‹ L’Éducation de demainChapitre 7 sur 9 · VII. — L’Éducation populaire. — Les U. P.

VII. — L’Éducation populaire. — Les U. P.

L’insuffisance des notions acquises à l’école primaire, depuis longtemps, a frappé beaucoup de bons esprits qui s’attachèrent à former des associations ayant pour objet de compléter l’enseignement des enfants du peuple. Des cours du soir, des leçons destinées aux adultes furent créés en grand nombre, dans quelques villes surtout, et ont rendu des services qu’il serait injuste de méconnaître. Cet enseignement a porté sur des sujets très divers, mais principalement sur des matières techniques pouvant avoir une utilité immédiate. Dans l’ensemble, cependant, les résultats n’ont pas été en proportion avec les généreux efforts mis en œuvre, et cela par une raison d’ordre général, parce qu’on venait se heurter à un obstacle insurmontable, dans l’état social actuel.

Si jadis on retirait prématurément un enfant de l’école, si maintenant même, sous le régime apparent de la gratuité et de l’obligation, on ne l’y laisse que le moins longtemps possible, c’est qu’on s’y voit forcé par la nécessité de la vie. Il faut, si jeune soit-il, que cet enfant, garçon ou fille, ne reste pas plus longtemps une bouche inutile ; il faut qu’il vienne prendre son rang dans la grande armée du travail ; donnant son énergie, sa santé, tout ce qu’il a de force au minotaure capital, afin d’empêcher les siens et lui-même de mourir de faim. Qu’on vienne parler à ceux-là de la nécessité de s’instruire, de l’auto-éducation, de la bienfaisante libération des cerveaux, ne sont-ils pas en droit de répondre avec le fabuliste populaire :

Il y a des exceptions, je le répète. Mais au point de vue général, l’enfant du peuple ne peut pas s’instruire ; il ne peut pas faire son éducation. Le travail forcé auquel il est condamné s’y oppose. Pour qui veut voir les choses telles qu’elles sont, il n’y a aucune illusion à se faire là-dessus.

Au cours de ces dernières années, à Paris principalement, un mouvement s’est dessiné dans une direction un peu différente, et il en est sorti une rapide floraison d’institutions qu’on a appelées, assez improprement, des Universités Populaires.

Il eût mieux valu les appeler sociétés coopératives de fêtes et de conférences.

Je me garderais de médire des U. P., mais elles n’ont pas donné, en général, la dixième partie de ce qu’en espéraient les fondateurs. Quelques-unes, grâce à des efforts soutenus, à une excellente organisation, marchent à merveille ; mais elles sont en petit nombre, et ne répondent pas au programme primitif.

La donnée première était en effet celle-ci : pour les gens de loisir animés de curiosité intellectuelle, l’enseignement supérieur, avec ses facultés, ses universités, offre de précieuses ressources. Il donne des cours publics dont peuvent profiter non seulement les étudiants régulièrement inscrits, qui poursuivent la conquête de grades universitaires et passeront des examens, mais encore toutes les personnes qui veulent et qui peuvent simplement s’instruire en écoutant des leçons intéressantes.

Le peuple, s’est-on dit, n’a rien de semblable à sa disposition ; nous allons lui donner cet enseignement supérieur ; ou mieux, nous allons lui fournir le moyen de se le procurer lui-même. Le jour étant absorbé par le travail, c’est le soir qu’on réservera aux leçons ; les auditeurs ne pouvant aller chercher la manne intellectuelle, c’est chez eux, dans leur quartier, qu’on viendra la porter.

J’ai un peu travaillé, comme beaucoup d’autres, à créer des universités populaires ; j’ai essayé d’y apporter un mince concours en disposant des soirées qui pouvaient me rester libres ; et c’est de mes yeux qu’il m’a été donné de pouvoir constater ainsi de bien singuliers résultats. Je vais m’efforcer de résumer le plus brièvement possible les impossibilités générales qui s’opposent au fonctionnement qu’on avait rêvé.

D’abord, du côté des auditeurs, excès de fatigue après une journée de travail intensif ; il faut de l’héroïsme, je l’ai déjà dit, pour aller écouter des leçons dans des conditions pareilles, et les héros sont rares ; j’en ai vu, qui dormaient consciencieusement, et n’étaient pas venus là dans l’intention de dormir.

Du côté des conférenciers, loisirs irréguliers, entrecoupés ; donc pas de cours, pas de leçons suivies ; conférences sur des sujets disparates, et ne pouvant guère contribuer à la formation de l’esprit.

Du côté des fondateurs, fréquemment, une énorme majorité de petits bourgeois, d’employés, de gens très bien intentionnés, mais sans aucune connexion avec la classe laborieuse. On a ainsi des Universités Populaires sans peuple. Dans l’une de celles-là, un soir, je trouvai trois auditeurs ; le secrétaire m’avait écrit la veille pour me rappeler ma promesse ; il était absent. La conférence, à nous quatre, fut pleine de cordialité. Et comme je déplorais cette décadence : « Nous marchons au contraire très bien, me fut-il répondu ; il y a 200 à 250 inscrits ; seulement chacun verse sa cotisation, en se disant que l’instruction est nécessaire pour le peuple, mais que personnellement, lui, le souscripteur, n’en a aucun besoin. »

Et toutes les conférences se passaient à peu près dans les mêmes conditions.

Enfin, toutes les difficultés signalées vinssent-elles à disparaître, il en resterait encore une, supérieure à toutes les autres : c’est le manque de flexibilité du cerveau qu’apporte l’âge, joint à l’inaction. Lorsque l’intelligence n’a pu s’exercer de façon continue, lorsque les années ont passé, que certaines idées se sont incrustées, le nombre est bien faible de ceux qui peuvent encore avoir la capacité d’écouter, de raisonner et de critiquer. La conséquence, c’est qu’en matière d’éducation populaire, c’est sur la jeunesse, sur l’adolescence exclusivement qu’il faut faire porter l’effort. Ce sont ces générations qui ont en germe, dans leurs têtes et dans leurs cœurs, les transformations prochaines du monde.

Les vieux sont trop vieux, trop peu modifiables ; leur suprême désir doit être que leurs enfants soient mieux armés pour la lutte qu’ils ne le furent eux-mêmes ; leur suprême effort doit être de tout faire pour qu’il en soit ainsi.

Quelques U. P. se sont orientées dans cette voie ; quant aux autres, il est à désirer qu’elles subsistent. Mais leur rôle se bornera à l’organisation de bibliothèques de prêts, à l’institution de spectacles intellectuels, ou de fêtes familiales. Leur portée sociale et éducative ne franchira pas ces modestes limites.

Page 1