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Van Bergen vint le jeudi soir, comme d’habitude. Karelina l’attendait à Veere. Car elle était restée chez Maria, n’osant plus retourner seule à Windhuis.
On n’avait pas revu Gomar. On ne savait s’il était retourné vers Middelburg, Flessingue et le continent, ou s’il se cachait dans le pays. Personne, en tout cas, n’en avait eu de nouvelles. Et l’on était certain aussi qu’il n’était pas revenu à Veere prendre le bac pour les îles de Beveland ou de Schouwen.
Àpeine arrivé, Van Bergen s’occupa lui-même de l’enquête, avec Josef Van Oostland et son fils Jooris. On battit toutes les fermes d’alentour, on questionna les paysans. Nul n’avait abrité dans sa grange de chemineau dont le signalement correspondît à celui de Gomar. D’hôtel, il n’y en a pas, à Veere. Une auberge, seulement, ou quelques petits cafés, dont les patrons connaissaient aussi bien les Van Oostland que Van Bergen et déclaraient n’avoir rien vu.
Un homme, en cette saison, par un froid intense, dans un pays détrempé par le dégel, qui était brusquement survenu, ne peut vivre comme un loup, tout seul, sans gîte et sans manger. Il devenait certain que Gomar t’Joens, à pied ou en autobus, était retourné à Middelburg.
— Mais il peut revenir, disait Karelina. Ce n’est pas loin, Middelburg.
— Pourquoi veux-tu qu’il revienne ? objectait Van Bergen. S’il voulait revenir, il ne serait pas parti. Non, rassure-toi, il est maintenant de l’autre côté de l’Escaut, à Breskens ou Terneuzen, ou beaucoup plus loin. D’ailleurs, pour en être bien sûr, en retournant, samedi, je me renseignerai au bac. Un gaillard comme Gomar ne passe pas inaperçu. Les marins, un contrôleur ou l’autre, l’auront bien remarqué.
— C’est égal, disait Karelina, je ne suis pas tranquille. Maintenant qu’il sait où nous sommes, il reviendra, Domitien, tu verras…
— Mais je n’ai pas l’intention de te laisser ici, petite. À peine rentré à Anvers, je te chercherai quelque chose dans la banlieue, à peu de distance de la maison. Tu prendras garde, voilà tout, de ne pas trop te montrer.
— Mais je ne pourrai jamais attendre, Domitien. Je vais mourir de peur, si je dois rester ici seule, à Windhuis. Non, non, je pars avec toi. Je trouverai bien une chambre où me cacher, à Anvers.
— Il n’est pas question de rester seule à Windhuis. Je puis m’arranger avec les Van Oostland pour que Jooris te garde, la nuit. Un bon chien, un revolver… ; tu n’aurais pas peur, je suppose. Et même, tiens, je demanderai à Maria, que, sitôt mon départ, tu t’en ailles aussi chez elle. Tu vivras là quelques jours en m’attendant. Tu seras tranquille, ainsi, je pense ?
— J’aimerais mieux partir avec toi.
— Voyons, voyons, sois raisonnable. Deux jours, trois jours, le temps que je te trouve un gîte, ce n’est pas là une affaire… Il faut être raisonnable, Karelina…
Mais elle restait nerveuse. Le jour qu’il dut partir, elle pleura toute la matinée. Il finit par lui promettre de revenir le surlendemain, et de l’emmener sur le Zeemeeuw à Anvers, eût-il trouvé ou non l’installation qu’il voulait.
Il s’en alla avant que le soir tombât. Maria et Josef étaient venus jusqu’à Windhuis. Lui parti, Karelina s’en irait avec eux à Veere, pour y demeurer jusqu’à son retour.
Elle voulut faire avec lui un bout de chemin. Elle l’accompagna près d’un kilomètre, sur la longue digue basse, à l’ouest de Windhuis. Il avait laissé le Zeemeeuw sur une grève, au nord de Wrouvenpolder.
— Tu ne seras pas longtemps parti, n’est-ce pas ? demandait Karelina.
— Mais non, petite. Deux jours, trois jours au plus…
— Pourquoi n’as-tu pas voulu que nous rentrions avec toi ? J’aurais été si contente…
— Tu sais bien que ce n’était pas raisonnable. Notre petite Domitienne dans une chambre d’hôtel, voyons… Tu es donc si inquiète ?
— Oui. Je ne sais pas pourquoi, on dirait qu’il va m’arriver un grand malheur, quelque chose d’épouvantable…
Van Bergen regardait Karelina. Elle avait les yeux pleins de larmes. Il l’embrassa.
— Quel gros chagrin ! Tu me ferais hésiter…
Il hésitait, en vérité, à la voir si faible, si craintive. Mais il se reprit :
— Non, vraiment, ce serait déraisonnable. Allons, Karelina, encore un peu de courage. Je t’en ai tant demandé, déjà. Tu dois en avoir l’habitude…
— Il ne m’en a jamais tant fallu que pour te laisser partir ce soir. J’ai peur pour toi.
— Peur ? dit-il en riant. Allons, allons, chasse toutes ces chimères. Tu me reverras mardi soir. Et je t’enlève sur mon Zeemeeuw, mon brave vieux goéland. Trois jours ! Comme Colomb, je te demande trois jours… Veille bien sur la petite. Et, maintenant, un baiser, et vite à Windhuis, ma chérie. Voici le soir.
Elle se jeta dans ses bras encore, avec passion. Et il fut ému sans savoir pourquoi ; il mit lui-même une espèce de ferveur dans le baiser qu’il lui rendit.
De loin, une fois encore, il se retourna. Elle s’en allait sur la digue, silhouette mince, et se retournait aussi, pour agiter son voile blanc, en adieu. De la main, il répondit au geste, avec une involontaire mélancolie.
Il allait bon pas. La digue s’éloignait de la côte, pénétrait vers les terres. Il la quitta. Il suivit une espèce de lande sablonneuse, où restaient encore, malgré le dégel, des plaques de neige glacée. La ligne rousse d’un bois s’apercevait, dans la distance. Il l’atteignit. C’était le bois de chêne tordus, bas et rabougris, qu’il aimait hanter, jadis, avec Karelina.
Il suivit une sente dans le bois, à travers les dunes, — un chemin étroit, encaissé et perdu. Le soir venait et l’emplissait d’ombre. Des herbes rudes, de chaque côté, le hérissaient, des arbres nus et sinistres, tendant des moignons fracassés. Deux longs sillons parallèles et boueux, les traces qu’avaient laissées les chars de paysans ramenant de la mer les moissons de goémons et de varech, s’enfonçaient vers les lointains. Et c’était tout Ruysdaël, dans sa grandeur sauvage…
Van Bergen allait et songeait. Une tristesse confuse l’assiégeait, comme un pressentiment. Il semblait que l’inquiétude irraisonnée de Karelina eût laissé quelque chose en lui.
Le chemin montait vers la dune, en atteignait le faîte, pour redescendre l’autre versant. Mais de là-haut, un instant arrêté, Van Bergen embrassa d’un coup d’œil unique la mer et une vaste étendue de côte basse, d’un jaune pâle, par delà le vallonnement des dunes. Le Zeemeeuw reposait, coque noire et ronde plantée vers l’avant d’un mât de couleur brune, à pomme blanche, et frémissant déjà sous la lente poussée de la marée. La mer montait, illimitée, largement plaquée d’un rouge sanglant, sous le soleil couchant. Un vent d’infini, une rude bise marine, au chant monotone et désespéré, secouait, parmi les sables blanchâtres, de dures et maigres touffes d’hoyats desséchés. On ne pouvait, à voir cette solitude, cette grève désolée, si proche des hommes, et qui évoquait pourtant des âges anciens, s’empêcher de songer à la tragique incertitude de l’aventure humaine…
Van Bergen s’était assis sur une souche et rêvait. Il envisageait la mort et s’inquiétait de ceux qu’il laissait derrière. Karelina, l’enfant, quel sort les attendait, lui disparu ? L’isolement, la misère, la honte ? Quel fardeau de responsabilité sur ses épaules ! Il se sentit plus vulnérable en ces êtres qu’il aimait. Puis la pensée soudaine de Wilfrida lui revint, consolante et lumineuse comme une espérance.
« Wilfrida… »
Il redit le nom, tout bas, pour lui-même. De le prononcer évoquait plus intensément le doux visage douloureux, la chère créature aimante qu’il avait torturée, et qui était restée quand même toute charité et tout amour…
Wilfrida ! En elle, il pouvait avoir confiance. Il la vit telle qu’elle était, sensible à l’excès, d’une noblesse, d’une grandeur infinies, capable du plus surhumain sacrifice… Et, mentalement, il lui confia le sort des innocentes. Il s’en remit à elle dans un élan de confiance aveugle, absolu. Elle ne saurait jamais à quel point il l’avait aimée, tout ce qu’il avait découvert en elle d’abnégation simple et grande, et inconsciente. Mais il lui dédia à cette heure, de toutes les forces de son être, un muet et fervent acte d’amour et de foi.
Il s’essuya les yeux, se leva, se remit en route.
Le chemin redescendait la dune, vers la mer et le Zeemeeuw. Van Bergen allait, tête basse. Il ne vit que tout près une forme noire, adossée à un chêne, et qui attendait. Elle se détacha, barra la route brusquement. C’était Gomar.
Il ne dit pas un mot. Il tendit vers Van Bergen son poing fermé sur un court objet massif, en acier noir. Il hésita une seconde, juste le temps de laisser comprendre à Van Bergen qu’il allait mourir.
Le claquement du coup de feu fit s’enfuir des dunes un vol de mouettes et de goélands.
Van Bergen porta les mains à sa poitrine, avança encore d’un pas, en titubant.
Il tomba sur les genoux, d’abord, puis s’abattit, la face en avant.