02 · 09
Gomar avait fui vers Domburg.
La côte nord de l’île de Walcheren forme une longue courbe en demi-cercle, Veere à l’est, Domburg à l’ouest, la terminent, avec, presque au milieu, mais à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, les villages de Wrouvenpolder et de Oostkappelle.
C’est un pays de polders, de dunes et de bois.
De l’île de Walcheren, on s’évade par deux portes. Au sud, Flessingue. Au nord. Veere. De là, des bacs relient Walcheren aux autres îles et au continent.
Le projet de Gomar était de partir vers l’ouest, d’atteindre Domburg, parce qu’il pensait qu’on ne le chercherait pas de ce côté. Le village de Veere, à l’est, étant le port le plus proche pour sortir de l’île, on croirait qu’il s’y était réfugié.
De Domburg, il redescendrait vers le centre de l’île, et Middelburg. De là, un train ou un taxi le mènerait en quelques minutes à Flessingue où il trouverait bien, à défaut du bac qu’il n’oserait prendre, une barque de pêche pour le ramener à Terneuzen ou Breskens, sur le continent.
Il roulait à vélo. Il avait retrouvé sa machine, une bicyclette de louage, qu’il avait cachée dans un fourré. Et il allait à travers bois, péniblement, dans les sables qui s’enfonçaient sous les roues. Il finit par descendre et marcher un moment. Puis il trouva un chemin praticable, une espèce de sentier pavé de briques, et juste assez large pour lui.
Le bois devenait plus propre, moins sauvage, finissait presque par ressembler à un parc. Gomar trouva, plusieurs fois, enfermées sous verre dans de petits cadres accrochés à des poteaux, des cartes du pays, schématiques, mais suffisantes pour guider le touriste. Il déboucha bientôt sur une grande route droite, rouge, bordée de chalets et de villas, et qui menait directement à Domburg.
Arrivé là, il descendit à nouveau de sa bicyclette, alla à pied jusqu’à la mer, une mer démontée et blanche d’écume, déchiquetée aux rangs de pieux parallèles qui servaient de brise-lames. Le jour mourait. Il n’y avait pas une âme sur la plage. Dans les dunes, à cent pas de lui, la silhouette ronde et ventrue du phare se dressait, coiffée d’un toit plat, et vaguement pareille à quelque gros champignon.
Il revint vers le village désert, une petite station balnéaire vide et morte en cette saison d’hiver. Il faisait grand vent. Pas un être ne sortait des petites maisons aux volets clos. Seul, un chat perdu miaulait sur un seuil. Et Gomar craignait de se faire remarquer en demandant la route de Middelburg. Il voulait ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.
Il se rappela qu’il avait dans sa poche une carte rudimentaire du pays. Le marchand de bicyclettes à qui il avait loué le vélo, à Middelburg, lui avait donné, comme à tous ses clients, sa carte, avec son nom, son adresse et, au verso, un schéma très simple de l’île de Walcheren, et des routes principales. Il avait même particulièrement recommandé à Gomar la route du nord, de Veere à Domburg, comme la plus pittoresque.
Gomar retrouva la carte et, au sortir du village, la consulta.
Il devait être, calcula-t-il, à dix-huit kilomètres de Middelburg. La vraie route, la meilleure, passait par Oostkappelle et Serooskerke. Seulement, on pouvait aussi atteindre Middelburg plus directement, par un petit chemin qui avait l’avantage de ne couper aucune agglomération.
« Voilà ce qu’il me faut », pensa Gomar.
Il étudia le pays. Il avait devant lui une vaste plaine. Une ferme ici, une file de tilleuls ailleurs, des haies, des lignes de saules têtards gênaient la vue. Très loin, il put encore distinguer un haut clocher surmonté d’une flèche en forme d’oignon. Seulement, Gomar n’était pas sûr que ce fût celui de Middelburg. Il lui trouvait en effet une vague ressemblance avec le clocher de Veere. Mais comme les deux villes étaient vers l’est et toutes les deux à une douzaine de kilomètres mesurés à vol d’oiseau, il était impossible de dire si c’était l’une ou l’autre.
Gomar en était là de ses incertitudes quand il vit arriver derrière lui un groupe de Hollandaises à vélo. Elles passèrent devant lui, arrêté. Il s’était baissé prudemment et faisait mine de renouer son soulier, afin de n’être pas vu. Elles s’éloignèrent. Quand elles furent à cent mètres, il sauta sur sa bicyclette et les suivit. Il y avait beaucoup de chances pour qu’elles allassent à Middelburg. Et dans tous les cas, elles le mèneraient vers une agglomération du centre, où il se débrouillerait. Elles filaient d’un train paisible et régulier, poussées par un violent vent de biais. Il voyait par-dessus les haies, aux détours de la route, paraître et disparaître leurs coiffes blanches, et il veillait, en gardant sa distance, à ne pas se faire remarquer. Mais bientôt, la nuit tombée, il ne distingua plus, devant lui, que les feux des lanternes qu’elles avaient allumées. À ce moment, un autre cycliste les croisa. Et comme Gomar n’avait pas d’éclairage, il crut sage de se jeter au fossé pour n’être pas aperçu. Quand il reprit sa route, ses éclaireurs avaient disparu.
Il jura et repartit. La nuit était sans lune. Il culbuta deux fois, vélo par-dessus tête, atteignit enfin la première maison d’un hameau. Après avoir hésité, il s’approcha d’une porte, rabattit sa casquette sur ses yeux et frappa. La porte s’ouvrit. Une femme se montra.
— Madame, demanda-t-il, comment s’appelle ce village ?
— Ce village ?
Elle semblait ne pas comprendre qu’on lui demandât ça.
— C’est Poppendamme, je pense ? Je me suis perdu…
— C’est Wrouvenpolder, dit la femme.
— Hein ? Wrouvenpolder ?
— Ja, ja, Wrouvenpolder.
Et la femme, brusquement inquiète, poussa la porte. Il inséra son pied entre le battant et le chambranle.
— Madame, madame… La route pour Middelburg ?
Elle chassa le pied de Gomar d’un bon coup de sabot et lui claqua la porte au nez.
— God Verdoeme ! jura Gomar.
Il s’était trompé de chemin, avait tourné en rond et se trouvait à deux kilomètres de son point de départ.
Veere lui était interdit. C’était là qu’on le chercherait d’abord. Retourner à Domburg, c’était se heurter au même problème, recommencer l’aventure qu’il venait de subir. Au sud, il y avait Middelburg. Mais comment y parvenir la nuit, à travers ces chemins tortueux ? Au nord… Au nord, c’était la mer, et…
Il sentit son cœur battre plus vite.
— Il faut pourtant que je sorte de ce pas-là, et vite, grommela-t-il.
Il eut une inspiration : la barque de Van Bergen. Là, tout près… Cependant il hésitait à risquer l’aventure. Si le corps avait été découvert ? S’il allait donner en plein dans la police ? Ou bien s’il n’arrivait pas à manœuvrer la barque ?
Il réfléchit, se raisonna. Qui diable aurait passé par ce coin perdu, pour rencontrer le cadavre ? Et d’ailleurs, ici ou là-bas, à supposer que le crime fût découvert, le péril, pour Gomar, était le même. Il n’était pas à deux kilomètres !…
— Au contraire, pensa-t-il. Plus près je serai, moins je risquerai. Et pour le bateau, un moteur, c’est un moteur. J’en sortirai. Tout plutôt que de me faire pincer comme un rat…
Il se décida, chercha le vent, un vent du nord-ouest. Et, à travers champs, il marcha face à la bise, un peu vers la droite. La côte était au nord. Il ne pouvait la manquer.
Ce fut une rude marche, par une nuit d’encre. Gomar traînait son encombrante bicyclette, sautait des ruisseaux, des haies, des clôtures de barbelés. Il allait au hasard, glissait, tombait, repartait. Il jurait sans discontinuer contre cette grande bringue de bécane, qui entravait sa marche et l’épuisait. Il n’osait pas l’abandonner, de peur qu’elle ne révélât sa piste. Il se déchirait aux ronces, dégringolait dans les fossés, suait, haletait, fourbu. Depuis trois nuits qu’il était arrivé à Walcheren, il couchait dans les bois et il avait à peine mangé.
Le nord, toujours le nord. Jamais il n’avait vu un pays pareil, plein de clôtures, de bois, de fossés. Il traversait des jardins, puis de vastes espaces labourés, des sables stériles, des propriétés privées. Il avait les bras engourdis à force de lancer son vélo par-dessus des obstacles. Il était pris de rage contre cet engin stupide. Il l’aurait brisé avec délices, s’il avait pu en cacher les débris. Il finit par l’abandonner.
Àtout prix, il fallait gagner la côte, trouver un bateau, et fuir. Il était perdu, s’il ne quittait pas Walcheren avant l’aube.
Il connut une fois de plus l’angoisse de se sentir traqué, comme un gibier.
Il atteignit enfin les dunes, traversa un petit bois qu’il ne reconnut pas. Et, tout à coup, il se trouva devant une espèce de sente, qui descendait vers la mer, toute proche. C’était si pareil au décor de tout à l’heure, au chemin de sable où il avait attendu Van Bergen qu’il tressaillit, saisi de la peur soudaine et stupide de retrouver devant lui le cadavre.
Il regarda. Rien. Il descendit vers la mer : la grève était noire et déserte. Pas de bateau. Où était le Zeemeeuw ? À droite ? À gauche ?
Gomar hésita. Il était désorienté, perdu. Il se sentait de plus terriblement exposé, sur cette plage nue ouverte à tous les vents. On eût dit que de tous les côtés des regards le surveillaient.
Instinctivement, il jeta un coup d’œil autour de lui. L’idée de suivre un long moment cette plage, à la recherche de la barque, lui faisait peur. La nuit était noire. Mais on eût dit qu’il traînait ici une clarté diffuse. Le fond du ciel restait distinct, au-dessus de la ligne sombre de la mer. Des dunes, Gomar devait être aperçu, sur ce fond plus pâle.
Et puis, il y avait ce cadavre, dont il était trop proche.
De nouveau, il regarda autour de lui avec inquiétude.
Rien.
Avec un frémissement doux, le flot vint jusqu’à ses pieds. Gomar se baissa, trempa son mouchoir dans l’eau salée, pour rafraîchir son iront. Et quand il se releva, il aperçut au loin deux silhouettes noires, qui approchaient.
— Vu ! pensa-t-il.
Peut-être après tout, n’étaient-ce que des pêcheurs ?
Il resta là, debout. Les hommes avançaient. Il les vit se séparer, arriver vers lui comme pour l’encercler. Il comprit. Et il se précipita vers la dune.
Derrière lui, des coups de sifflet retentirent.
Dans le petit bois, Gomar s’arrêta. Il glissa dans son browning un chargeur de huit balles. Il lui restait quatre chargeurs en poche.
Il redescendit vers l’intérieur du pays. Il courait pour atteindre la plaine. S’il s’arrêtait une seconde, il entendait courir, derrière lui.
Il fut bientôt dans la lande.
Il suivit un long fossé. Il était dans une espèce de cuvette. Et comme il s’arrêtait de nouveau, du sud, maintenant, lui parvinrent des voix d’hommes et des aboiements. On l’entourait.
Il se laissa glisser dans un fossé, attendit.
Du nord, des hommes venaient, un groupe, en éventail. Des chiens les précédaient. Il les voyait mal ; impossible de tirer, dans cette ombre. Tout à coup, un feu brilla. Un des hommes avait allumé une lampe électrique de poche. Gomar, posément, le canon du browning dans sa main gauche repliée, pour assurer le coup, visa. Le coup fit un bruit énorme.
La lumière avait disparu. Il y eut, là-bas, des coups de sifflet et des rumeurs. Deux ou trois silhouettes devinrent distinctes. Le browning de Gomar résonna. Des coups de feu lui répondirent, tirés vers lui au hasard. Il commençait à se passionner. Il en oubliait que sa vie était en jeu.
On parut le laisser tranquille un long moment. Deux ou trois fois, il vit bouger des feux. Il surveillait aussi le sud. Mais, de ce côté, il entendait seulement, de temps à autre, un coup de sifflet bref et n’y comprenait rien.
Il se déplaçait pour donner le change, le long de son fossé. On semblait avoir renoncé à l’attaquer de nuit. Au jour, pour lui, la position ne serait pas tenable. À tout prix, il fallait rompre ce cercle. Un seul moyen, pour cela : suivre le fossé aussi loin qu’il serait possible. Peut-être arriverait-il à traverser la ligne de siège. Une fois libre, de l’espace devant lui, il verrait. Le salut serait d’atteindre Middelburg et Flessingue.
L’espoir revint au cœur de Gomar, à envisager cette possibilité de salut. Il s’était allongé dans l’herbe, au fond du fossé. Il commençait à ramper, quand il entendit des pas, une rumeur, devant lui, au nord. Il releva la tête. Des ombres s’agitaient, des lumières allaient et venaient, sur lesquelles il tira, un peu au hasard. Il ne distinguait pas bien. On eût dit qu’on essayait par là de retenir son attention.
Et brusquement, derrière lui, il y eut un galop, un bruit étouffé et rapide. Il eut à peine le temps de se retourner. Trois grands chiens dévalèrent le fossé, se ruèrent sur lui. On l’avait pris à revers. Un chien lui saisit le bras. Un second chien lui sauta sur le dos, lui cisailla la nuque. Gomar gémit et tomba à genoux. Un troisième chien l’assaillait, cherchait à lui happer la face. Gomar, renversé en arrière, se défendait encore du bras gauche, contre la bête. Sa main droite tenait toujours le revolver. Il fit un effort désespéré, leva son bras droit où était pendu le chien par les crocs ; il put plier le bras, tirer derrière son épaule ; et la cisaille qui lui étreignait la nuque se desserra.
— Un… souffla Gomar… Un…
Son bras retombait, broyé ; mais il put reprendre l’arme de la main gauche, et tirer encore. Resté à genoux, il vacillait. Les chiens autour de lui achevaient de mourir convulsivement. Il avait du sang plein les mains, les épaules, le dos. Il n’y voyait plus. Il discerna seulement, confuses, des silhouettes d’hommes qui accouraient vers lui…
Péniblement, il leva le bras, mit le canon du browning dans sa bouche. Sa main défaillait. Ses dents mordaient l’acier de l’arme, pour la tenir.
Les policiers avaient sauté dans le fossé :
— Arrête ! Arrête !
Mais il avait tiré. Renversé en arrière, il les regardait venir, d’un œil qui se voila très vite. Il remua les lèvres, comme pour parler. Un flot gras coula de sa bouche.