‹ L’Empreinte du dieuChapitre 10 sur 18 · 02 · 06

02 · 06

Van Bergen venait chaque semaine à Walcheren. Il avait été résolu entre Karelina et lui qu’elle irait à Anvers mettre l’enfant au monde, et qu’elle resterait ensuite là-bas. On cacherait l’enfant quelque part, aux environs d’Anvers, en nourrice.

Karelina s’habituait à Walcheren. Elle passait ses matins à Windhuis, s’occupait de la maison. L’après-midi, elle se rendait à Veere, chez les Van Oostland, pour parler un peu, et regarder la brave Maria vaquer à son ménage.

Josef Van Oostland l’avait prise en affection. Ces braves gens avaient deviné toute l’aventure. Et, malgré leur morale rigide et leur religion rigoureuse, ils excusaient Karelina et l’accueillaient volontiers, pressentant confusément, dans leur simplicité d’âme, la grande part de fatalité qu’il y a au fond de ces choses-là.

Le jeudi, Van Bergen venait. Et toute la grisaille de la semaine était oubliée. Il restait jusqu’au lendemain soir. Il apportait à Windhuis la vie et la gaieté. Il avait, lui, repris confiance. Son optimisme l’emportait.

— Il n’y a rien que le temps n’arrange, disait-il. Moi, j’espère encore connaître un jour le plein bonheur.

Comment, il ne le disait pas. Peut-être l’ignorait-il lui-même. Il y avait cet enfant, attendu… Malgré tout, ce n’est jamais triste, un enfant qui naît, une vie nouvelle promise au monde…

Un enfant ! depuis toujours, Van Bergen en désirait un. Il regrettait de ne pas se survivre. Il avait cru devoir y renoncer, et il s’était prêté au sacrifice pour Wilfrida. Mais c’était en lui un point douloureux, une chose à quoi il n’aimait pas penser. Et de savoir maintenant que ce grand bonheur de se perpétuer allait lui être enfin donné, l’emplissait, en dépit des circonstances, d’une joie secrète, qu’il se reprochait, mais qu’il ne pouvait étouffer. Il en rêvait. Il le voyait d’avance. Il se sentait doubles forces pour lutter. Il regardait l’avenir avec une certitude subitement accrue, cette confiance de l’homme qui a devant lui la durée.

⁂

Au mois d’août, Karelina commença à s’inquiéter. Le terme approchait. Il fallait partir.

On quitta Windhuis un matin sur le Zeemeeuw, que pilotait le grand Josef Van Oostland. On contourna Walcheren à la voile. On s’arrêta à midi pour manger un poisson bouilli à Breskens, modeste petit port sur le Wester Schelde. Et le soir, on arrivait à Anvers, où un taxi déposa Van Bergen et Karelina à la pension de Mlle Degroëne. Van Bergen y avait retenu une chambre pour Karelina.

Mlle Degroëne habitait, tout près du Jardin zoologique, un haut building de style munichois, tout en fer, verre et ciment, avec un entassement d’étages bas, et de longues fenêtres découpant la façade en bandes parallèles. L’ascenseur déposa Van Bergen et Karelina au septième. Une jeune servante, au parler rude et incompréhensible, leur ouvrit. Et ils pénétrèrent dans une petite salle à manger claire, meublée de pitchpin au gai coloris rouge et jaune, et qui sentait l’encaustique et l’astiquage.

Mlle Degroëne arriva l’instant d’après. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, une Flamande d’allure et d’aspect, grande, large, fortement charpentée, et débordante de graisse. Elle avait un visage empâté, un court nez retroussé, des yeux sombres et luisants. Les mains, prestes, s’agitaient sans discontinuer. Elle parlait d’une petite voix claire, une voix de fillette qui faisait avec toute sa massive personne un étonnant contraste. On avait envie, aux premiers mots qu’elle disait, de chercher dans la salle quelle autre personne avait bien pu parler.

Elle marqua tout de suite qu’elle prenait Karelina sous sa protection.

— Jour de mes yeux ! Quelle jeune petite madame ! Comment ça se peut-il… Enfin ! Mais soyez tranquille, elle s’habituera très vite. Elle sera très bien ici… N’est-ce pas, Madameken ?

Dès lors, elle employa constamment ce diminutif familier « Madameken », petite madame, comme si, malgré toute sa bonne volonté, elle n’avait pas pu prendre Karelina tout à fait au sérieux.

Karelina passa la soirée dans la cuisine avec elle. Et elle connut les pensionnaires de la maison. Il y en avait quelques-unes, qui vivaient là en recluses, attendant la délivrance. Elles parlaient de la sage-femme et de sa clientèle. Elle n’avait pas trop bonne réputation, Mlle Degroëne. Et l’une des pensionnaires avoua même très naturellement être ici pour tout autre chose qu’une naissance. Karelina écoutait sans rien dire.

Au souper, on mangea dans la petite salle à manger de pitchpin. Karelina ne prit que du café. Elle avait mal, elle se hâta de regagner sa chambre. Et, par la fenêtre, un long moment, elle regarda, du haut du building, la nuit s’étendre sur Anvers. Elle cherchait des yeux les rues, les toits. Elle eût aimé retrouver au loin la maison de Domitien. Elle savait qu’il devait penser à elle aussi, à cette heure. Et elle eut le brusque et violent désir de l’avoir près d’elle, de le revoir, de lui parler. Elle se coucha, chercha le sommeil, pour abréger les heures, et retrouver plus vite, avec le jour, celui qu’elle attendait.

Une angoisse l’éveilla, une heure plus tard, une douleur nouvelle, inconnue, dans les reins. Elle eut peur, pour la première fois, devant l’épreuve si proche. Et elle prit le bouton de la sonnette, appela.

L’instant d’après, Mlle Degroëne arrivait, en peignoir de nuit, ensommeillée encore, mais sans humeur, habituée à toutes ces misères, et rattachant, pour être à l’aise, ses cheveux gris dénoués et hérissés.

— C’est pour cette nuit, décida-t-elle.

Le reste fut un cauchemar, une misère de bête.

⁂

Van Bergen revint le lendemain matin. L’ascenseur le déposa au septième. Et la femme qui nettoyait les cuivres de la porte le salua tandis qu’il entrait.

Il suivit le couloir, ne vit personne, avança jusqu’à la chambre de Karelina, avec l’espérance de la surprendre. Il poussa doucement la porte et vit la jeune mère. Elle était au milieu du lit, un grand lit de cuivre. Un peu rouge, les cheveux défaits, les yeux clos, elle ouvrit les paupières en l’entendant approcher.

— Domitien… souffla-t-elle. Elle est venue… Elle est là…

Elle leva le drap qui la couvrait. Et, contre elle, minuscule et vivant, Domitien vit un petit être qui dormait.

Il eut, devant le miracle réalisé, un étrange serrement de cœur. Il avança jusqu’au lit, doucement, sans rien dire. Et il se laissa tomber à genoux, enfouit sa face dans le drap et fut secoué d’un sanglot.

Karelina ne pleurait pas. Elle avait l’enfant dans un bras et doucement, le visage radieux, elle murmurait en caressant les cheveux de son amant :

— Le voilà, Domitien, le bonheur que tu m’avais promis. Le voilà…

⁂

C’était mademoiselle qui soignait le bébé. Toutes les deux heures, elle arrivait dans la chambre, le saisissait dans les bras de Karelina, l’emportait, et l’installait sur ses genoux. Et c’était curieux de voir ces mains de faiseuse d’anges, — capables de faire vivre ou mourir, — manipuler le bébé, le tourner, le nettoyer, le rouler dans une bande fraîche, ajuster les épingles tout cela avec une prestesse, une sûreté, une dextérité de nourrice…

— Là, Poppie… Poppie est belle, maintenant.

Elle avait ainsi baptisée Poppie la petite Domitienne. Elle la faisait danser une minute, amusait son regard incertain en faisant les marionnettes avec les doigts. Puis, la bouteille.

— Bonne soupe, Poppie, bonne soupe…

Elle regardait téter l’enfant, rêvait. Quelquefois, doucement, elle appelait encore :

— Poppie, Poppie…

Et le bébé tournait les yeux, cherchait, de son regard laiteux de nouveau-né, vers la voix déjà familière… Et il y avait quelque chose de très singulier qui passait à ce moment dans les yeux de Mademoiselle.

⁂

Il fallut lutter contre le lait. Il montait aux seins de Karelina, jaillissait des mamelons, gonflait toute la gorge. Et Karelina ne pouvait allaiter : l’enfant devait s’en aller tout de suite en nourrice. Mademoiselle serrait la poitrine de Karelina dans une forte bande, saupoudrait la peau de camphre, préparait des tisanes, surveillait la montée de la température.

— Ça me fait de la peine, disait-elle. Tant de lait ! Du si beau lait ! C’est un crime, un crime…

Karelina souffrait, les seins brûlants et enflés, la tête engorgée de fièvre. Le lait ne voulait pas s’en aller. Et Karelina s’angoissait et pleurait.

— Un peu, rien qu’un peu, Mademoiselle… Une tétée seulement, pour me soulager…

— Vous savez bien que c’est impossible, disait Mademoiselle. Puisque la petite doit partir tout de suite en nourrice… Ne demandez pas ainsi, vous me faites tant de peine…

Domitienne dormait dans le lit de Karelina. Elle la prenait souvent dans ses bras, pour la voir, pour avoir été maman quelques jours, elle aussi, avant que la nourrice ne lui prit la petite. À ces moments, l’enfant contre elle, on eût dit qu’elle ressentait plus cruellement ce que son étreinte maternelle avait d’incomplet. Elle n’osait s’imaginer donnant le sein à la petite, tant cette idée-là la pénétrait de trouble.

Elle eut un soir le désir, l’envie folle, de poser seulement la tête de l’enfant sur son sein nu. Il lui semblait qu’elle retirerait une infinie douceur, à sentir cette joue fraîche sur sa chair brûlante, — que ce lui serait un soulagement, un apaisement… Elle desserra les bandes qui lui enveloppaient la poitrine. Elle découvrit son sein, posa la tête ronde contre sa chair. Mais d’un mouvement brusque, au contact du sein, Poppie, sans qu’on sût bien comment, happa le mamelon à pleine bouche. Karelina cria de douleur. Et dans un tressaillement de tout son être, elle sentit qu’elle se donnait, que son lait jaillissait, riche, intarissable maintenant, entre les lèvres de l’enfant…

⁂

Le treizième jour, Karelina sortit pour la première fois.

Elle s’en alla vers le soir, avec Domitien et l’enfant, qu’elle voulait porter ; et elle marchait doucement, à côté de son amant, sa fille dans ses bras, sérieuse, et pénétrée d’une espèce d’orgueil.

Ils suivirent le quai Van Dyck, montèrent lentement la rampe à large courbe qui mène au promenoir. Et comme Karelina s’essoufflait, ils s’assirent là sur un banc. Karelina tenait sa fille sur ses genoux. Et ils regardaient le fleuve.

Le large et long promenoir dominait les quais, face à l’ouest. Devant eux, le soleil s’enfonçait derrière la terre. Et l’Escaut coulait, vert et lent, et comme élargi, à cette heure, dans le vague mystère qu’apporte aux choses la venue de la nuit.

Il y avait sur le quai, autour d’eux, la foule coutumière des soirs d’été. Toute la ville descendait vers le port, à ces instants. Des ouvriers, des femmes, des hommes, s’asseyaient sur les bancs, étalaient des papiers, et mangeaient. Des amoureux se serraient. Des gamins jouaient à quatre pattes sur les dalles. Des bambins faisaient, sous l’œil des mères, quelques pas chancelants. Des vieilles femmes promenaient de petits chiens. Des miséreux cassaient la croûte. Et tout au long des garde-fous se penchaient des grappes humaines, vers les paquebots. De toute cette foule contente et lasse, détendue ici, à goûter la fraîcheur du fleuve, après les fatigues du jour, émanait une impression de force et de vitalité. On sentait là un peuple robuste et fécond, et tourné vers la mer où il met son avenir.

La petite Domitienne pleura. Et Karelina lui cacha le visage sous un mouchoir, et lui donna le sein. Elle avait à cet instant une expression de bonheur sérieux, presque grave, et qui attendrissait. Van Bergen la regardait, et se sentait aussi heureux. L’heure était douce. Il en était à l’un de ces brefs instants où l’éternelle inquiétude de vivre se relâche, sans qu’on sache pourquoi, et ne vous laisse dans l’âme qu’une sorte de mansuétude. Et parce qu’il est dans le caractère de l’homme de chercher des soucis quand ils lui manquent, il pensa à l’avenir, et s’assombrit. Il soupira. Et Karelina l’entendit.

— Tu es triste, Domitien ?

— Non.

— Tu t’ennuies ?

— Tu sais bien que non, petite. Non, — je pensais que tu devras partir, voilà tout… Et ça m’affecte un peu.

— C’est moi qui l’ai voulu. Vois-tu, Domitien, je n’aurais pas su donner notre fille à d’autres. Je sais bien, il faudra quitter Anvers, je ne pourrai pas rester ici avec l’enfant. Mais je retournerai à Walcheren, voilà tout. J’y suis connue, maintenant, j’y suis heureuse. Tu viendras me voir, comme auparavant. Et nous aurons notre fille à nous, rien qu’à nous. Tu verras, Domitien, nous serons encore heureux quand même…

Elle avait levé son visage vers lui, — un beau visage radieux et calme, que la maternité avait finement modelé et pétri, et comme paré d’une ombre de maturité charmante. Et Van Bergen, ému, se pencha vers elle, et l’embrassa avec tendresse.

Ils restèrent là longtemps, à regarder le fleuve, le port, et Anvers. Le soleil, disparu depuis longtemps, avait sombré sans gloire derrière une haute muraille de nuages d’un gris de fer, qui envahissaient lentement le ciel couleur d’opale, un ciel vide et triste. Sur ce fond de deuil, à l’ouest, s’étalait la ligne nue des sables blancs et stériles qui couvrent la rive gauche de l’Escaut. En amont, en aval, le fleuve, large, plat, d’un vert sombre, enflé à cette heure des houles lointaines de la marée, et tendant avec des gémissements les énormes amarres de chanvre des navires. Il se perdait au loin, au Sud, en une vaste courbe, dans le crépuscule. Vers le Nord, il s’élargissait comme un bras de mer, se fondait, démesuré, étale, au niveau des terres, dans une espèce de brouillard flou. Et on discernait encore, sur ces fonds de grisaille, les hachures parallèles ou contrariées, le réseau fin et dense des mâts, des haubans, des flèches et des grues innombrables. Tout cela se perdit bientôt dans le soir. Il n’y eut plus, devant la promenade, que le fleuve assombri, les paquebots immobiles, entravés comme des monstres et qui s’illuminaient des jets clairs de leurs projecteurs. Les passagers y rentraient pour la nuit. On voyait briller les hublots des cabines. Trois, quatre étages de ponts resplendissaient ainsi, violemment éclairés jusqu’aux passerelles, d’une éblouissante profusion de lumières électriques. Et sur le ciel assombri se silhouettaient en jaune lumineux les hautes et larges cheminées blanches ou beiges, baguées de rouge et de noir.

Il y aurait plusieurs départs, cette nuit. Un steamer japonais vers Yokohama. Un transatlantique allemand pour New-York. D’autres pour le Brésil, le Congo, les Indes. Sur ceux-là, on se hâtait. On desserrait des amarres, on hissait des pavillons. Un nuage sans cesse épaissi s’épandait des cheminées. Des remorqueurs, à la proue, minuscules à côté de la masse des transatlantiques, s’impatientaient, vomissaient une fumée noire. Et tout le monde se portait vers ces vaisseaux qui s’en allaient. On regardait, on attendait. Une espèce d’émotion rendait la foule sérieuse et attentive à ce spectacle qui ne lasse jamais, qui garde, même pour les plus accoutumés, quelque chose de nostalgique et d’émouvant. Le grand café illuminé du bout de la promenade, sur cette foule et ces vaisseaux, jetait des flots de musique, les chansons banales et bruyantes d’un haut-parleur, dans le brouhaha nocturne. Et le battement sourd et rebondissant d’un Diesel aux explosions régulières, à bord d’un navire, y ajoutait quelque chose de puissant et de triste.

La nuit était tombée tout à fait. Des feux glissèrent sur le fleuve, des feux verts et rouges, au mât d’un remorqueur, qui s’époumonait et crachait du feu. Derrière, une masse flottante colossale, une cathédrale de lumière et de ténèbres. Le Wa-tu-Si, — vingt-six mille tonnes, — quittait Anvers pour Yokohama. Il salua la ville d’une longue clameur de sirène, une espèce de ronflement, de bourdonnement formidable, et qui se répercuta au loin dans la Campine… Et il y eut à ce moment, venant de derrière les quais, un chant de cloches, une musique sonore, légère et mélancolique en même temps, le carillon de la cathédrale d’Anvers, comme si par cette voix l’antique et opulente cité flamande avait répondu à l’adieu du grand navire…

Van Bergen s’était retourné vers l’Est, vers la ville. Elle était là, vaste et vivante, joyeuse, sous la nuit. Elle s’allongeait au bord du fleuve, jalonnée de clochetons, de pignons, de tours et de clochers, dentelée, compliquée, médiévale. La tour de la cathédrale, éclairée à mi-corps, montrait de longues coulées noires sur sa pierre, semblait vaguement blanche, sur le velours du ciel. Et c’était un contraste féerique.

Van Bergen avait pris la main de Karelina :

— Regarde, comme c’est beau, Karelina, disait-il. Regarde…

Il contempla la cité en silence encore un long moment. Puis, de nouveau, Karelina l’entendit soupirer. Et il dit tout bas, comme pour lui-même :

— Durer… Laisser une trace… Voilà ce qu’on désire par-dessus tout, n’est-ce pas, petite ? Moi, c’est de cela, c’est d’Anvers, que j’espère une ombre de survie. Oui… Plus tard, dans bien longtemps, quand je serai mort, des gens viendront encore ici, contempler Anvers, et rêver… J’aimerais, vois-tu, que mon nom, mon souvenir, se rattache à ces choses, — et qu’en les revoyant, quelquefois, ils aient une pensée pour moi…

Elle s’était tournée vers lui. Elle dit en secouant la tête, d’un ton de reproche :

— Un si beau soir, Domitien ! Pourquoi nous l’assombrir ? Sois heureux, cette minute au moins, sans penser davantage…

Elle eut l’éternelle révolte de la femme, l’instinctive jalousie de l’aimée, envers la rivale, l’œuvre :

— Je ne te contente pas ? Je ne te suffis pas ?

Il eut un sourire, l’indulgence de sa maturité déclinante, pour cette orgueilleuse et naïve jeunesse :

— Si si, Karelina. Tu as raison, je suis un chimérique…

Et comme, au fond, il sentait bien qu’il y avait aussi quelque sagesse en elle, et qu’elle approchait plus que lui, poète, la dure et froide réalité des choses, il répéta doucement :

— Tu as raison… La plus belle des survies, tu me la donnes, avec celle-ci… Et c’est toute l’immortalité que je demande, pour quand je n’y serai plus. Durer, durer en toi un moment… Laisser en toi mon souvenir, Karelina…

Il avait passé son bras autour des épaules de la jeune femme, si émue qu’elle ne pouvait dire un mot. Et il espérait presque, à cette minute, être sincère, et parvenir à se contenter de ce bonheur accessible, à la mesure du commun des hommes.

Page 1