V. — La Période de l’Étude. L’Enseignement intégral.
L’enfant ayant terminé la première période de son éducation, à laquelle nous avons donné le nom d’initiation, saurait, à l’âge de onze ou douze ans, beaucoup plus de choses utiles que n’en savent aujourd’hui les élèves au terme de leurs études primaires. Il en serait arrivé là sans efforts, sans contrainte, sans qu’on eût jamais fait appel direct à sa mémoire.
Son cerveau aurait en réserve toutes les énergies que détruit notre système actuel ; et sa curiosité, mise en éveil sur les grands problèmes que nous présentent la nature et la vie, le pousserait à vouloir avancer plus loin.
Il faut aller plus loin, en effet, et aborder l’étude, exigeant l’emploi du raisonnement formel, l’attention soutenue sur un même sujet. Mais tous les enfants ne sont pas doués d’aptitudes égales, et cela dans des directions quelconques. Aussi, dans la période de l’étude, et surtout au début de cette période, est-il nécessaire et même indispensable de pousser aussi loin qu’on le peut l’observation psychologique de chaque élève et de commencer à le diriger en conséquence.
Àtous, cette éducation qui donne l’habitude et le goût du travail personnel doit être distribuée. Pour quelques-uns, elle se bornera peut-être à deux ou trois années ; pour d’autres, elle s’étendra jusqu’à l’âge d’homme.
Mais quel que soit l’instant où l’élève quittera les bancs de l’école, il faut que l’ensemble des connaissances acquises représente pour lui un bagage intellectuel effectif, utile, devant lui servir dans la vie.
Il y a donc une sélection graduelle à opérer, suivant les capacités et les aptitudes. Aujourd’hui, comment se fait-elle ? Uniquement par la situation sociale des familles, ou pour mieux dire par le degré de fortune. Aux pauvres, l’école primaire suffit. Aux riches, le lycée, avec ses études classiques. Les premiers devront rester prolétaires ; les autres, fils de bourgeois, doivent devenir bourgeois. Exceptionnellement, je le sais, et par une sorte de charité, sous forme d’allocation de bourses, on permet à quelques petits pauvres, ayant bien travaillé, ou entourés de protecteurs assez puissants, de prétendre à devenir de petits bourgeois. Mais ce n’est qu’une exception.
Donc, pour les élèves, bourgeois ou boursiers, admis à l’enseignement secondaire, le lycée ouvre ses portes. Il les referme plus vite encore, et pendant huit ou dix ans, travaille à déformer les intelligences par une éducation artificielle, anti-humaine, malfaisante, qui laisse de côté les éléments utiles à la vie, s’attachant seulement à ce qui ne pourra servir à quoi que ce soit.
En enseignant surtout les langues mortes, le culte de la force et du succès, l’adoration de la laideur morale, on prépare des bacheliers au lieu de former des hommes, et on jette dans la vie de pauvres êtres ahuris, désemparés, qui ne comprennent rien au monde moderne et sont appelés à devenir demain nos dirigeants. Ce sont des monstres ; mais on ne saurait le leur reprocher ; c’est l’éducation qui les a fait tels.
Dans un système raisonnable d’éducation, au contraire, l’enseignement serait intégral, c’est-à-dire porterait sur l’ensemble des connaissances humaines vraiment utiles, et irait en s’élevant sans cesse, pour se spécialiser ensuite dans telle ou telle direction, suivant les aptitudes diverses des élèves, et les conduire, au besoin, jusqu’aux portes de l’enseignement supérieur.
Il n’est pas possible que la stupidité du régime actuel n’en amène pas la disparition, et peut-être plus vite qu’on ne l’imagine. Bien des symptômes permettent de l’espérer, parmi lesquels on doit noter ce qu’on a appelé la crise de l’enseignement secondaire.
Et dans l’inévitable transformation qui se produira, on trouvera au premier rang, parmi les démolisseurs, les professeurs de l’enseignement secondaire eux-mêmes.
Il est en effet très remarquable et très étonnant que l’horrible enseignement actuel soit donné par un corps de professeurs instruits, éclairés, consciencieux, désireux de bien faire, et dont beaucoup ont le dégoût du métier qu’on leur impose. Que demain l’enseignement intégral populaire soit institué, et il n’y aura pas à se mettre l’esprit à la torture pour trouver le personnel enseignant. Il est là, tout prêt ; et c’est avec joie qu’il fera demain sa bonne tâche, au lieu du métier répugnant auquel on le condamne aujourd’hui.
Les mêmes professeurs, chargés de déformer les cerveaux, seront heureux de les éclairer et de les libérer, en se libérant eux-mêmes.