‹ Le voyage rustiqueChapitre 7 sur 17 · VI - L’ENFANT SOLITAIRE. - L’ENFANT SOLITAIRE

VI - L’ENFANT SOLITAIRE. - L’ENFANT SOLITAIRE

A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR.

FIDÉLITÉ.

Quelle heure est-il? Aucun rayon ne dessinera l’ombre d’un arbre au cadran de la prairie. La houppe du chardon ne bouge pas; le vent ne peut ouvrir les quatre portes de l’horizon. Un lutin des bois en a volé la clef et il se cache dans un genévrier. Un bruit d’eau secrète émeut à peine l’air du soir. Quelques ajoncs retiennent une fleur d’or, parcelle d’une grande richesse perdue. L’oiseau d’hiver, une braise au jabot, saute de brindille en brindille. Là-bas, au flanc d’un coteau, ce champ labouré est cousu comme une pièce de drap neuf; çà et là, le vieux paysage est tout rapiécé.

Au bord d’une prairie, un enfant taille un sifflet avec un de ces couteaux à bout rond, que l’on vend dans les foires. Il fait passer maintenant, d’une main à l’autre, quelques billes. Puis il agace son chien qui s’est enroulé à ses pieds. L’animal lève ses oreilles, il n’a pas envie de jouer. Alors, l’enfant trépigne pour repousser il ne sait quoi; il arrache d’un geste brusque son béret et le jette à terre; ses cheveux blonds surgissent, tout hérissés. Il enfonce de nouveau son béret jusqu’au ras de son nez en boule; il écarquille ses yeux bleus en considérant le troupeau dont il a la charge. Tout à coup, pour se défendre contre l’ennui qui serpente dans l’herbe rase, et pris d’une épouvante confuse, il chante, la bouche arrondie, un chant sans paroles, qui traverse le terrible silence que gardent les arbres nus et le ciel clos. On dirait qu’il ne s’arrêtera plus de chanter, saisi d’un charme. Une puissance obscure l’écoute et le guette. La journée est sans écho; rien ne lui répond. Il se balance, les joues gonflées de sa plainte, les regards étrangement graves. Au loin, rampe la fumée d’un feu de feuilles.

A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR

Ce matin, mon ami, le poète, qui fait son nid dans un domaine de ces parages, frappa de bonne heure à mon seuil.

--Levez-vous! me cria-t-il.

--Je suis levé dès le point du jour, lui dis-je. Vous m’offensez... Je vous attendais. Les poètes sont les maîtres du monde, même en ce siècle, mais leur puissance n’est reconnue que d’un petit nombre de personnes...

Comme dans la chanson, mon ami est brun, ainsi qu’un grillon, et droit comme un i. Sa tête est couverte d’un béret roulé sur ses bords. Il cache un poème frais dans sa poche pour se préserver de tout mal.

· · ·

Je me glisse dans sa voiture; il part, la route vibre dans ses mains qu’il appuie légèrement sur le volant. Heureux est-il, lui qui mène à bon port une troupe d’alexandrins, et conduit une automobile brillante. Je l’ai vu, dans son domaine, guider, par des soirs d’automne, un attelage de six bœufs tirant une charrue de deux cents kilos. La terre se fendait et s’ouvrait merveilleusement devant lui. Il considérait ses trois couples aux fortes échines comme une splendide strophe de muscles.

Quelques étangs luisent; des villages, démasqués par l’hiver, nous font signe, éclairés d’un badigeon à la chaux, ce fard des vieilles maisons paysannes. Ah! le soleil se lève, tout blanc, disque enchanté, et qui annonce au poète qu’une journée est libre; la voiture peut continuer de bondir. Un lièvre surpris mène sa danse de peur autour d’un genêt.

Nous traversons un bourg aux toits pressés. J’aperçois, dominant la porte d’une chaumière un écriteau où le nom du propriétaire est tracé dans un cœur peint en rose. Il s’agit de commémorer l’élection d’un conseiller municipal qui a le cœur sur la main. Est-ce une illustration du proverbe: «Une chaumière et un cœur?» Peut-être la chose publique s’accorde-t-elle ici à l’amour légitime... Ce conseiller doit être chargé d’embrasser la nouvelle mariée. Ici, la température s’élève.

Très loin, au sommet d’un plateau roussi, des arbres dressent leurs ramilles en griffes noires, et où ne se prennent que des nuées. Tout l’été ils ont fait patte de velours, les voici qui montrent leurs ongles.

La voiture éveille une petite rafale, mais les chênes qui bordent la route restent immobiles, terriblement étrangers à notre course. Mon ami me dit, tout à coup:

--Vous voulez voir de vos yeux un tracteur, et vous aurez ce plaisir. Un de mes voisins vient d’acquérir à beaux deniers un tel monstre. Il fait merveille; je parle de mon voisin. Dans nos pays, cette admirable machine ne «rend» pas. Il faut reconnaître qu’elle est très utile en d’autres lieux. Mais il importe de garder quelque mesure et de ne pas dire comme un de mes amis, féroce agriculteur: «J’arriverai à me passer, ou à peu près, de main-d’œuvre...» Ce serait curieux: le travail de la terre sans paysans...

Nous arrivons dans la cour d’un château Louis XIV, à la majesté tempérée par un jet d’eau qui gazouille.

Nous entrons dans un salon à boiseries. Un air du Devin de village sommeille au fond d’un clavecin en bois des îles; on dit qu’il se réveille le premier jour du mois de mai, et qu’il se rendort quand les derniers rossignols deviennent silencieux.

La maîtresse du logis vient à nous. J’ai pensé, tant elle était gracieuse, que mon ami allait demander des nouvelles de l’oiseau bleu, couleur du jour; il dit simplement:

--Mon compagnon brûle de voir de ses yeux un tracteur...

Elle parut charmée de ces paroles. Elle souriait comme au compliment le plus délicat du monde. Elle promit de nous guider, assurant que son époux chargeait du bois, près d’ici, au moyen de cette machine. Elle prit place au fond de notre voiture; elle emportait un gros ouvrage d’agriculture pratique; ce n’était pas pour le lire, mais on devinait, sans être clerc, qu’elle avait du plaisir à le tenir dans ses mains. Peut-être ce livre cachait-il une petite boussole, car elle daigna nous indiquer une direction au nord de la commune.

Mon ami partit à très bonne allure. Après une randonnée farouche, l’aiguille du compteur ne quittant guère 80, nous fûmes obligés de constater que le tracteur ne se profilait pas à l’horizon. Le poète, suivant les conseils de madame, rebroussa chemin et se dirigea vers le sud, mais beaucoup moins vite, cette fois. Il importait de découvrir les traces que le tracteur avait laissées. Hélas, nous ne relevions que des empreintes de troupeaux, de pattes de poules ou de chiens coureurs, ce qui était bien décevant.

--Ce n’est pas un rouge-gorge, dit mon ami. Sa marche n’est pas secrète, et nous le verrons, de très loin, s’il est en action ou au repos...

Il continua de conduire prudemment sa voiture, à la manière d’un homme qui épie. Comme il était près de midi, nous nous arrêtâmes dans un hameau en jetant quelques cris discordants. Des habitants accoururent au bruit; un campagnard coiffé d’un chapeau rond survint, tenant un bout de fromage d’une main et de l’autre un couteau pointé vers le ciel. Une femme suivait, portant un bol de soupe où la cuiller était plantée, et un petit innocent se mouchait en tapinois avec sa jupe. Une troupe de canards, qui était en marche, s’arrêta.

--Avez-vous vu le tracteur? demanda madame, d’une voix exquise.

--Oui bien, dit le vieux; il est du côté de Beaufond. Allez tout droit et virez à gauche. Vous trouverez un méchant chemin pas propre... Que le bon Dieu vous aide! Ils arrachent un arbre tout comme une dent avec sa racine...

Madame lui dit un charmant merci. Mon ami repartit à toute vitesse. Enfin, madame s’écria:

--J’aperçois ses traces... Il n’y a pas de doute... C’est lui...

--Moi aussi, opina mon ami. Il remue la terre comme un sanglier...

Au tournant de la route, le tracteur se dressa, monstre camus. Chose curieuse, il était surmonté d’une capote de vieille calèche, très second Empire, ce qui lui donnait une certaine bonhomie, si l’on peut dire. Mon ami arrêta la voiture au bord d’un talus. Tous ensemble, nous allâmes féliciter le propriétaire du tracteur. Il me tendit une main cordiale et calleuse. Il avait l’apparence d’un paysan; mais on devinait que, à l’âge de vingt ans, il rêvait tout comme un autre d’enlèvements à la belle étoile. Un lorgnon brillait sur son fin visage. Il ne s’attarda point à parler. Du bois en grume était rangé devant une remorque; un homme débrouillait des câbles en fils d’acier; il en lia l’extrémité des arbres coupés. Les câbles furent accrochés au tracteur qui démarra, conduit par le gentilhomme paysan, et s’engagea dans un sentier de traverse, ses roues broyant le sol et s’y agrippant. Les liens de métal se tendirent et le bois monta comme par enchantement sur la remorque, au moyen des barres qui s’y appuyaient. Ce chargement, qui eût exigé une troupe de garçons solides, fut achevé en peu de temps. Madame nous fit remarquer que les roues du tracteur avaient rentré leurs griffes de fer:

--Elles s’ouvrent, quand il s’agit de labourer. Demain, j’irai travailler avec mon mari...

· · ·

Des paysans, tout ébaubis, regardaient, se tenant prudemment à une distance d’environ cent mètres.

FIDÉLITÉ

Marie Bonnier est la meilleure laveuse du bourg. Courageuse à la besogne, forte comme un loup, disent ses voisins. Le linge qu’elle a blanchi sent bon dans les vieilles armoires; il garde une limpidité d’eau vive, un air de soleil; on y glisse un brin de lavande pour un goût de fleur.

De sa jeunesse, Marie a retenu un sourire de rivière qui saute sur des pierres lumineuses au printemps. Son enfance est mêlée au flot joyeux, bien loin d’une épouvantable image de fuite. Elle se souvient de quelques frairies, au village où elle habitait avec sa mère qui fut veuve de bonne heure. Il fallait nourrir trois garçons qui étaient assez grands en 1914 pour aller mourir à la guerre. Que de paquets de linge furent lavés par Marie qui pliait, le soir venu, sous leur poids! Comme elle dormait bien, les membres rompus de bon travail!

A cinquante ans passés, elle est taillée en force, giron large, hanches rebondies. Des manches de son caraco, ses poignets sortent, rouges et luisants, astiqués par le savon. Elle a des mains courtes et carrées, en battoir. «J’aimerais point qu’elle me baille une claque,» dit l’adjoint au maire. Il n’en est pas comme elle pour «couler» une lessive et la mener à bonne fin. Au soleil, son linge est si blanc, qu’il neige sur les buissons où, dévotement, elle l’étend. Elle ne laisse pas se rouiller ses muscles. Le plus lourd travail glisse avec l’huile de bras...

On ne découvre pas ce qui est merveilleux en Marie Bonnier: le cœur. Il est en elle, étoile obscure aux rayons secrets. Ceux qui la regardent en face devinent à peine cette lumière si humble, au fond de ses yeux.

· · ·

Je me souviens de sa petite fille, Irène; quelques mois avant la guerre, elle avait près de douze ans. C’était une enfant bien vivante, un vrai bouquet de printemps. L’œil frais, la bouche comme deux cerises dans une figure menue, toute rose, couronnée de cheveux blonds aux boucles serrées. En ce temps-là, Marie vivait avec un homme qui ne travaillait pas et buvait du rhum à plein bol. Il demandait sans cesse des sous d’une voix de tonnerre. Un soir, comme il n’en restait plus dans la commode, il voulut battre Irène pour blesser Marie dans son cœur; mais la mère le mordit au poignet. Il se retourna contre elle et la frappa sauvagement; il s’enfuit en pensant qu’il l’avait tuée.

Un an plus tard, on apprit qu’il était mort à Brest, dans un bouge. «Que Dieu lui fasse merci!» dit Marie Bonnier. Elle ne se plaignait pas. Lorsqu’elle revenait au logis, après sa dure journée, elle s’éclairait au visage de son enfant.

Un après-midi de juin, en l’année 1914, Irène se promena avec des compagnes d’école. C’était jour de fête. Elle était vêtue d’un corsage de linon lavé et empesé à plis par sa mère. Quand elle rentra, Marie joignit ses mains: elle était heureuse. Irène était son ange tout blanc, tout joyeux. Comme la nuit descendait, elle alla chercher du lait chez une voisine. Pendant ce temps, Irène garnit la lampe qu’elle posa au bord de l’âtre; un peu d’essence coula jusqu’aux braises, et voici qu’une flamme brusque sauta sur Irène, embrasant la robe de linon. La petite se mit à tourner follement dans la cuisine; puis elle cria, courant au dehors. Le vent attisa le feu dont on a dit qu’il était notre frère et qui n’avait pas pitié de cette enfant. Il eut vite raison de son corps fragile. A son retour, la mère aperçut dans l’herbe d’un pré voisin son ange tout dévoré et qui ne criait plus et qui ne l’appellerait plus jamais. Des flammèches terrifiantes luisaient encore, les derniers signes rougeoyants d’un démon jaloux.

On m’a dit qu’il avait fallu quatre hommes pour maîtriser Marie Bonnier qui voulait se précipiter dans la rivière.

· · ·

Douze années ont passé depuis ce soir d’été, si torride dans le village à cause d’une petite fille brûlée vive. Marie avait dit: «Je me tuerai le corps à travailler...» Le travail ne l’a point brisée. De semaine en semaine, de mois en mois, elle eut la puissance de faire revivre son enfant dans son cœur. Enfin, elle entendit sa voix, son rire d’oiseau; elle retrouva son souffle, la lumière en fleur de ses yeux. Elle fut certaine que sa fille ne l’avait jamais quittée; elle lui semblait voilée seulement d’un peu de brume. Ses cheveux blonds deviennent un brouillard doré; sa figure, si puérile, est illuminée de la suprême sagesse. Marie sait qu’elle joue à la ronde et au chat perché avec les anges, dans des prairies blanches et bleues. Elle ne sera pas jalouse des anges qui ont des ailes et des robes immaculées. Pas de laveuse comme elle, là-haut; le ciel n’a pas de taches ni de souillures. Pas de lessive: tout est lavé une fois pour toutes. Mais Irène descend, à la faveur de la nuit, dans la maison de village. Elle sourit à la commode de cerisier où sommeille sa première poupée en carton-pâte; elle porte à la tourterelle une poignée de grains du paradis. Invisible, elle effleure les pots de confiture de groseille. Elle revoit avec plaisir sa couchette terrestre, son nid bourré de duvet. Elle parle en rêve avec Marie et caresse son sommeil de ses mains légères. Tout est en ordre, rien n’a changé sous le pauvre toit.

Marie a fait de la tombe d’Irène un parterre d’œillets, de marguerites ou de perce-neige, selon la saison. Elle s’y prosterne chaque jour, seule à seule avec son enfant; elle interroge à mi-voix et elle entend des réponses. Dernièrement, elle repassait du linge. «Ce sont ses affaires, m’a-t-elle dit. Je les lave deux fois par an... Elle en est contente... Elle est là... On ne me l’enlèvera pas... Elle vient tous les soirs...»

... Il a neigé; toutes les froidures du monde n’empêcheraient pas Marie de se pencher sur la dépouille de sa petite. Ce matin, elle s’agenouille près de la tombe. Dans le silence amical au souvenir, elle apparaît, immense, humblement accordée au grand repos de la terre où le grain meurt pour revivre. Elle balaye de ses mains dures les flocons et, dans l’espace noir qu’elle a tracé, elle pose un long baiser de sa bouche fidèle. L’hiver cède la place à son cœur brûlant.

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