VII
FARAUD, CHIEN DE BERGER.
Cette métairie est plantée sur le rocher, au creux d’un vallon limousin où les tiges en aiguilles du genêt donnent des fleurs couleur de soleil. Non loin, passe un cours d’eau vive, bordé par des feuillages de tremble, que le moindre souffle fait ruisseler. Ombres et rayons se poursuivent, menant un jeu de mystère dans une immense prairie. Comme le vent sent l’herbe fraîche! Elle brille de ses innombrables pointes vertes où glisse la rosée des matinées pures. Il s’en élève, dans une seule lumière paisible, on ne sait quoi de sauvage et d’innocent. Par un temps clair le vieux pigeonnier en poivrière semble jongler avec ses pigeons, balles de plumes irisées, qui roulent vers la rivière, sur la pente d’un herbage lumineux. Près de la grange, le puits retient dans sa gaine de pierre velue une colonne d’eau limpide et cachée; elle flamboie, quand le soleil de midi arrive au milieu du ciel. L’espace d’un moment, une caresse d’or émeut l’onde prisonnière, qui se met soudainement à frémir.
En ces lieux, Faraud naquit au mois d’octobre 1920. Le métayer Jacquet Prufaud et sa femme Nanette découvrirent dans la grange un tas de petits chiens roulés en boule, grouillant et respirant doucement sous un amas de paille d’avoine. Blanchette, une forte chienne, blanche comme le dit son nom, avait commencé de les allaiter. Ce soir-là, comme Prufaud finissait de manger la soupe après avoir soigné le bétail, il dit à Léonard, le valet:
--Faut que tu portes noyer tout ça. A cette heure, Blanchette est assez brave. Pas besoin d’autre qu’elle, m’est avis.
Il parlait sec et il était sec lui-même, mais pas mauvais homme. Un morceau de pain mangé inutilement lui faisait mal dans le cœur. Sa femme l’approuva, hochant une tête longue et noueuse, une figure creusée aux joues par la dure économie de toutes choses. Mémène et Janot, âgés de quatre et six ans, dormaient déjà dans la chambre blanchie à la chaux. Léonard était un vieux bonhomme maigre et musclé, franc comme la main ouverte. Il ne répondit pas tout de suite à Prufaud. Il continua de se chauffer au coin du feu. Depuis vingt-cinq ans, il servait dans ce domaine; l’obéissance lui était douce, mais chaque fois qu’il s’agissait d’une telle besogne elle devenait très difficile. Enfin, il se leva, tout grognant, et s’en alla dans la grange. Il prit un à un, avec beaucoup de douceur, les petits chiens. Il y en avait six, bien léchés, dodus et l’œil clos, encore à l’aube très humble de leur naissance. Il les entassa dans un grand panier. Ils dressaient leurs têtes ensommeillées, tremblantes, avec des traces de lait au museau, car ils venaient de téter.
Blanchette accourut, mais Léonard la repoussa, tandis qu’il refermait sur elle la porte, en y appuyant une pesante barre de bois. Et, dans la nuit, il se hâta vers la rivière, le cœur serré. «Il fait bien froid, pensait-il, ils périront d’un seul coup... J’aurais bien voulu en garder un...» Il arriva près d’un pont de bois; il y monta et vida son panier dans le flot, sans voir qu’un des chiens s’était agrippé à des branchages du bord. En revenant à la métairie, il respirait avec force, soulagé d’un énorme poids. Il ouvrit la porte de la grange, posa le panier, dans un coin.
Blanchette flairant le vent, s’élança dehors. Elle bondissait, elle volait, rasant le sol, sur la trace que Léonard avait laissée. En quelques instants, elle atteignit la rivière. Elle sauta sur le pont de bois et, de ses regards très ardents qui perçaient d’épaisses ténèbres, elle aperçut un de ses petits qui se débattait encore, soutenu par une branche basse de tremble. Elle s’élança dans l’eau et saisit du bout des dents le petiot qui ne voulait pas mourir. Elle le porta sur la rive. Elle resta là un moment et, s’étant ébrouée, elle se pelotonna sur son enfant pour le réchauffer; bientôt, il se mit à téter. Puis elle le lécha afin de le rassurer. Elle gémissait de joie. Quand il fut empli de sa chaleur, elle l’emporta à la pointe de sa gueule. Mais elle se garda de le placer sur le nid de paille d’avoine, où elle devinait qu’il serait de nouveau en péril. Il y avait près d’un hangar couvert en chaume une meule de litière. Elle se mit à travailler des pattes et du nez pour y creuser un couloir en forme de terrier. Tout au fond, elle enfouit son chien sauvé des eaux et ferma l’entrée avec de la paille peu pressée.
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Les jours suivants, Blanchette continua de mener sa vie de bonne chienne. Elle allait aux champs et gardait sagement le bétail. Mais Léonard connut qu’elle était inquiète, affairée, sans apparente raison. Le soir, à peine avait-elle mangé sa soupe, elle sortait avec une étrange hâte. «C’est son lait qui la gêne, pensa Léonard. Faudra que je lui attache au cou un sachet de sel...» Un matin, il surprit son manège: elle bouchait de ses pattes un trou qu’elle venait de faire dans la meule, par jeu, sans doute. Il n’y prêta pas davantage attention. Il était à cent lieues de croire qu’un des petits chiens qu’il avait jetés dans la rivière était caché et nourri par Blanchette, dans ce grand amas de paille.
Quelques jours passèrent encore; un mercredi de la semaine des morts, comme Prufaud et Léonard faisaient sortir de l’étable le couple de bœufs pour aller labourer, ils furent bien étonnés. Un bout de museau pointait au bord de la meule de litière, au ras du sol. Prufaud laissa tomber l’aiguillon dont il guidait son attelage. Il sursauta, écarquillant les yeux. Était-ce quelque blaireau ou putois?... Mais non. C’était un vrai petit chien qui sortait à mi-corps d’une masse de paille, comme saisi et tiré en avant par un rayon. Prufaud se grattait la tête, au comble de la surprise, comme si la meule grisâtre enfantait un chien. Le petit, déjà fourré de poils noirs et blancs, fit quelques sauts, branlant sur des pattes lourdes, craintif, saoulé dès la première gorgée de jour qu’il venait de boire. Il regardait Léonard qui était plus émerveillé que lui, et de son museau dressé il cherchait le lait du soleil, en tirant la langue. Le bonhomme ne put prononcer un mot; Blanchette arriva, sautant, tournant joyeusement sur elle-même, mordue de joie; puis elle cessa de bondir et leva vers les deux hommes des yeux très suppliants et brûlants, qui voulaient dire: «Voilà mon petit que j’ai sauvé en cachette...» Prufaud remonta son pantalon, ce qui était un signe de colère. Il dit à Léonard:
--Tu lui en avais laissé un! J’avais commandé. Fallait obéir!
Mais Léonard jura qu’il avait jeté à l’eau toute la portée. Sans aucun doute, Blanchette avait tiré de la rivière ce petit... Elle était plus fine que lui... Le chien se mettait à gambader et Blanchette s’amusait à le faire plier sous le poids de ses pattes de devant, en poussant de menus abois. Janot vint au bruit et s’attacha aux jambes de Prufaud:
--Ne le fais pas noyer, supplia-t-il, la Blanchette serait pas contente...
Léonard tressaillit d’aise en voyant que l’enfant venait à son aide. Janot implora quelque temps d’une voix plaintive et Prufaud s’écria, agacé:
--Va-t’en... Si tu le veux, garde-le...
Il ramassa l’aiguillon, toucha les bœufs et s’en alla labourer. Ainsi fut sauvé le chien que Léonard appela Faraud, car, disait-il, il n’avait pas froid aux yeux.
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L’hiver s’écoula, marqué des travaux habituels et des divertissements où prennent part les beaux feux de bois. A la fin de mars, Blanchette qui était allée se promener ne rentra pas au logis. On la chercha vainement. Léonard pensa qu’elle avait été égorgée par des bohémiens qui campaient dans ces parages et qui déguerpirent très vite.
Blanchette fut pleurée et son petit fureta longtemps, à travers champs, mais en vain. Léonard remarqua que Blanchette devait savoir que sa mort était prochaine, pour avoir sauvé si courageusement Faraud en tous points digne de lui succéder.
Le bétail commençant de sortir dans la prairie, Léonard se mit en devoir de dresser Faraud. A six mois, il n’était pas de ces plus beaux; son poil semblait tout mêlé de suie et de farine; il n’avait jamais l’air de faire toilette; il se léchait et se lissait pourtant aussi bien qu’un autre. Très haut sur des pattes un peu noueuses, les reins trop cambrés, il levait une tête au museau pointu, illustrée par une grande raie blanche, qui partait de ses oreilles frisées et s’arrêtait à la naissance de son nez en grosse truffe vivante. Léonard, Mémène et Janot le trouvaient admirable. «Il n’est pas beau, il est bon!» disait le bonhomme. Il le dorlotait, et souvent il lui laissait une part de son déjeuner. Il était plein de joie quand Faraud le regardait avec une attentive amitié qui tenait dans le cercle d’or fauve de ses yeux. Lorsque les bêtes paissaient dans le pré luisant de soleil, il lui donnait sa leçon. Selon qu’il élevait la voix ou l’abaissait, l’exhortant ou l’apaisant d’un geste, Faraud devinait ce qu’il fallait faire. Les premiers jours, il se précipitait si fort au commandement qu’il lui arrivait de rouler sur la tête, mais il repartait de plus belle. Peu à peu, il devint plus grave; il acquit une vraie maîtrise. Il sut empêcher les vaches de se quereller; il put les rassembler, les disperser et leur interdire de franchir une limite fixée par Léonard. Le bonhomme, un peu radoteur, s’écriait souvent: «Petit malheureux! On voulait le faire noyer... une si brave bête!» Avec lui, Mémène et Janot applaudissaient le bon Faraud. Enfin, il fut un grand maître de garde, Léonard lui remit charge entière du troupeau. Avant de s’en aller au travail, il plantait en terre son aiguillon, à l’endroit qu’il était défendu de franchir. Il disait à Faraud tout frémissant d’attention: «Faut pas que les bêtes dépassent!» Faraud se couchait tout près de l’aiguillon; il tournait l’échine aux vaches qu’il n’avait pas l’air de voir. Mais le malin, par suprême raffinement, avait l’oreille sur le sol. Il devait entendre le pas des bêtes, quand elles étaient sur le point de sortir des bornes tracées. Il faisait claquer ses dents: «Hop!» et elles s’en revenaient en trottant. Lorsqu’elles allaient brouter dans les fonds, près de la rivière, il se désennuyait en essayant d’attraper des grenouilles. Il y arrivait souvent, mais, chaque fois, il était glacé par les bestioles à ressort, si froides. Il ne les tuait pas et ne les touchait qu’à peine avec sa gueule. Il les faisait sauter plus qu’elles ne voulaient, du bout de ses pattes. Les danses de moucherons, petites brumes d’or élastiques, le mettaient en joie. Parfois, il écoutait Léonard qui lui chantait une chanson si claire et si drue, qu’il se dressait sur ses pattes de derrière et cabriolait, la langue tirée, la queue frétillante, en signe de fête. Bientôt, il apprit à tuer les serpents d’un coup de dent brusque, avec une adresse sans défaut. Si les vaches traversaient à gué la rivière, il ne passait jamais sur le pont de bois, comme font quelques-uns de ses frères trop douillets, mais il se jetait bravement à l’eau et nageait à droite, à gauche, guidant la marche.
Prufaud, Nanette, les enfants et tous les gens de journée l’aimaient beaucoup; il y avait de quoi. Il n’aboyait jamais, chien de berger et non de garde. Il faisait maintes amitiés à ceux qui fréquentaient le domaine. Au bout de deux ans, on pouvait dire qu’il ne lui manquait plus que la parole, et encore cela n’était pas tout à fait juste, car ses yeux et ses regards était aussi émouvants que le clair langage des hommes.
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En 1922, une bonne femme de ces parages venait travailler dans le domaine, pendant les fauchaisons. Elle emmenait avec elle un petit garçon de cinq ans. Il faisait une chaleur torride. «Va à l’ombre!» disait-elle sans cesse au petit. «Où qu’y a de l’ombre?» répétait le marmot. Enfin, Léonard haussa les épaules et cria: «Faraud, va te mettre à l’ombre!» Faraud alla s’étendre sans hésiter sous des branches de noisetier. Et Léonard, triomphant, se tourna vers le petiot et lui dit: «Va te coucher près du chien...» Aux jours brûlants de la fenaison, l’enfant s’allongea et dormit près de Faraud.
Vers ce temps, le chien avait éveillé une grande jalousie; il fut attaqué sauvagement par une bande de mâtins qui lui déchiquetèrent une oreille. Comme les humains, il essuya bien des traverses.
Pendant l’été de l’année 1923, on dut l’enfermer dans la grange, quarante jours, à cause des chiens enragés, qui couraient le pays, disait-on. Léonard lui portait à manger et lui donnait à ronger l’os à moelle du pot-au-feu. Il gémissait: «Je sais bien que Faraud n’est pas enragé!» Il lui tenait compagnie et causait avec lui, partageant aussi souvent qu’il le pouvait sa captivité.
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Deux ans après, veille de carnaval, il lui arriva malheur. Ce matin-là, il faisait frisquet. Un peu de grésil avait blanchi les toits de la métairie. Prufaud et Léonard s’étaient levés bien avant le jour. Le boucher de Rieux devait charger sept cochons gras, qu’il avait achetés. Il apparut à l’heure dite. C’était un garçon trapu, à figure de braise, que semblait attiser le vent d’hiver. Il retroussa ses manches au-dessus de la saignée. Puis il taquina Prufaud: «Cochon fin met pistole en poche,» dit-il, goguenard. Prufaud se gratta la joue et remarqua: «Tu feras ta graisse de ces cochons. C’est les plus braves de la commune.» Le boucher fit reculer sa voiture jusqu’au tas de fumier qui se dressait contre un mur de la cour. Ainsi les animaux, chassés à coups de baguettes, entreraient comme de plain-pied dans la carriole. «Pas besoin, comme ça, de se suspendre à leur queue, dit le boucher. Plus on tire, plus ça crie. Quels bons cordons de sonnette!» Faraud se campa fièrement devant le cheval, à son poste de danger. Il écarquillait bellement ses yeux dorés et faisait le guet de peur que les cochons ne se dérobent. Les trois premiers donnèrent dans le panneau, le quatrième se faufila, ronflant et soufflant, entre la voiture et la muraille. Faraud s’élança, mais le cheval prit peur tout à coup et une roue de la carriole mise en mouvement lui passa sur le corps. Léonard se précipita; il était trop tard. Le chien avait une patte écrasée. Le bon vieux se mit à pleurer: «C’est ma faute... J’ai pas fait attention... Mon pauvre Faraud!...»
On porta Faraud dans la grange sur son lit de paille. Léonard fixa deux minces lattes de bois sur la patte, qu’il entoura d’une bande de toile. Le chien se laissa panser comme un petit enfant très docile et doux. Il regardait le bonhomme et lui léchait les mains comme pour dire: «Je suis encore ton chien... Je ne suis pas mort... L’autre fois, c’était l’oreille, maintenant, c’est la patte... Je suis toujours ton ami...» Et il avait une sorte de sourire dans les yeux.
Pendant dix jours, il resta couché. Mémène et Janot lui portaient un biscuit, en revenant de l’école. On lui donnait un peu d’eau sucrée pour le ragaillardir. Quand il put marcher, on s’aperçut qu’il était boiteux pour toujours. Léonard ne pouvait se consoler. Il passa un piètre carnaval et ne voulut pas manger de boudin.
Faraud vit encore; il continue d’accomplir sa besogne obscure; mais il souffre d’être infirme. Il y a dans son regard une secrète désolation de ne plus courir à perdre haleine, dans le vent. Son histoire, merveilleuse à l’origine, s’achèvera très humblement, selon la vie des simples gens de ce pays.