Scène XII
ANGÉLIQUE, MONSIEUR DAMIS.
Monsieur Damis.
Enfin, charmante Angélique, je puis donc sans témoins vous jurer une tendresse éternelle. Il est vrai que mon âge ne répond pas au vôtre.
Angélique.
Oui, il y a bien de la différence.
Monsieur Damis.
Cependant on me flatte que vous acceptez ma main sans répugnance.
Angélique.
Ma mère le dit.
Monsieur Damis.
Et elle vous a permis de me le confirmer vous-même.
Angélique.
Oui, mais on n’est pas obligé d’user des permissions qu’on a.
Monsieur Damis.
Est-ce par modestie, est-ce par dégoût que vous me refusez l’aveu que je demande ?
Angélique.
Non, ce n’est pas par modestie.
Monsieur Damis.
Que me dites-vous là ! C’est donc par dégoût ?… Vous ne me répondez rien ?
Angélique.
C’est que je suis polie.
Monsieur Damis.
Vous n’auriez donc rien de favorable à me répondre ?
Angélique.
Il faut que je me taise encore.
Monsieur Damis.
Toujours par politesse ?
Angélique.
Oh ! toujours.
Monsieur Damis.
Parlez-moi franchement ; est-ce que vous me haïssez ?
Angélique.
Vous embarrassez encore mon savoir-vivre. Seriez-vous bien aise, si je vous disais oui ?
Monsieur Damis.
Vous pourriez dire non.
Angélique.
Encore moins, car je mentirais.
Monsieur Damis.
Quoi ! vos sentiments vont jusqu’à la haine, Angélique ! J’aurais cru que vous vous contentiez de ne pas m’aimer.
Angélique.
Si vous vous en contentez, je m’en contente aussi ; et s’il n’est pas malhonnête d’avouer aux gens qu’on ne les aime point, je ne serai plus embarrassée.
Monsieur Damis.
Et vous me l’avoueriez !
Angélique.
Tant qu’il vous plaira.
Monsieur Damis.
C’est une répétition dont je ne suis point curieux, et ce n’était pas là ce que votre mère m’avait fait entendre.
Angélique.
Oh ! vous pouvez vous en fier à moi ; je sais mieux cela que ma mère ; elle a pu se tromper ; mais, pour moi, je vous dis la vérité.
Monsieur Damis.
Qui est que vous ne m’aimez point ?
Angélique.
Oh ! point du tout. Je ne saurais, et ce n’est nullement par malice, c’est naturellement. Et vous, qui êtes, à ce qu’on dit, un très honnête homme, si, en faveur de ma sincérité, vous vouliez ne me plus aimer et me laisser là ! car aussi bien je ne suis pas si belle que vous le croyez. Tenez, vous en trouverez cent qui vaudront mieux que moi.
Monsieur Damis, à part.
Voyons si elle aime ailleurs. (Haut.) Mon intention, assurément, n’est pas qu’on vous contraigne.
Angélique.
Ce que vous dites là est bien raisonnable, et je ferai grand cas de vous si vous continuez.
Monsieur Damis.
Je suis même fâché de ne l’avoir pas su plus tôt.
Angélique.
Hélas ! si vous me l’aviez demandé, je vous l’aurais dit.
Monsieur Damis.
Et il faut y mettre ordre.
Angélique.
Que vous êtes bon et obligeant ! N’allez pourtant pas dire à ma mère que je vous ai confié que je ne vous aime point, parce qu’elle se mettrait en colère contre moi ; mais faites mieux ; dites-lui seulement que vous ne me trouvez pas assez d’esprit pour vous, que je n’ai pas tant de mérite que vous l’aviez cru, comme c’est la vérité ; enfin, que vous avez encore besoin de vous consulter. Ma mère, qui est fort fière, ne manquera pas de se choquer. Elle rompra tout ; notre mariage ne se fera point, et je vous aurai, je vous jure, une obligation infinie.
Monsieur Damis.
Non, Angélique, non ; vous êtes trop aimable ! elle se douterait que c’est vous qui ne voulez pas, et tous ces prétextes-là ne valent rien. Il n’y en a qu’un bon ; aimez-vous ailleurs ?
Angélique.
Moi ! non ; n’allez pas le croire.
Monsieur Damis.
Sur ce pied-là, je n’ai point d’excuse ; j’ai promis de vous épouser et il faut que je tienne parole ; au lieu que, si vous aimiez quelqu’un, je ne lui dirais pas que vous me l’avez avoué, mais seulement que je m’en doute.
Angélique.
Eh bien ! doutez-vous-en donc.
Monsieur Damis.
Mais il n’est pas possible que je m’en doute si cela n’est pas vrai ; autrement ce serait être de mauvaise foi, et, malgré toute l’envie que j’ai de vous obliger, je ne saurais dire une imposture.
Angélique.
Allez, allez, n’ayez point de scrupule ; vous parlerez en homme d’honneur.
Monsieur Damis.
Vous aimez donc ?
Angélique.
Mais ne me trahissez-vous point, monsieur Damis ?
Monsieur Damis.
Je n’ai que vos véritables intérêts en vue.
Angélique.
Quel bon caractère ! Oh ! que je vous aimerais, si vous n’aviez que vingt ans !
Monsieur Damis.
Eh bien ?
Angélique.
Vraiment, oui, il y a quelqu’un qui me plaît…
Frontin, survenant.
Monsieur, je viens de la part de madame vous dire qu’on vous attend avec mademoiselle.
Monsieur Damis.
Nous y allons. (À Angélique) Où avez-vous connu celui qui vous plaît ?
Angélique.
Ah ! ne m’en demandez pas davantage. Puisque vous ne voulez que vous douter que j’aime, en voilà plus qu’il n’en faut pour votre probité, et je vais vous annoncer là-haut.