reconnaîtrez. Elles ont la peau blanche et les cheveux très noirs, pas frisés...
Il s’en va; derrière lui, Poireau fait un geste irrespectueux. Une fenêtre de la roulotte s’entr’ouvre. Le clown Bibi lance une corde munie d’un hameçon où il a fixé une miette de pain. Un coq survient, et, méfiant, irrité, il s’éloigne, entraînant ses poules qui ont de belles culottes de plumes. Bibi sort de la roulotte et fait trois sauts périlleux en l’honneur du soleil. Il est de petite taille, tout en muscles; une mèche de cheveux blonds se dresse au sommet de sa tête. Il a une claire figure, aux yeux bleus, naïve et perverse à la fois. A-t-il dix-sept ou vingt ans? Une fillette joue avec lui; elle est prise d’un accès de toux, qui empourpre son visage exsangue.
La maîtresse du logis s’est assise sur un escabeau; elle épluche noblement des pommes de terre. Jeantou vient à passer; il est émerveillé par cette femme aux charmes très apparents; ses petits yeux pétillent de concupiscence. Comme la fillette continue de tousser, il donne un conseil:
--Pauvre enfant! Baillez-lui à manger beaucoup d’ail... Deux têtes dans le bouillon. Ça guérit... Et l’ail, ça chasse les autres odeurs,--on ne sent plus que l’ail. C’est un avantage, madame...
A ce moment, le singe montre son nez à la fenêtre.
--Oh! madame, vous habitez avec ce singe, dit Jeantou, à voix étouffée.
--Tirez-vous de là, mal poli.
--Je suis plus raboté que vous pensez. Bonjour!
Il s’en va, vexé.
· · ·
... Le soleil a disparu, la journée s’écoule, triste et froide. Pas le moindre souffle; le temps est sourd. Un tampon de nuages immobiles bouche l’horizon. Mais vers quatre heures, un rugissement de trombone éclate au milieu de la grand’rue, qui vibre comme un pavillon de cuivre. Poireau apparaît dans sa force, la joue luisante, la lèvre collée à l’embouchure. Il arrange à sa façon un air de No no Nanette. Des enfants l’escortent; des femmes, brûlant de curiosité, viennent sur le seuil de leurs portes. Enfin, Poireau parle, il annonce rudement le spectacle...
A la nuit close, la mairie est éclairée par des lampes d’acétylène. A vingt heures, jeunes et vieux, en troupes, vont s’asseoir sur des gradins. Jeantou est au premier rang. Un roulement de tambour, et le spectacle commence par l’apparition de Vénus sortant des eaux. Bibi a déroulé, sur un tapis, une gaze bleue, qui symbolise les flots calmes. Mme Poireau, vêtue d’un maillot très rose, le front ponctué d’une étoile en carton doré, s’élance. Elle tourne vite sur elle-même, comme pour oublier un chagrin. Elle sautille, élève ses bras potelés. L’étoile, qui n’était pas bien fixée sur sa tête, tombe soudain. Elle la ramasse en souriant. Elle tremblote plus qu’elle ne danse; c’est Vénus sortant des eaux grasses. Elle va se sécher derrière un rideau. Le trombone la salue. Jeantou murmure:
--J’aimerais mieux ça que le hérisson... Une belle blonde, ma foi. Elle a deux peaux. Celle de dessous est plus bonne. Elle saute mieux qu’une grosse chèvre.
Poireau a mis un faux nez; un petit chapeau haut de forme, si l’on peut dire, semble perdu sur sa large tête. Son pantalon cache à peine d’énormes mollets, et par derrière une oriflamme flotte, son pan de chemise, peut-être. Il se rengorge et lâche un mot très gaulois. Tout le monde est content. Bibi se trémousse. D’une voix de gosier, il assure que Poireau ne plaira pas à la femme du chef de gare. Il esquive une claque; Poireau s’abat sur le tapis. Un dialogue s’engage, simple et vert. La garde-barrière rougit. Poireau va souffler dans son trombone. Bibi danse, flexible. Et voici que Poireau traîne un singe qui n’est pas de bonne humeur. L’animal retrousse ses babines sur le double râteau de ses dents blanches. On l’emporte... Alors, une fillette paraît; elle a des regards trop sérieux dans un mince visage fané. Elle essaye de faire des grâces, puis elle se met à tousser. Elle se mord les lèvres pour retenir sa toux; elle sourit. Chère petite fille inconnue, qui n’aura jamais de jouets... Elle-même est un jouet de chair et de sang. Si elle pleure, c’est en cachette. Poireau veut montrer qu’elle est disloquée. On peut la mettre dans un panier. L’assemblée est prise d’un malaise obscur. On crie: «Assez!» Elle va se coucher dans son lit froid.
La femme Poireau met en marche l’appareil cinématographique. Elle annonce le plus amoureux film de l’année. Jeantou a compris: le plus amoureux fils de l’année. Il s’esclaffe. Dans la pénombre, il y a des figures où paraît un grand désir de féerie. Des yeux d’enfants brillent.
Sur la toile blanche surgit un gros monsieur, coiffé d’un chapeau melon; il tient sa canne sous le bras et son habit est orné d’une petite fleur. Il se dandine; il attend. Passe une jeune fille aux belles jambes. Elle décoche une œillade sans passion, qui suffit à enflammer le monsieur.
--Ce n’est pas étonnant, elle a des yeux à la perdition, dit Mme Poireau.
Le monsieur suit la jeune fille. Au moment où il va l’aborder, un garçon, qui semble sortir de terre, le gifle. Le chapeau melon est soudain tout cabossé.
--Regardons bien, dit Mme Poireau... Qu’est-ce que ce vieux polisson va prendre!...
Jeantou se gratte la tête. Le spectacle continue...