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La fabrique Rooseghem, quai Bonaparte à Anvers, alignait une longue série de fenêtres grillagées, garnies de verre dormant. Quarante-cinq ouvrières, une douzaine d’hommes y travaillaient à broyer le lin et à le nettoyer de ses paillettes avant de l’envoyer aux filatures.
L’atelier de Karelina donnait sur la cour. C’était une vaste salle au premier étage, blanchie à la chaux, éclairée par une verrière, et traversée de poutrelles de fer où les déchets de lin flottaient et s’accrochaient. Au milieu de la salle, il y avait le moulin à lin, une grande machine de tôle à tambours, quelque chose comme une gigantesque lessiveuse horizontale, mue par des courroies de cuir, et que des hommes manœuvraient. On y jetait, par une trappe, le lin venu des bords de la Lys, après rouissage. La grosse mécanique l’avalait, le broyait, le décortiquait, et restituait une masse cotonneuse, douce au toucher, souple, et nette de toute paille ou impureté. Les déchets, — on appelle cela les anats, — aspirés par un fort ventilateur, s’en allaient par un tube jusque dans la réserve, où des hommes les mettaient en sacs pour les plafonneurs. Ces courtes pailles duveteuses lient en effet le mortier, et font adhérer aux murailles les crépis de plâtre ou de chaux. Ce moulin mécanique, ces deux hommes, faisaient autant d’ouvrage que les quarante-cinq ouvrières.
Celles-ci travaillaient, derrière la mécanique, aux vieux moulins à bras qu’on n’avait pas encore supprimés, parce que les moulins mécaniques coûtent cher, et aussi parce que le travail soigné demande toujours à être fini à la main. Il y avait, le long du mur, une sorte de fausse cloison, percée de fentes verticales, par où passaient les pales de longues hélices en bois. Ces hélices, on ne les voyait pas. Elles étaient montées entre la muraille et la cloison. Chaque femme, appuyée à la cloison, devant une de ces hélices où moulin, tenait dans sa main une pleine poignée de lin brut. Elle la poussait contre les pales, de toutes ses forces. Et la rotation des ailettes battait le lin, l’épluchait, le nettoyait. Les paillettes volaient, les moulins ronflaient. On voyait les femmes presser durement leur poignée de lin cotonneuse et jaunâtre contre l’hélice, l’y engager, l’y pétrir comme une pâte, une masse souple et liée, que les ailettes battaient, étiraient, déformaient, sans la désagréger. Elles se tournaient le dos, toutes à la queue leu leu, appuyées de l’épaule gauche à la cloison, et enfonçant de la main droite, à grand effort, la masse fibreuse sous les moulins. Il leur fallait donner de grandes secousses, et, tous leurs muscles tendus, vaincre la force centrifuge des pales. Et comme elles piétinaient, et portaient une espèce de gantelet de cuir aux mains, elles avaient l’air, un peu, de se battre contre les machines.
Une poussière dense volait, feutrait le plancher et les tables d’un duvet gris. Les femmes, pour se protéger, portaient sur leurs cheveux de grands mouchoirs rouges à pois blancs, noués derrière en deux longs bouts flottants, et qui, durcissant leurs traits rudes, massifs, leurs visages aux pommettes fortes, aux teintes de briques, aux yeux hardis et clairs, leur prêtaient des faces de forbans. Il régnait dans toute l’usine une senteur de lin roui, une puissante odeur de pourriture qui rappelait la Lys et la campagne de Flandre.
Karelina était tout au bout, l’avant-dernière. Elle avait une longue blouse grise, un mouchoir rouge sur la tête, des gantelets de cuir aux mains.
I] y avait un an que Van Bergen était mort. Karelina avait trouvé cette place tout de suite, à Anvers. Et depuis, elle travaillait, afin de pouvoir vivre et payer la nourrice de l’enfant.
Mme Rooseghem, la patronne, arriva. Elle s’occupait de l’usine. Le père, les fils, couraient les routes, d’Armentières à Amsterdam, pour placer des lins et acheter des matières premières. Ils avaient aussi une ferme en France, qu’ils allaient surveiller chaque semaine.
C’était une drôle de vieille femme que Mme Rooseghem, une ménagère scrupuleuse, une mère de famille vigilante, et qui se transformait, dans la journée, en un vétilleux et perspicace contremaître. Elle tenait la fabrique comme sa maison. L’économie régnait. Elle ramassait des bouts de déchets pour les porter aux caisses, exigeait des machines propres, et gourmandait les femmes qui ne se peignaient pas. Elle descendait à la chaufferie voir si Carlos, le grand chauffeur, ne marchait pas à soupapes levées, parce que la vapeur coûte cher. Elle tâtait la tension des courroies, elle apprenait aux hommes de peine à manœuvrer élégamment le balai. Elle trouvait dans une poubelle un paquet de tartines, et elle revenait demander avec indignation : « Qui a jeté du pain ? »
Car elle n’admettait pas plus le gaspillage pour les autres que pour elle-même. On la redoutait, mais sans haine. On disait : « C’est une fine ».
L’ouvrier n’en veut jamais à qui vit et travaille comme lui.
D’aspect, c’était une grande vieille femme de soixante ans, robuste, les cheveux blancs, le visage rouge, l’œil bleu, l’air débonnaire. Au demeurant, plaisante et sympathique.
Un à un, elle distribua les carnets aux ouvrières. Karelina reçut le sien, vérifia d’un coup d’œil le montant de sa paye : cent quarante-trois francs. Bonne semaine. Elle poussa une barre de bois qui commandait le débrayage de la courroie. Et le moulin ralentit sa rotation vrombissante, le ronflement décrut et mourut. Karelina jeta au panier sa dernière poignée de lin, puis elle descendit avec les autres fermes toucher son argent au bureau. Ensuite, elle sortit et traversa la cour pour s’en aller. Sur le seuil de la chaufferie, Carlos, le grand chauffeur, la salua : « Salut, Karelina ! » avec un rire cordial, un rire de nègre dans sa face charbonneuse.
On aimait Karelina. Sur le trottoir, un moment, elle fit route avec Jan Viervlet, le chef mécanicien, qui s’en allait déjeuner. C’était un homme de quarante ans, veuf, avec un petit garçon. Il savait l’histoire de Karelina et elle devinait en lui un ami.
Ils parlèrent du travail, des enfants, du temps si chaud. Jan Viervlet l’accompagna jusqu’à l’angle de la rue du Sureau. Elle le lui permettait. Il paraissait vieux. Il était toujours en cotte bleue huileuse, et maculée de cambouis. Elle se sentait à l’aise auprès de lui, comme auprès d’un vieux compagnon. Plusieurs fois il lui avait avancé quelque argent. Il gagnait de grosses semaines et possédait sa maison.
Il lui dit au revoir, entra dans le cabaret où il dînait à la portion. Et Karelina continua son chemin.
Elle habitait rue du Sureau, une chambre garnie, près de la place Saint-André. Un quartier populeux, vivant, bruyant, plein de cabarets, de boutiques et de boîtes à matelots, au cœur du vieil Anvers. Des rues en dédale, étroites, serrées, bâties de hautes maisons anciennes à fenêtres étroites, à pignons en escaliers. Des murs blancs, jaune crème, bruns et noirs, des toits d’ardoises et de tuiles couleur de suie. Et par place, au milieu de cette vieillerie pittoresque, un grand bâtiment neuf, carré, tout en verre, fer et béton, d’une esthétique nouvelle, et dont la nouveauté rebute.
La chambre de Karelina était au troisième étage d’un grand cabaret, sous-loué en totalité à des ménages ouvriers. Karelina entrait par l’estaminet. C’était pénible, parce qu’il y avait beaucoup de monde, des ouvriers, des matelots, qui l’appelaient au passage, et l’invitaient à boire avec des mots galants qui la gênaient.
Ce jour-là, elle dut s’arrêter au comptoir. On était samedi, jour du terme.
Elle paya vingt francs, laissa trois francs en plus, — le prix du traditionnel porto obligatoire qu’on offre au propriétaire. Et elle monta dans sa chambre, une petite pièce basse, chaude et triste. Le précédent locataire, un jeune homme sans doute, avait tapissé le mur de photos d’artistes de cinéma. Karelina les avait laissées, sans goût pour aménager son gîte.
Avant d’allumer son poêle, elle refit son compte, mit à part le billet de cinquante francs auquel il ne fallait pas toucher. Elle le destinait à la nourrice. Puis elle fit cuire un bifteck avec des pommes de terre réchauffées. Par la fenêtre ouverte montait le tumulte de la rue, pleine de gens qui rentraient du port et des fabriques. Karelina mangeait lentement, la bouche sèche, plus seule au milieu de cette rumeur que dans la solitude. Elle repoussa son assiette, alla fermer la fenêtre ; et comme elle n’avait plus faim, elle commença de s’habiller dans la petite pièce, étouffante comme une étuve. Une préoccupation, deux ou trois fois, la ramena vers le tiroir de la table, où était l’argent Elle eût voulu prendre trois francs, acheter des chaussons pour la petite Domitienne. À la fin, elle n’osa pas, parce que c’était la semaine du charbon.
Elle sortit. Elle suivit la rue du Sureau, la rue des Charcutiers. Il y avait beaucoup de monde aux portes et sur les trottoirs. On la regardait passer. Au coin d’une rue, elle vit un étalage de chaussures. Elle s’arrêta. Des petites pantoufles rouges, pimpantes, l’attiraient. Elle pensa à Domitienne. Trois francs cinquante. Elle eut envie de remonter dans sa chambre chercher l’argent. Mais elle se rendit compte que ça ne serait pas raisonnable ; elle reprit sa route, descendit la rue jusqu’au quai Van Dyck et l’embarcadère. Elle passa sur le pont du bac qui traverse l’Escaut, paya huit sous. Elle était en avance, elle attendit un moment, parmi les voitures de paysans et les bicyclettes entassées. On largua les amarres. Et le gros bac rond et ventru s’en fut par le fleuve, tout de travers, comme s’il avait été ivre, sous l’effort de son robuste diesel. Il accosta la rive gauche. Karelina descendit et s’en alla à pied, le long du chemin, à travers une espèce de lande sablonneuse et stérile, une série de monticules blanchâtres, parsemés d’herbe maigre, vers la fermé où sa fille était en nourrice. Travaillant à l’usine, elle n’avait pu la garder près d’elle. Elle avait dû la laisser dans cette ferme ; mais elle venait la voir chaque samedi, et quelquefois le soir, en hâte, quand elle en avait trop envie.
Après une petite heure de marche, elle aperçut la ferme, au loin. C’était un conglomérat d’étables, de granges et de bâtiments alignés en carré autour d’une cour à fumier. Badigeonnée en ocre, elle s’abritait sous le panache d’un groupe de grands marronniers robustes. Elle était sur la droite de la route, à deux ou trois cents mètres dans les champs. On l’atteignait par une longue allée de tilleuls, étroite, juste assez large pour une voiture, fermée, à l’entrée, par une porte de bois à jour, et bordée, de chaque côté, par une haie touffue de sureaux en fleurs. Un envahissement de camomilles allemandes, aux fleurs jaunes, y épandait une odeur âcre. Cette longue allée coupant la plaine ensoleillée, Karelina l’aimait pour son ombre et pour sa forte senteur sauvage. Autour de la ferme s’étalait une parure somptueuse : des champs de fleurs, que les fermiers cultivaient. Rouges, blanches et grenat, bleues et vertes, les longues plates-bandes s’étalaient, bigarrées et chaudes à l’œil, comme une seule fleur géante couvrant la terre de ses pétales démesurés. Une symphonie de couleurs tranchantes qu’eût aimée le disparu.
Karelina atteignit la ferme, pénétra dans la cour parmi les jacassements des oies, et l’espèce de gloussement en éclat de rire des dindons effarouchés, aux répugnantes crêtes bleuies et sanguinolentes. Elle suivit l’étroit trottoir de briques qui contournait la fosse au fumier et entra dans la cuisine.
Une vaste cuisine de ferme, basse, sombre, pleine de senteurs aigres, et bruissante d’un vol noir de mouches. Il y avait au fond plusieurs berceaux alignés, en fer ripoliné, dont la couleur déteignait et que garnissaient des couvertures brunes de stocks américains. Les époux Schmellebeck gagnaient ainsi leur vie, l’homme à cultiver les fleurs, la femme à faire pousser les mioches. C’était une brave nourrice, d’ailleurs, passablement sale, mais au cœur sensible, et moins mercantile qu’il n’est de tradition. Des filles-mères, de jeunes ménages, apportaient là l’enfant qu’ils ne pouvaient élever eux-mêmes.
Un de ces couples, justement, venait d’arriver, un peu avant Karelina. Le mari d’un côté, la femme de l’autre, ils regardaient dans son berceau leur enfant qu’ils ne connaissaient pas. Le père s’ennuyait. La mère, une petite jeune ouvrière de fabrique, jouait de ses mains pour amuser l’enfant, tâchait d’éveiller en lui un souvenir. Elle riait, avec une fierté enfantine et attendrissante et disait à l’homme :
— Tu vois, tu vois, elle me reconnaît, elle me regarde : je savais bien qu’elle me reconnaissait…
La mère Schmellebeck arrivait.
— Good dagt, madame.
— Et la petite ? demanda Karelina, en flamand.
— Elle va bien.
Elle alla au berceau, découvrit deux poupons qui dormaient côte à côte.
— Voilà. Allez, mijne schat, dites bonjour à maman…
Domitienne, éveillée, ouvrait de grands yeux clairs, pareils à ceux de son père.
— Donnez, donnez ! s’écria Karelina.
Et elle prit la petite avec emportement. Mais l’enfant pleurait, effrayée par cette étrangère, et tendait les bras vers sa nourrice, en se débattant.
— Mijne schat ! disait la grosse Flamande, en la ressaisissant. Vous allez voir, madame, c’est qu’elle parle bien, maintenant. Allez, Domitienne, allez, dites-moi bonjour, donc ! Ma-ma, ma-ma…
La petite souriait à la nourrice, balbutiait après elle :
— Ma… ma…
— Hein, madame, comme elle parle bien ! répétait la fermière, en serrant contre sa joue rouge et rugueuse la tendre joue.
La mère Schmellebeck reposa la petite dans le berceau. Karelina s’assit auprès, comme les autres, et regarda sa fille attentivement.
Tout près, sous la peau tendre, elle devina d’imperceptibles boursouflures, une éruption de minuscules boutons.
Karelina passa la main sur le crâne, la fragile enveloppe aux cheveux fins, déprimée à la place de la fontanelle, sous laquelle palpitait la cervelle. Quelque chose comme une mince croûte desséchée racla le bout de ses doigts. La « croûte de lait »…
Elle pensa : « Cent fois, pourtant, j’ai demandé qu’on lui « coupe » son lait. »
Elle écartait du souffle et des doigts le fin duvet doré, sur la tête, mettait à nu la croûte. Et elle sentait en elle, à voir le bobo, une petite répulsion physique, un dégoût qui n’était pas d’une chair maternelle. Mais quoi ? À vivre ainsi, loin l’une de l’autre… sans doute les corps oublient-ils, comme les âmes…