VI. — L’Auto-éducation.
Quand nous quittons l’école primaire, le lycée ou les écoles supérieures, pour entrer dans la vie, nous pouvons dire sans rien exagérer que notre éducation commence. Nous voulons parler de l’éducation vraie, celle que nous nous donnerons à nous-mêmes avec le concours des faits de la vie. Cette Auto-éducation, pour tout être humain digne de ce nom, se poursuit jusqu’à la mort et ne cesse de produire son effet à tout instant.
Suivant la très juste expression de Spencer, dans l’éducation de l’enfance et de la jeunesse, le gouvernement vient du dehors ; dans la période de l’auto-éducation, il vient du dedans.
Et comme il n’y a rien qui puisse exister cérébralement en nous sans être accepté par nous-mêmes, il s’ensuit que le but principal de l’éducation première, doit être de préparer l’auto-éducation. Alors même que le gouvernement semble venir du dehors, il doit s’attacher à rendre facile l’exercice du pouvoir pour son successeur, ce gouvernement du dedans, seul souverain légitime, puisqu’il est seul en possession de notre conscience.
Sous une autre forme, on peut dire que faire l’éducation d’un enfant, c’est faire de lui un être libre. La liberté seule lui donnera l’énergie nécessaire pour poursuivre utilement ensuite ce travail incessant sur soi-même, qui nous perfectionne et nous modifie continuellement, sans que nous puissions avoir la conscience très exacte de ces modifications.
L’auto-éducation, théoriquement comprise et définie comme nous venons de le dire, est le plus puissant facteur d’accroissement de l’être humain, en science et en conscience.
Dans la pratique des choses, et dans nos sociétés actuelles, il n’en va pas tout à fait ainsi. D’une part, la masse des prolétaires, des exploités, écrasés physiquement par un labeur quotidien excessif, est par cela même assez déprimée au physique et au moral pour devenir incapable de l’effort soutenu qu’exige l’auto-éducation.
Quand on rentre au logis le soir après une journée d’extrême fatigue, quand on se dit qu’il faudra être debout le lendemain de bonne heure, on n’a guère le cœur à sortir pour aller entendre un cours, pour augmenter le champ de son activité intellectuelle. Le repos, le repos physique seul, s’impose impérieusement, et il faut un certain courage pour s’assujettir à une simple lecture ; pour travailler, pour méditer, il faut un véritable héroïsme dont bien peu sont capables.
Hâtons-nous d’ajouter que sur l’autre versant social, le tableau n’est pas plus brillant. Les dirigeants, les possédants, les pourvus, les satisfaits, arrivent à la vie avec toutes les idées fausses, toutes les erreurs, tous les préjugés qu’entraîne l’éducation classique, fortifiés par l’influence du milieu social où ils sont nés. L’égoïsme, l’ambition, la vanité, les frappe d’un irrémédiable aveuglement, et leur existence entière s’écoulera, pour la plupart d’entre eux, sans qu’ils soupçonnent même l’existence du monde qui les entoure, le jeu des forces qui animent ce monde. Beaucoup, parmi ces privilégiés, arrivent à perdre totalement le goût du travail, à ne poursuivre que les plaisirs les plus futiles ou la satisfaction des plus bas instincts ; d’autres consacrent entièrement l’énergie qui leur reste à écraser leurs concurrents pour arriver plus vite, à se perfectionner dans l’intrigue, dans la ruse, dans la perfidie. Graduellement ainsi, au lieu d’un perfectionnement, c’est à une dégradation morale que nous assistons dix-neuf fois sur vingt.
En fin de compte, l’auto-éducation qui devrait être presque tout, se réduit à peu près à rien. Les uns ne peuvent pas se la donner, les autres ne le veulent pas. Il n’est pas extraordinaire, dans ces conditions, que le progrès des esprits, s’accomplisse avec une lenteur désespérante, et que le monde actuel, malgré sa prétention comique à la civilisation, reste en moyenne à une période de sombre barbarie. Il n’y aurait aucune raison pour voir jamais une issue à cette situation absurde, si quelques êtres humains, faisant exception à la grosse masse, ne pratiquaient quand même l’auto-éducation. Ce sont ceux-là qui préparent le monde à venir et transforment le monde présent. En s’exerçant à cette œuvre terriblement révolutionnaire : penser par soi-même, et n’acceptant pas les sottises toutes faites ; en cherchant la vérité, en la criant de toutes leurs forces quand ils croient sincèrement l’avoir trouvée, ils changent à tout instant l’équilibre des choses, ils provoquent les autres à les imiter. Or, si chacun les imitait, si le quart seulement du genre humain s’avisait de réfléchir, faisait travailler son cerveau, ce serait le bouleversement du monde actuel, l’effondrement de la barbarie et le début de la civilisation.