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Wilfrida Van Bergen était assise devant le feu, et réfléchissait.
Il était midi. Il faisait un temps couvert et gris, un temps de pluie et de vent. Mars était venu et lançait sur Windhuis ses bourrasques et ses ondées. On entendait ronfler le feu, à chaque passage de la bise. Il faisait à peine clair, dans la petite salle à manger tranquille, et qui sentait la cire et le bois séché.
Wilfrida regardait, par l’étroite fenêtre de mica, au bas du poêle de fonte émaillée, rougeoyer les charbons. De la cuisine venait un bruit de casseroles. Quelquefois un paquet de pluie fouettant les vitres lui faisait tourner la tête.
Elle étouffa un soupir, se leva, alla à la croisée, et regarda le jardin et la route. Un jardin nu et mouillé, fouillis de branches noires bourgeonneuses et tout empierrées des diamants ruisselants de la pluie. Une route trempée, sinueuse et luisante. Paysage de mars, tourmenté, sans une âme pour le peupler.
Wilfrida repoussa le rideau blanc, un long rideau droit de toile fine, qui tombait jusqu’à terre. Elle arrangeait distraitement les plis, levant vers les anneaux une main pâle et mince, que le contre-jour rosissait et faisait diaphane. Elle resta ainsi, le bras levé, à écouter. D’en haut venait un bruit, des pas, des roulements de meubles, sur le plancher. Karelina faisait les chambres. Wilfrida, le geste suspendu, écouta ce bruit une minute, sans bouger. Puis elle acheva son geste, fit glisser les anneaux sur la tringle, revint lentement vers le feu et s’assit, le dos tourné à la porte.
Il y avait six mois que Karelina s’était enfuie à Middelburg et que Van Bergen l’avait ramenée.
Karelina redescendit. Elle allait vers la cuisine. Un moment après, elle revint, entra dans la salle à manger, avec une pile d’assiettes, une nappe, des couverts. Elle disposa la nappe en silence.
— Il est déjà l’heure ? fit Wilfrida.
— Oui, ma tante. Maria m’a dit que le déjeuner était prêt.
— Elle est retournée chez elle ?
— Elle vient de s’en aller.
— Et Domitien ne rentre pas…
Sans répondre, Karelina mettait le couvert.
Wilfrida ne disait plus un mot, regardait sur le parquet ciré le rouge reflet du poêle, en face de la fenêtre de mica. Il teignait de rose léger jusqu’à la blancheur de la nappe.
— Le voilà, dit Karelina.
Un pas lourd écrasait le gravier de l’allée. Une clé tourna dans la serrure. Van Bergen, dans le vestibule, se débarrassait de son imperméable et de ses bottes.
Il pénétra dans la salle à manger.
— Bonjour.
Il passa son mouchoir sur son visage mouillé de pluie, se chauffa les mains une minute au-dessus du poêle et s’assit à table.
— As-tu faim, Domitien ? demanda Wilfrida.
— Heu !…
— Karelina, veux-tu aller emplir la soupière ?
Karelina sortit. Wilfrida s’était placée en face de son mari. Karelina revint, et Van Bergen servit le potage. Il avait Wilfrida à sa droite, et Karelina en face de lui. Ils restèrent silencieux un instant.
— Tu as eu du bien mauvais temps, ce matin, dit Wilfrida, à la fin.
— Oui, oui…
— Au fond, ce n’est pas un mal.
— Pourquoi ?
— Nous regretterons moins de quitter Walcheren.
— C’est vrai.
Le silence retomba, plus lourd. Van Bergen mangeait, les yeux sur son assiette, sans appétit. Il sentit sur lui le regard de sa femme, fit un effort pour parler.
— Rien de nouveau d’Anvers ?
— Rien, sauf que la maison est prête à nous recevoir.
— Ah ! bien…
— Ce sera dommage de quitter Windhuis juste quand va venir le printemps, reprit Wilfrida.
— Mon travail, que veux-tu… Il faut bien,… dit-il.
— Et puis, voici près d’un an que nous sommes ici.
Il ne répondit pas. Elle le regarda une seconde, porta son regard sur Karelina, silencieuse, et revint à lui.
— N’est-ce pas, Domitien ?
— Oui, oui, murmura-t-il.
Et comme il s’apercevait de tout ce qu’avait d’insolite ce mutisme, il fit un grand effort, releva la tête, et poursuivit une conversation dont on sentait trop combien elle lui était indifférente.
— Je… Je serai bien aise de revoir Anvers. Et toi, Wilfrida ?
I] la regarda bien en face, pour la première fois, d’un air qui voulait être assuré, mais qui décelait une arrière-pensée. La gêne de l’homme qui s’efforce d’être naturel et se rend compte qu’il ne l’est pas.
— Moi aussi, dit Wilfrida.
Karelina se levait, emportait les assiettes à la cuisine.
On entama le poulet froid et la salade.
Le déjeuner s’acheva en silence. Il y avait sur la table, dans une coupe en faïence de Delft bleue et blanche, des biscuits et des petits fours. Distraitement, Van Bergen y puisait et grignotait, l’air absent.
— Veux-tu des fruits, Domitien ? demanda Wilfrida.
— Non, Wilfrida, je n’ai pas bien faim, tu sais…
Elle se tourna vers Karelina, qui regardait son assiette : Et toi, petite ?
— Non, ma tante, merci…
Son regard alla de l’un à l’autre, lentement.
— Vous n’êtes pas malades, tous les deux ?
— Malade ? Mais non, mais non… Pourquoi veux-tu… ?
Il essayait de rire. Il s’essuya la bouche avec sa serviette, du geste de quelqu’un qui a mangé d’excellent appétit, et vit sa femme qui continuait à les regarder, l’un après l’autre, en hochant très légèrement la tête. Il rejeta dans son assiette son biscuit entamé, et déchargea lui aussi sa poitrine d’un soupir.
Karelina, le front baissé, suivait du bout des doigts, sur la nappe, les arabesques en relief d’une broderie de feuillage. Le jour tombait d’en haut, obliquement, sur son visage, le flétrissait.
— Eh bien, dit Wilfrida, je m’en vais vous faire une tasse de café…
Elle se leva avec lenteur, une espèce de fatigue. Elle s’arrêta un instant derrière Karelina et caressa doucement ses cheveux. Puis elle s’en alla vers la cuisine. Elle atteignait la porte. Elle l’ouvrait.
— Wilfrida ! s’écria Van Bergen d’une voix altérée.
Elle se retourna.
— Wilfrida, veux-tu attendre un instant ?… Je… Nous voulons… Nous avons quelque chose à te dire.
Elle le vit très blanc, mais résolu, et la face tendue comme pour la lutte. Et elle restait là, la main sur la poignée de la porte ouverte. Elle avait senti dans sa poitrine quelque chose s’arrêter, puis repartir à grands coups affolés. Elle murmura, sans savoir ce qu’elle disait :
— Est-ce bien nécessaire ?…
— C’est nécessaire, dit Van Bergen.
Wilfrida referma la porte et revint s’asseoir, comme d’habitude, à la mode d’autrefois, toute droite sur le bord de sa chaise, dans cette attitude un peu sévère qu’elle tenait d’une enfance religieuse. Et elle les attendit. Karelina s’était levée, livide, pressant son mouchoir sur sa bouche d’une main crispée.
— Tu devines peut-être de quoi j’ai à te parler, Wilfrida ?
— Oui, dit celle-ci, d’un ton bas, mais ferme.
— Tu sais. Tu as compris ce qui se passe ?
— Oui.
Le oui tomba, écrasant.
Van Bergen s’arrêta un instant, comme pour rassembler toute sa volonté, puis il poursuivit :
— Je ne cherche pas d’explication. C’est ma faute. N’en veuille pas trop à Karelina, c’est tout ce que je te demande. Je suis le seul responsable.
— Je… Je ne vous en veux pas, murmura Wilfrida. Mais, Domitien, Domitien, pourquoi me dis-tu ces choses ? Pourquoi n’as-tu pas pitié de moi ?
Elle se cacha le visage dans ses mains, étouffa une plainte.
— Wilfrida ! s’écria Van Bergen.
Il se précipita vers elle, la prit par les épaules, fortement :
— Wilfrida, Wilfrida, ma femme !
Mais elle ne l’écoutait pas et gémissait d’une voix entrecoupée :
— Je ne vous en veux pas… Je ne vous en veux pas… Mais ne me dis plus rien… Tais-toi ! Tu me fais trop de mal… Tais-toi !
Elle retomba sur sa chaise, le corps secoué de sanglots.
Van Bergen eut un grand geste de désespoir et ne dit plus rien. Il gagnait la porte ; Wilfrida l’arrêta d’un geste de la main :
— Domitien… Ne pars pas. Tu voulais parler…
— Je n’en ai pas le courage…
— Il faut l’avoir.
— Wilfrida ! Comment veux-tu que je t’impose…
— Il faut parler, Domitien ! Tu as quelque chose à me dire, parle.
— Je ne peux pas !
— Je le veux, maintenant ! Karelina, auras-tu plus de courage que lui ?
— Écoute, Wilfrida, murmura Van Bergen, je voulais te dire… Tu dois me croire… Nous nous étions juré de tout cesser, Karelina et moi. Nous l’avions juré. Et nous avons tenu parole… Tu dois me croire ! Seulement…
— Seulement ?
— Il est trop tard…
— Trop tard ?
— Pardonne-moi, ma femme… Karelina… Karelina attend un enfant…
Elle le regardait d’un air hébété. Elle répétait tout bas :
— Karelina attend un enfant… Un enfant… Un enfant…
Elle se cacha le visage dans les mains.
— Jésus ! Quelle douleur !…
— Wilfrida, murmura Van Bergen.
— Laisse-moi, Domitien… Laisse-moi, va…
Elle se relevait en s’appuyant au rebord de la table, s’en allait d’un pas incertain vers la porte. Il voulut l’aider, la soutenir. Elle répéta : « Laisse-moi, va… », d’un air si misérable qu’il la laissa partir.
On l’entendit qui montait péniblement l’escalier.
⁂
Il ne la revit que le soir. Elle n’était pas redescendue. Inquiet, vers huit heures, il alla frapper à la porte de la chambre et appela.
— Wilfrida, tu es là ?
— Entre, dit-elle d’un ton presque naturel.
Il entra.
Elle était sur une chaise, tout près de la fenêtre, forme indistincte, la tête penchée, les mains nouées sur les genoux. Elle releva le front, ferma les yeux, éblouie, parce qu’il allumait en entrant. Elle tourna vers lui un visage sans regard et se passa doucement les mains sur les paupières.
Il s’assit devant elle, sur une des deux petites chaises rustiques, en bois teinté garni de cretonne. Il éprouvait involontairement une espèce de soulagement, maintenant qu’il avait avoué. Il attendait, espérait qu’elle parlerait. Mais elle continuait à se frotter les paupières, doucement, parce qu’elle avait les yeux las de pleurer.
Il dit à la fin, tout bas :
— Eh bien ! Wilfrida ?
Elle releva la tête.
— As-tu réfléchi ? As-tu… as-tu trouvé une solution, quelque chose ? Quelle décision penses-tu prendre ?
Elle respirait lentement et promenait autour d’elle un regard pensif, qui ne voyait pas les choses. Elle arrêta ce regard sur son mari.
— Quelle décision veux-tu que je prenne ? murmura-t-elle. Commande, toi.
— Moi ?
— Tu n’es pas entré dans cette aventure sans savoir où elle te mènerait, Domitien ? Dis, parle. Moi, tout m’est égal, maintenant…
Il secoua la tête et dit : « Je n’ai pas le droit… »
Elle s’était levée. Elle allait à la table de nuit, feuilletait son missel d’un geste machinal. Elle reprit sans le regarder, d’une voix qu’on sentait contrainte et faussement calme :
— Je présume que tu as l’intention de rester auprès de Karelina ? Tu ne peux pas la laisser dans cet état, d’ailleurs.
Il répondit lentement : « Non, je ne peux pas… »
— Eh bien, Domitien, c’est simple, tu resteras avec elle. Moi, je retournerai à Anvers. N’est-ce pas ? Tu viendras me voir, d’ailleurs, de temps en temps, si tu veux.
Il s’était levé à son tour. Il dit d’une voix basse, presque humblement :
— Tu sais bien que je ne peux pas me passer de toi, ma femme…
Et malgré la détresse de Wilfrida, il vit passer sur ses traits une lueur fugitive de joie. Elle posait sur lui, à présent, un regard qui était presque celui d’autrefois, où se lisait un peu d’espérance mêlée à une immense inquiétude.
— Alors ? demanda-t-elle.
— Alors, je ne sais pas. Je ne peux pas laisser Karelina. Et j’ai besoin de toi. Je m’en remets à toi, Wilfrida. Décide.
Et, comme pour mieux marquer qu’il s’en désintéressait, il revint à sa chaise, se rassit. Il reste là, le menton dans la main, les yeux à terre. De temps en temps il regardait Wilfrida.
Elle réfléchissait, le front tendu. Elle finit par dire :
— Domitien, véritablement, est-ce moi que tu veux suivre ? Ne mens pas. C’est inutile. N’aie pas pitié de moi. Sois seulement sincère, j’aurai du courage. Mais il faut que je sache.
— Wilfrida, fit-il gravement, je ne peux pas me passer de toi. Tout me lie à toi. Toute notre vie, toute notre œuvre. J’ai besoin de toi.
— Veux-tu retourner avec moi à Anvers ?
— Je retournerai avec tot à Anvers.
— Quant à Karelina, il faut éviter le scandale, n’est-ce pas ? Ton nom, ton renom… Karelina pourrait rester ici, je pense… Tu viendras la voir de temps en temps, si tu veux… Elle n’est pas entièrement coupable… Je sais, ce n’est pas l’existence rêvée,… mais songez-y bien, il n’y a que cette situation-là. J’y ai bien réfléchi : avant tout, pas de bruit sur ton nom. Pas de scandale. Tu peux continuer ton travail, à Anvers, comme autrefois… Et quand cet enfant viendra, eh bien, tu t’en occuperas, que veux-tu ?… ce n’est pas de sa faute, à lui…
Elle eut un sourire mélancolique :
— Tu seras comme beaucoup d’autres, tu auras deux ménages…
— Wilfrida !
— Qu’en penses-tu ?
— Je ne vois pas mieux, en effet…
— Donc, nous partirons demain pour Anvers !
— Demain… Oui.
Il se tut un instant, puis murmura avec effort :
— Je te remercie, Wilfrida. Tu es bonne. Merci.
Alors, elle leva les épaules, d’un air désabusé. Et elle eut, pour la première fois, un mot amer, le seul qu’il entendit jamais :
— Que veux-tu, mon ami… Tu as laissé tomber le bonheur : j’essaie d’en recueillir les débris…
⁂
Ils partirent le lendemain sur le Zeemeeuw. Et Karelina resta seule à Windhuis.