‹ L’Empreinte du dieuChapitre 11 sur 18 · 02 · 07

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Février sévissait sur Walcheren. Il faisait un rude hiver, un de ces hivers comme on en voit dans cette portion occidentale de l’Europe, avec de grands vents librement accourus du pôle, une neige épaisse durcie sitôt sa chute, une gelée tenace de dix et douze semaines, figeant les canaux et les étangs, couvrant le pays d’une croûte glacée.

Ce qui rend les froids si pénibles, ici, c’est le vent, le libre vent que rien n’arrête dans sa course à travers l’océan, et qui déferle sur la plaine avec une infrangible violence.

Cette année, chose rare, la mer avait gelé. Une ceinture de glaces encerclait les îles des estuaires et leur faisait une farouche défense. Il avait même fallu faire passer un brise-glace à l’entrée du petit port de Veere.

Karelina attendait Domitien, — l’ « espérait » plutôt. — On était un mardi. Il venait quelquefois, ces jours-là, quand son travail le laissait libre avant le jeudi.

Elle était dans la claire petite salle à manger de Windhuis, plus blanche que d’ordinaire parce que la neige qui couvrait la digue projetait au plafond de pâles reflets inhabituels. Elle regardait à travers les vitres la longue bande de mer grise et moutonnante, sous le fouet du vent. Et quand elle voyait pointer au loin une voile, vers le large, elle tâchait de reconnaître si ce n’était pas la silhouette familière du Zeemeeuw, louvoyant vers le chenal de Veere.

Elle avait près d’elle le berceau où dormait la petite Domitienne. Elle lui imprimait du pied une oscillation régulière. Et il n’y avait, dans toute la petite maison au bord de l’Ooster Schelde, que ce bruit doux, ce craquement léger et rythmé du berceau.

Karelina s’ennuyait, dans ce silence. Cette mer rude, ce ciel plus âpre, à l’approche du soir, avaient quelque chose de triste. Elle regardait, au pied de la digue plantée d’une triple rangée de courts pilotis hérissés, les longues et lourdes lames grises, aux sauvages crinières blanches, déferler contre les blocs de glace, y cracher une écume mousseuse, y creuser des cavernes, avec de sourdes et lointaines détonations. La glace craquait, par place, se brisait comme un bois sec qui casse, ou bien s’écrasait, bloc contre bloc, avec de sinistres gémissements. Et la mer, un instant, se retirait, jusqu’au prochain assaut, laissait à nu ce hérissement de dents blanches et fracassées, qui gardaient encore, comme la laine arrachée d’une toison, des lambeaux d’algues vertes et des flocons d’écume.

Elle avait passé tout l’hiver à Windhuis. Elle y était venue avec l’enfant, en sortant de chez Mlle Degroëne. Et elle y vivait heureuse, n’ayant, en tout, que les visites de Domitien qui venait le jeudi, d’ordinaire, pour repartir le samedi, et la compagnie intermittente de Maria Van Oostland. Celle-ci arrivait chaque matin, ou bien envoyait ses enfants. La petite Domitienne grandissait, atteignait ses six mois, et absorbait toutes les minutes de Karelina.

Domitien ne viendrait pas aujourd’hui. Après un dernier regard sur la mer, Karelina, en soupirant, s’était levée pour aller fermer les volets et les portes, parce que le soir tombait. Elle eut une idée, tout à coup. Elle se rappela que, quelquefois, le Zeemeeuw, arrivé trop tôt, attendait, une heure et plus, la marée, devant l’écluse de Veere. Qui sait s’il n’était pas passé, déjà, avant que Karelina ne fût venue à la fenêtre ? La marée n’était pas encore étale. Karelina, en se penchant, vit le niveau du flot à un bon mètre au-dessous de la ligne noire qui marquait le sommet du flux. Une heure encore, au moins, à attendre. Et si Domitien était là, compte tenu du chemin à faire à pied de Veere jusqu’ici, il n’arriverait pas avant deux grosses heures.

Karelina hésita une seconde, puis se décida. Elle prit un châle, un manteau, emmitoufla la petite Domitienne dans une grande pèlerine et sortit.

Il y avait, un peu avant Veere, une éminence, sur la digue, du haut de laquelle on distinguait le petit port et toute l’espèce de golfe que forme là l’Ooster Schelde, jusqu’aux îles de Beveland et de Schouwen.

Karelina traversa le jardin, suivit la route sur la digue, une longue piste blanche de neige durcie, qui dominait la mer, à gauche, et les champs, à droite, et que le vent prenait en écharpe.

Il faisait très froid, Karelina marchait vite, pour être rentrée avant la nuit. Et comme Domitienne était lourde, elle avait chaud tout de même. Elle atteignit la butte, s’y arrêta, chancelante, et si violemment assaillie par la bise qu’elle devait se pencher en arrière pour garder l’équilibre. De là, elle voyait Veere, un petit village noir et blanc sous la neige, comme sous une lourde couverture d’ouate, avec des cheminées fumantes, et des fenêtres qui rougeoyaient au ras des terres feutrées de blanc. Le clocher, un vieux clocher à flèche bulbeuse, couverte de feuillards de zinc blanchis par l’air salin, s’érigeait sur cette tranquillité. Pas une barque en vue. Plus près, entre le village et la digue où Karelina se tenait, une série de pâturages coupés de haies noires, envahis d’une eau vitrifiée, et qui luisait sous des poils d’herbe rare, avec de pâles reflets d’acier.

Un grand moulin tout neuf, toit d’ardoises, tour ronde couleur de craie, et grandes ailes brunes ajourées, tournait dans le soir et faisait penser sans qu’on sût pourquoi à une grande créature vivante. Au pied du moulin descendait un chemin en pente. Là, sur la neige, de petits bonshommes emmitouflés, — garçons ou filles ? — en gros sabots, le bonnet sur les oreilles et le cache-nez volant, s’exerçaient à des glissades, et poussaient de vieilles caisses ou de petits traîneaux. Tout cela sur un fond extraordinaire, un fond de neige blanche teintée de mauve, dans le crépuscule, et d’une couleur que l’imagination ne saurait créer. On évoquait irrésistiblement les tableaux de Breughel le Drôle, les patineurs au nez violacé, engoncés dans leurs lainages, les maisons tapies sous la neige, fumantes, et piquées de feux rouges, dans le soir.

Karelina, un peu triste, avait fait demi-tour. Elle revenait vers Windhuis, moins vite, maintenant luttant contre le vent. La nuit tombait. Windhuis, sous ses peupliers droits et sveltes, n’était plus qu’une ombre tassée. Karelina en approchait, quand, derrière elle, un pas rapide sonna sur la croûte de neige dure. Elle se retourna. Une silhouette approchait, vite. C’était un homme très grand. Il marchait si rapidement qu’il semblait courir. Il venait droit sur Karelina.

Elle eut un pressentiment brutal. Sans raison, elle fit demi-tour, elle courut vers Windhuis. Elle en était à trois cents mètres. Elle se hâtait de toutes ses forces. Mais le sol était glissant, et la petite la gênait. Derrière elle, les pas se rapprochaient. Moite, les membres défaillants, elle avait l’impression de vivre un cauchemar. Elle retourna la tête, une fois. L’homme n’était plus qu’à cinquante pas.

Un sursaut la jeta en avant. Elle atteignit le portillon du jardin, l’ouvrit, s’élança dans l’allée… La minute d’après, elle était dans sa cuisine, à bout de souffle, effondrée sur une chaise, à demi morte d’épouvante.

Elle reprit haleine, se leva, alla regarder derrière le rideau. Sur la route, la silhouette, arrêtée, hésitait.

Elle eut un cri de désespoir :

— C’est lui ! C’est lui !

Et elle jeta autour d’elle un regard affolé, pour chercher un secours. Rien. Elle était seule.

Gomar t’Joens, une minute, resta encore sur la route, à regarder les alentours avec circonspection. Puis il se décida, poussa le portillon et entra dans le jardin.

Il fit le tour de la maison, repassa devant la fenêtre de Karelina, si près qu’elle se rejeta instinctivement en arrière. Et il atteignit la porte du corridor. Il sonna. Une fois, deux fois. Karelina, pétrifiée, attendait, le souffle suspendu. De nouveau, le pas pesant fit craquer la neige. Il revenait. Il s’arrêta devant la porte de la cuisine, tourna en vain la poignée, frappa du poing, jura.

Et brusquement, à travers la vitre de la fenêtre, Karelina aperçut son visage, tout près. Il la voyait. Il eut un sourire sinistre et, d’un coup de poing, fracassa la vitre ; puis sa main chercha l’espagnolette et d’un bond il fut dans la cuisine, devant Karelina.

Il ne parlait pas. Il ne s’inquiétait pas de Karelina. On eût dit qu’il savait qu’elle ne pouvait rien faire, qu’elle était déjà retombée en servage, sous l’emprise de la même terreur qu’autrefois. Il ouvrit la porte du vestibule, tendit l’oreille vers l’escalier, n’entendit rien, et passa dans la salle à manger, dont il fit le tour. Rassuré, il s’assit près de la fenêtre, sur la chaise qu’occupait Karelina tout à l’heure, et lécha son poing saignant. De temps en temps, il levait les yeux vers sa femme sans dire un mot.

Tout à coup, il aperçut le berceau, derrière lui, dans l’encoignure. Il se leva, s’approcha, souleva la couverture qui cachait le visage de l’enfant, et le regarda. Puis il regarda de nouveau Karelina, rit encore de son rire muet, fit trois pas, de long en large, eut un haussement d’épaules ; enfin, revenant à Karelina :

— Habille-toi, dit-il.

Elle demeurait stupide devant lui.

— Habille-toi ! répéta-t-il.

Elle ne bougeait pas. Il eut une contraction terrible des sourcils. Et, prenant un manteau sur une chaise, il le lui jeta d’un air si farouche qu’elle prit le vêtement.

— Que veux-tu de moi ? souffla-t-elle.

— Rien. T’emmener. On prend le bac ce soir pour Zierickzee. On part pour Rotterdam. Ça te va ? L’autre viendra t’y rechercher… s’il te retrouve.

Elle fit un geste de révolte.

— Vas-tu te dépêcher !

— Je ne m’en irai pas d’ici.

— Tu t’en iras.

— Je ne m’en irai pas.

Elle n’avait plus peur.

— Tu me tueras si tu veux, je ne partirai pas. Tue-moi plutôt.

— Pas si bête ! Te tuer ? Je pouvais le faire si facilement sur la route, tout à l’heure ! Et l’autre, hein, à Anvers, je l’ai tenu dix fois au bout de mon outil… Non. Je veux vous embêter. Depuis deux ans, c’est bien mon tour. Et tu verras si je m’y connais. Tu vas me suivre. Tu ne reviendras plus ici. Tu ne le reverras jamais. Tu es à moi ; je ne te lâche plus.

Il la vit prête à résister.

— Et si tu ne viens pas avec moi tout de suite, continua-t-il, je te jure le tonnerre de Dieu que je prends celui-ci et que je le flanque au bas de la digue.

Il fit un pas vers le berceau.

— Gomar ! cria-t-elle. Gomar !

— Alors ? tu te décides ?

Elle se jeta à ses genoux :

— Gomar ! laisse-moi, laisse-moi, par pitié !

Elle se traînait à ses pieds.

— Gomar, je t’en supplie, laisse-moi…

Elle embrassait sa main, la mouillait de larmes.

— Femelle ! dit-il.

Il la repoussa d’une gifle, l’envoya sur le tapis où elle resta étendue, sanglotante.

— Vas-tu te relever ! cria-t-il en la frappant du pied.

Elle se releva. Il lui tendit un châle.

— Vite, bon Dieu !

I] lui jeta le châle sur les épaules.

— Ton gosse.

Elle le regarda, l’air hébété.

— T’as compris ? Faut aussi que je l’habille moi-même ? Ça sera vite fait.

Elle courut au berceau avant lui, prit la petite, l’enveloppa dans une couverture en sanglotant.

— En route, dit-il, en ouvrant la porte sur les ténèbres.

Elle eut un dernier sursaut de révolte et de désespoir.

— Je ne veux pas partir ! Je ne veux pas ! Tue-nous !

Mais il la jeta dehors, d’une poussée.

Ils prirent le chemin de Veere. Karelina marchait comme une somnambule. Derrière elle, Gomar disait :

— On prendra le bateau à Veere pour Zierickzee. De là, le train pour Bergen et Rotterdam. Ne pense pas me glisser des mains ou bien je te prends le gosse et je l’étrangle comme un pigeon. T’es prévenue. Tâche voir de ne pas nous faire remarquer.

Elle avançait sans répondre. Il poursuivait :

— Tu te dis peut-être que ce n’est pas loin, Rotterdam ? Sois tranquille, on n’y fera pas de vieux os. J’ai un engagement pour nous deux, toi lingère, moi stewart, sur la Princesse-Cécilie, pour les Antilles. Une fois en Amérique, on verra s’il faut courir plus loin ou si tu te tiens tranquille. J’ai pensé à tout.

Elle ne disait rien. Elle avançait péniblement sur la neige glissante, dans la nuit. Le chemin lui semblait interminable. Elle ne savait même plus où elle allait.

Gomar, lui, goûtait sa vengeance.

— Voilà deux ans que j’attendais ça. Tu m’aurais vu plus vite, si je n’avais pas fait huit mois de tôle… Hein, tu croyais avoir la paix. Qui diable penserait à venir te chercher à Walcheren ? Pauvre agneau, si tu savais comme ç’a été facile ! J’ai eu qu’à le pister, ton protecteur, il m’a montré la route. Étiez-vous gentils, tous les deux en famille !… J’en rigolais, ma parole ! Y a des fois tout de même où j’ai pas été loin de vous descendre… Allons, grouille-toi, on va manquer le bac.

On arrivait à Veere. Gomar prit Karelina par le bras.

— Arrête.

Il fixa sur elle un regard dur.

— On va traverser le village. J’ai mon feu dans ma poche. Tu resteras près de moi. Si tu dis un seul mot, si tu bouges une patte… le gosse d’abord… Compris ? Marche. Et sois sage…

Ils entrèrent dans le village, pauvrement éclairé par quelques becs de gaz, ou les vitrines d’une ou deux épiceries. Il faisait trop froid, il n’y avait personne dehors. On allait arriver au port. On suivait la petite rue où habitaient les Van Oostland. On passerait bientôt devant leur maison.

Les Van Oostland…

Insensiblement, Karelina alla de biais, comme s’il était naturel de traverser la rue pour se rendre au port. Gomar était sans méfiance. Brusquement, Karelina fit volte-face et se sauva.

Il s’était retourné. Il la vit qui se précipitait dans l’avant-cour précédant une petite habitation. Il courut derrière elle. Déjà, elle était à la porte et pénétrait dans la maison. D’un bond, il entra dans une petite cuisine propre et gaie, qu’éclairait une grosse lampe à pétrole en cuivre jaune et en verre coloré. Trois ou quatre personnes y soupaient.

— Maria ! Maria ! Au secours ! cria Karelina.

Tout le monde s’était levé en tumulte. Gomar, fou de rage, cherchait son revolver. Mais la grande Maria était femme de tête. Elle avait dû deviner tout de suite. Déjà elle était sur l’homme, le bousculait d’une telle bourrade qu’il vacilla. Et Jooris, le fils aîné lui lançait la grosse lampe en plein visage, tandis que, par la porte ouverte, Maria hurlait au dehors, dans la nuit :

— Brand ! Brand ! Help ! Au secours ! Au feu !

Gomar, arrosé de pétrole enflammé et assailli dans la demi-obscurité, avait réussi à empoigner Jooris. Ils roulèrent à terre. Mais le jeune homme était souple : il put échapper à son adversaire, sur la tête duquel, par derrière, Maria, armée d’un sabot, frappait à tour de bras en hurlant :

— Help ! Help !

Des gens accouraient. Gomar se releva. Il comprit que la partie était perdue. On allait l’entourer, l’arrêter. Il écarta d’un revers de main la grande Maria qui revenait à la charge, gagna le jardin et disparut dans la nuit.

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