‹ L’Éducation de demainChapitre 4 sur 9 · IV. — L’Initiation Littéraire, Artistique et Morale.

IV. — L’Initiation Littéraire, Artistique et Morale.

Les bases de tout enseignement doivent être scientifiques, c’est-à-dire rigoureusement conformes à la raison ; il importe de proscrire tout appel direct ou indirect à des notions surnaturelles ou extra naturelles. Mais conclure de là que l’enseignement doit exclusivement se confiner dans le domaine technique de la science serait un véritable sacrilège, une diminution de l’être humain ; il était réservé à notre époque de mensonge et d’absurdité de créer une opposition, une contradiction même, entre les sciences et les lettres, comme si l’esprit humain pouvait se découper ainsi par tranches. La vérité, c’est que, même dans le premier enseignement, dans la période d’initiation, il faut faire à ce qu’on appelle « les lettres » une place importante. Arriver à posséder sa langue maternelle, à la manier par la parole ou par l’écriture, s’exercer à exprimer sa pensée le plus clairement et le plus élégamment possible, tel est le premier point ; avec de nombreuses lectures, bien choisies, des dictées courtes, des exercices simples, on peut y arriver facilement ; mais il faudrait commencer par jeter au feu le tas des infâmes grammaires écrites par des cuistres infâmes, tortureurs d’enfants et piliers d’ignorance. C’est tout au plus si dans l’enseignement supérieur, il peut y avoir quelque intérêt à se livrer à des études grammaticales ; mais les imposer à un petit enfant, c’est un crime.

Il y aurait aussi intérêt, chaque fois que la chose serait possible, à enseigner au petit enfant la pratique élémentaire d’une langue étrangère. Ce serait tout simple, pourvu qu’on eût un instituteur connaissant cette langue, mais à la condition, là encore, de proscrire rigoureusement tout enseignement grammatical.

Par contre, on peut et on devrait dès maintenant donner partout aux enfants les éléments de la langue internationale Espéranto qui, avant un siècle d’ici, sera universellement adoptée comme idiome second et auxiliaire, à côté de la langue maternelle, pour toutes les relations internationales.

L’histoire, dans notre période d’initiation, doit occuper une place importante. On commencerait pour bien expliquer aux enfants qu’on va leur exposer des faits que nous ne pouvons pas vérifier nous-mêmes, puisqu’ils sont passés il y a bien longtemps ; mais qu’en rapprochant et comparant les narrations qui nous en ont été faites, des hommes très patients et très habiles sont parvenus à donner à ces faits une grande chance de véracité. On s’en tiendra du reste aux grandes lignes, aux événements considérables, en essayant de montrer leur enchaînement quand la chose est possible, mais en prenant toujours la forme anecdotique, simple, et éclairée le plus possible par les images, les projections, etc.

Dans cet ordre d’idées, le premier enseignement pourrait s’intituler : Initiation à l’histoire des sociétés humaines. Depuis l’époque des cavernes jusqu’au xx siècle, on montrerait comment ont successivement vécu, comment se sont groupés, comment ont évolué les animaux bimanes qu’on appelle les hommes. Il y aurait besoin, dans cet aperçu rapide, de prononcer très peu de noms propres, de signaler à peine les grands crimes que sont les guerres, et les grands scélérats qui les ont commis. C’est plus tard seulement que l’enfant a l’esprit droit, dont la conscience n’aura pas été comme aujourd’hui systématiquement déformée, prendra, au simple récit des faits, l’horreur des scélérats, des fléaux de l’humanité que glorifient les monstres universitaires, et auxquels les nations imbéciles ont élevé des statues, qu’il faudra réunir plus tard dans un musée spécial.

Une fois l’enfant arrivé à l’âge de huit ou neuf ans, il y aurait lieu de l’initier à l’histoire des mythologies, en insistant sur celles que nous connaissons le mieux, la mythologie grecque et la mythologie juive, puis chrétienne. On lui montrerait de quelle manière naissent et meurent les religions, comment elles évoluent, comment, à côté, progressent les connaissances humaines et s’accroît en nombre et en importance la somme des vérités découvertes.

Socrate, Hypathie, Galilée par exemple, peuvent fournir matière à des récits qui n’ont pas besoin de longs commentaires pour laisser dans l’esprit de l’enfant une trace durable et bienfaisante.

On dira peut-être que c’est là un enseignement antireligieux. Nous l’avouons sans honte. Les religions, et plus spécialement ce qu’on appelle de nos jours « la religion », représentent l’absurdité, l’exploitation de la bêtise et de la peur ; elles distribuent la mort, et nous voulons vivre ; elles subsistent par le mensonge, et le monde a soif de vérité ; et aux défenseurs de ces tristes vestiges du passé, il ne reste même plus l’excuse de la foi.

Tout enseignement rationnel et humain doit donc être anti-religieux, par la nécessité même des choses.

Au surplus, nous n’avons guère en vue que l’éducation des enfants du peuple.

S’il plaît à quelques bourgeois attardés de continuer à empoisonner leurs petits, moralement et intellectuellement, nous n’y pouvons rien, tant qu’existera ce qu’on appelle « la liberté du père de famille » ; nous avons le droit de le déplorer pour les pauvres victimes de cet empoisonnement, et voilà tout.

Mais au point de vue social, le mal ne sera pas grand ; car si la bourgeoisie dirigeante ajoute, de son fait, aux autres monopoles qu’elle détient, celui de l’ignorance et de la stupidité, cela ne la fortifiera pas beaucoup dans sa lutte contre l’avènement inévitable d’une société nouvelle.

L’être humain n’a pas seulement soif de vérité, mais de beauté. L’initiation artistique ne doit donc pas être négligée. Non seulement par les premières notions du dessin et de la musique on développera les facultés de l’œil, de la main, de l’oreille ; mais les richesses artistiques des musées, dans les villes, les promenades dans les régions voisines de l’école où se trouvent des sites remarquables seront autant de moyens à utiliser. On devra s’attacher aussi à accumuler des reproductions des œuvres les plus célèbres des peintres et des sculpteurs de tous les temps et de tous les pays. La photographie permet aujourd’hui de former de telles collections facilement et à très peu de frais. Quelques entretiens sur l’histoire de l’art et des artistes, permettraient aussi à un instituteur digne de sa tâche, de fixer l’esprit de l’enfant, d’attacher son admiration à la mémoire de ceux qui embellirent le monde, à l’acheminer, pourrions-nous dire, vers la religion de la beauté, s’il était permis d’employer un terme aussi vil pour exprimer une idée aussi noble.

L’initiation morale a droit, également, à une place dans l’éducation de l’enfant. Mais elle l’a, nous dira-t-on peut-être. L’instruction morale et civique figure dans les programmes actuels de notre enseignement primaire.

Ah ! laissez-nous rire. Si vous comptez sur la collection des manuels d’instruction civique et morale répandus dans nos écoles pour former autre chose que des monstres, vous êtes vraiment pourvu d’une belle crédulité ; plus bêtes que des catéchismes, parce que les catéchismes au moins n’ont pas la prétention de faire appel à la raison, prétendant inspirer le respect de ce qu’il y a de moins respectable, ces affreux petits livres ne pourraient que dégrader et pourrir les consciences s’ils produisaient réellement un effet quelconque. Leur plus grand mérite, c’est de rester incompris des jeunes enfants qui les récitent par force.

La morale rationnelle ne s’enseigne pas par des préceptes, surtout au début de la vie. On dit à l’enfant : sois bon, et on lui fait l’apologie de la méchanceté ; sois juste, et on lui apprend à respecter l’injustice triomphante.

Il suffirait de se montrer juste et bon envers lui. Il n’y aurait même pas à lui dire : sois libre ; mais il faudrait, par la pratique des actes de chaque jour, lui montrer qu’on a le respect de cette liberté, en ajoutant qu’elle ménage des mécomptes à ceux qui prétendent en user sans respecter eux-mêmes la liberté des autres.

Un peu plus tard, une fois que l’enfant aura pu acquérir ainsi par voie expérimentale des notions morales, peut-être un peu confuses et inconscientes, mais justes et utiles quand même, on pourra se risquer avec prudence à formuler quelques préceptes ; mais il faut se montrer bien réservé dans cette voie. Une saine morale pourrait se résumer en deux aphorismes : sois libre, et respecte la liberté des autres. De là découlent toutes les conséquences morales, les unes accaparées par les religions, les autres proscrites au contraire par elles ; par exemple : Rends le bien pour le bien — aime les autres hommes — oppose-toi à l’injustice — révolte-toi contre elle, même lorsqu’elle ne t’atteint pas directement.

Mais ces diverses formules resteraient vaines si on les apportait toutes faites. Elles pousseront d’elles-mêmes dans l’intelligence et la conscience si on y a jeté à propos les germes nécessaires, et permettront alors de s’élever jusqu’à la haute notion scientifique de la solidarité, de l’association, de l’effort libre en commun, destiné à accroître chaque jour l’empire de l’homme, sa puissance contre les forces antagonistes de la nature, et à détruire définitivement l’action abusive de l’homme sur l’homme.

Ce qu’on appelle communément morale, à l’heure actuelle, ce qu’on enseigne sous ce nom, spécialement sous le couvert des doctrines religieuses, c’est ce qu’il y a de plus immoral au monde. La maxime qui prescrit de rendre le bien pour le mal, par exemple, est une sorte de prime aux violents et aux méchants, leur garantissant l’impunité.

Le précepte qui ordonne la résignation est un enseignement propre à des lâches et favorable aux criminels. Notre hypocrite morale officielle est empoisonnée de mysticisme, et destinée à des esclaves. La morale humaine de demain sera génératrice de liberté.

Encore une fois, elle ne peut être enseignée que par la vie ; mais c’est dès le début de la vie qu’il importe d’orienter l’être humain dans la direction où plus tard il marchera lui-même.

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