‹ L’Empreinte du dieuChapitre 15 sur 18 · 03 · 02

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Une courte haie, vive, verte, épaisse, taillée en un long bloc cubique, délimitait le cimetière, planté d’une double enceinte de tilleuls de Hollande, au frémissement monotone, dans le vent. Des tombes de briques et de gazon, des tombes nettes et propres comme les maisons de ce pays, en faisaient un champ paisible, où la mort perdait de son horreur, et n’évoquait plus qu’une idée presque douce de repos et de tranquillité.

Le polder, alentour, s’étalait, herbeux, vaste et désert, jalonné de lignes de saules et de tilleuls, et dominé d’un clocher unique, qui marquait le village de Wrouvenpolder. Et la mer, à l’horizon, haute et grise, allongée d’est en ouest, sereine et mélancolique dans son uniformité rectiligne, apportait dans ce décor sa majesté grave, une pensée d’éternité.

Il y avait un an que Van Bergen était mort.

Chaque jour, Wilfrida, dans l’après-midi, quittait la maison de la digue pour porter sur sa tombe des branches de chêne, des houx verts, des brassées de folle avoine, sauvages bouquets des sables pauvres et des landes, comme il les aimait.

Elle était là, debout devant la dalle unie et nue. Et il y avait autour d’elle un grand silence murmurant, la rumeur de la bise dans les herbes et sur la terre. Loin, tout droit, sur une ligne horizontale de digues basses d’un vert jaunâtre, s’érigeait le phare solitaire de l’île de Schouwen. Et par delà le phare et l’île, montant dans le ciel et accourant vers Walcheren, une voûte ininterrompue, pesante et rapide de nuées couleur de mer semblait rouler autour du globe.

Il dormait là comme il l’avait voulu. Et Wilfrida ne l’avait pas quitté. Elle était restée dans l’île, rattachée au mort par toutes ses fibres, incapable de retrouver ailleurs la paix.

Elle habitait la maison de la digue. Elle n’était jamais plus retournée à Anvers. Mort, il continuait à l’absorber.

Wilfrida regardait la pierre et songeait. L’apaisement ne s’était pas fait en elle. La pensée du disparu, comme au premier jour, éveillait en elle la même douleur déchirante, la même sensation d’arrachement. Elle pensait avec désespoir : « Ce n’est donc pas vrai… Le temps n’apporte donc pas d’adoucissement aux peines… »

Et elle en était presque contente, comme s’il lui avait paru vil, et inacceptable, de ne pas traîner sans remède parmi les vivants le souvenir du mort. Elle allait ainsi, hantée de sa mémoire, et n’y trouvant pas même l’âpre soulagement des larmes consolatrices. Quelque chose, une pensée trouble, comme un remords, la poursuivait. Un de ces scrupules, la conscience d’une mauvaise action, maintenant irréparable, qui rend ainsi parfois douloureux le souvenir des disparus envers qui on sait avoir mal agi.

Elle déposa son offrande de fleurs sauvages. Elle eut les gestes machinaux de vaine sollicitude autour de la pierre, comme autour d’un lit. Elle arracha des herbes, se pencha… Le vent de la mer jouait autour d’elle. Et il y avait une alouette des sables, invisible, qui montait, montait vers la nuée, et lançait sa libre chanson d’espace et de solitude…

— Domitien ! Domitien ! disait tout bas Wilfrida. Est-ce toi ? Est-ce toi qui ne m’as pas pardonnée ? Si je savais seulement, si j’étais sûre que ce soit toi.

Elle scrutait, une fois de plus, sa conscience maladive.

— Pourquoi ? Pourquoi ce remords ? Je n’ai rien fait, je n’ai pas mal agi… On ne pouvait me demander plus que je n’ai fait. N’est-ce pas, Domitien ? Tu ne peux pas m’en vouloir…

Cela ne l’apaisait pas. Quelque chose, en elle, répondait à sa protestation, à sa défense désespérée. — Qui ne donne pas tout ne donne rien.

Et cela, sans qu’elle sût d’où lui venait la pensée impérieuse, d’elle-même, du fond de sa conscience, — ou bien du mort.

« Et que pouvais-je faire ? criait en elle la femme, l’être de chair. J’ai tout pardonné, j’ai tout sacrifié !… Je ne pouvais rien faire de plus. Je ne suis pas une sainte, tout de même ! On ne pouvait pas exiger que je me martyrise davantage ! Je ne suis pas coupable ! J’ai tout accepté ! »

Tout ?

Elle sentait bien que non. Il y avait un suprême renoncement qu’elle avait refusé, rejeté. Elle n’était pas allée jusqu’au bout du sacrifice. Une fois de plus, elle l’envisagea. Une fois de plus, il y eut en elle une révolte, un sursaut de colère et de douleur. Non, tout de même, elle n’irait pas jusque-là, elle ne pouvait accepter cette mortification dernière, imposer à tout son être une abnégation d’Évangile !…

« Je ne suis pas une sainte, après tout ! On ne peut pas me demander cela !… »

Et elle quitta la tombe, elle s’en alla, une fois de plus, l’âme bouleversée, pleine de pensées troubles, de conflits, de remords, d’angoisses, plus incertaine, plus misérable qu’en arrivant devant cette tombe, où elle avait vainement espéré trouver l’apaisement et le repos.

Elle suivit le chemin sur la digue. Elle atteignit sa maison, Windhuis, elle poussa la porte blanche, traversa le jardin plein de verdures et d’arbustes.

Du seuil de la cuisine, Julia, la petite servante, l’attendait et lui faisait signe.

Wilfrida alla vers elle, entra dans la cuisine.

— Qu’y a-t-il, Julia ?

— Des lettres, Madame.

Wilfrida prit le courrier, passa dans la salle à manger, la pièce aux fenêtres claires donnant sur le large et dominant la digue. Elle ouvrit les lettres, l’une après l’autre.

Inachevée, ébauchée, l’œuvre de Van Bergen, lentement, sortait des limbes et s’imposait. Son énormité, sa force, l’ampleur des vues, la puissance du souffle épique qui l’animait, forçaient les enthousiasmes, conquéraient les plus rebelles. Mort, il grandissait d’autant plus vite, — gloire inattaquable, délivrée des jalousies et des rivalités sournoises. Et le fait même de laisser inachevée sa surhumaine besogne, d’avoir abandonné à mi-œuvre le colossal monument, achevait de donner à cette œuvre une grandeur fascinante. L’imagination se plaît en l’esquisse plus peut-être qu’en la réalisation, en ce qui suggère autant qu’en ce qui dépeint. Cet incomplet évoquait l’infini. Mieux que devant une réalité imposée, achevée, concrète, l’esprit aime à s’exalter et à rêver devant le chaos des Pensées de Pascal, ou les ruines du Colisée.

Tout un parti de fidèles s’efforçait en une reconstitution du cycle interrompu. Wilfrida, dépositaire des papiers du mort, y aidait de tout son pouvoir. Et à côté, l’œuvre de jeunesse de l’écrivain, les poèmes, les pièces achevées, suscitaient un soudain regain de curiosité, connaissaient un succès dont Van Bergen n’avait pas joui de son vivant.

Le courrier apportait à Wilfrida un projet de contrat pour l’adaptation cinématographique de Tanchelin l’hérétique, un des fragments de l’œuvre. Wilfrida avait dicté ses conditions, inspirées par l’éditeur, pour le respect de l’œuvre. Elle mit cependant le contrat de côté, pour le revoir de près, et elle continua d’ouvrir les enveloppes. Lettre de l’éditeur, demande de traduction de la firme Brough, publisher à Londres, des coupures de l’Argus, des comptes rendus de la pièce de Van Bergen, le Possédé, dont on venait de célébrer la trois centième représentation à la Monnaie de Bruxelles. On avait récité des vers du poète lors de l’inauguration des nouveaux bassins du port d’Anvers. La Société royale d’Amsterdam faisait demander à Wilfrida Van Bergen des souvenirs, un court exposé de la vie et de l’œuvre du disparu. Et, avec la gloire, affluait l’argent, un argent inutile, et qui semblait une dérision dans les mains de Wilfrida.

Elle reprit le projet de contrat, le relut, s’arrêta un instant au chiffre. Quatre-vingt-cinq mille francs encore ! Près de neuf mille florins ! Fortune vaine, qui aurait pu créer du bonheur, effacer des misères, et qui resterait stérile. Elle eut honte. La même pensée de tout à l’heure, au cimetière, le même remords, lui revint, lui fit mal. Avec lassitude elle repoussa les papiers, prit sa tête dans ses mains, resta ainsi jusqu’au soir à méditer, les yeux sur la mer lisse et grise, piquée d’ailes blanches qui étaient des voiles. Au loin, sur l’île basse et longue de Schouwen, tournait un grand moulin aux ailes brunes.

⁂

Un après-midi de la semaine suivante, Wilfrida, dans le jardin de Windhuis, arrachait des herbes folles, entre les cailloux de l’allée. Elle allait, penchée, un vieux tablier protégeant sa robe. Dans le pan relevé de la grande toile grise, elle mettait les herbes, pour les vider dans un coin. Le vent était tombé. Il faisait depuis trois jours un temps splendide, un de ces temps bénis comme on n’en voit qu’en nos contrées nordiques, plein de clarté pâle, de vapeurs humides, de buées sur les ruisseaux et d’argent sur les herbes, de brumes lumineuses et dorées, comme si un vaste vélum de lin blanc, tendu dans la voûte du ciel, avait diffusé et tamisé l’éclat du soleil. Les champs fumaient. De grandes vaches noires et blanches, agenouillées et immobiles, mouchetaient les pâturages. Un bruit sourd d’eau qui ruisselle et dont se gorgeait la terre, montait de tous les watergangs.

Wilfrida était dans la petite allée qui bordait la haie d’aubépine, le long de la route. Elle vit, de loin, arriver deux cyclistes, sur de grands vélos noirs de louage. Des touristes comme on en voit ici beaucoup. L’homme, jeune, brûlé de soleil, les cheveux blonds, — de type anglo-saxon fortement accusé, — portait un court pantalon laissant à nu les jambes musculeuses et poilues. La femme pouvait avoir vingt ans. En culotte aussi, les bras nus, ses cheveux châtains dorés de soleil sur les tempes et le front, elle paraissait un gamin plutôt qu’une jeune femme. Ils allaient lentement, en se parlant. La femme riait. On les sentait heureux de vivre et de faire jouer leurs muscles, dans ce clair printemps.

Ils passèrent devant Wilfrida sans la voir. Devant la porte du jardin, l’homme sauta à bas de sa machine et vint frapper au panneau, tandis que la femme, arrêtée aussi, couchait son vélo dans l’herbe.

Wilfrida, tenant toujours par le coin son tablier plein d’herbes folles, alla ouvrir, un peu étonnée. L’homme, devant elle, semblait non moins surpris.

— Madame, dit-il avec un fort accent anglais, pardonnez-moi, je vous prie. Ma compagne et moi avons soif ; nous serions heureux d’avoir une tasse de lait, si c’était possible… Je paierai, naturellement, ajouta-t-il tout de suite.

— Vous n’en ferez rien, monsieur, dit Wilfrida. Entrez. Entrez, madame. Reposez-vous.

Wilfrida vida ses herbes dans le coin de la haie, dénoua son tablier, et précéda ses hôtes jusqu’à la villa. Et tandis qu’ils pénétraient dans la salle à manger, elle alla prendre à la cuisine du pain bis, du beurre et du lait.

Ils mangeaient. La femme riait, et disait à l’homme quelques mots en anglais. Wilfrida les regardait et devinait qu’ils parlaient d’elle.

L’homme se tourna vers Wilfrida.

— Ma femme me faisait remarquer, madame, dit-il, qu’il serait décent de vous présenter nos excuses. Nous pensions trouver ici d’autres personnes, que nous avons rencontrées une fois.

— L’an passé, expliqua la jeune femme, avec un drôle d’accent.

Wilfrida devint blanche.

— L’an passé… murmura-t-elle.

— Oui, dit en souriant la jeune femme.

Et elle expliqua, en un langage moitié anglais, moitié français :

— Nous venons souvent à Walcheren, you see ? Et il y avait ici un monsieur, very singular and courteous, avec une jeune lady, quite a beauty… Parce que nous avions cassé le roue de mon bicycle… You understand ?

— Oui, oui,… dit Wilfrida.

— Et voilà pourquoi, dit l’homme, qui parlait beaucoup plus aisément que sa compagne, nous avons pris la liberté de nous arrêter ici, madame. Nous nous pensions en pays de… de relations…

— De connaissances, oui, dit Wilfrida, avec effort. Eh bien, ne vous excusez pas, c’est la même chose, tout à fait. Ça n’a pas d’importance du tout… Pas du tout…

Elle répétait ses phrases, mécaniquement, dispensée par là d’en chercher d’autres. Elle ne savait pas elle-même les mots qu’elle articulait. Elle sentait, douloureusement, qu’on allait parler encore du mort, qu’on était venu exprès pour cela…

De nouveau, la femme babilla avec son mari ; puis celui-ci se retourna vers Wilfrida.

— Ma femme me priait de vous demander si vous saviez ce que ces gens étaient devenus. Ils avaient l’air très heureux, avec leur petit enfant…

— Ce qu’ils sont devenus, articula Wilfrida. Si je sais ce qu’ils sont devenus ?…

— Oui, oui !… disait la jeune femme, impatiemment.

Les traits de Wilfrida s’étaient décomposés. Elle murmura d’une voix blanche :

— L’homme est mort…

— Mort ? Et cette femme ? Et cet enfant ?

— Ils sont partis… On ne sait pas où…

Les étrangers se regardèrent. L’homme hocha la tête avec gravité.

— What a pity ! dit la femme. Poor creatures…

Ils achevaient leur laitage et leur pain. Ils sentaient sur eux les yeux de cette étrangère, qui les gênaient. Et ils eurent la confuse intuition qu’ils venaient, sans le vouloir, de pénétrer au fond d’un grand drame incompréhensible et douloureux, d’être les agents obscurs et inconscients du destin.

⁂

Trois jours plus tard, Wilfrida s’en fut à Veere, chez les Van Oostland.

— Godmœder ! s’exclama la grande Maria, quand elle vit, sur le seuil de sa petite maison, la mince silhouette noire. Mme Van Bergen ! Ce n’est pas possible ! Entrez, entrez vite !… Comme Josef sera content ! Alors, vrai, vous ne nous aviez pas encore oubliés tout à fait ? Combien de fois on a parlé de vous ! Et les enfants ! Ah ! oui, vous nous faites bien du plaisir…

Wilfrida, sans répondre, s’asseyant sur une chaise de paille et, lasse un peu de la route, regardait autour d’elle la petite cuisine nette, blanche, d’une fraîcheur presque froide, et luisante de cuivres, de casseroles et d’émaux astiqués. Modeste, d’une simplicité qui touchait à la pauvreté, elle était pourtant d’une propreté rigoureuse. De grandes plaques de cuivre repoussé, aux dessins primitifs, des bibelots de cuivre sur la cheminée et le buffet, de grands bidons de cuivre pendus à une rangée de clous, tiraient l’œil, éblouissants. C’est une mode, en ces pays de brume, comme si on cherchait à remplacer chez soi le soleil absent par ce métal éclatant et joyeux.

Par la fenêtre, on apercevait le quai. Des gamins y jouaient. Des vieux fumaient leur pipe, assis sur des billots. Et du fond du chenal, montaient les mâts aux pommes blanches. De l’autre côté du chenal, s’étalaient un pan de dune herbue, et un court morceau de mer.

— Est-ce que Josef n’est pas rentré ? demanda Wilfrida.

— Bien sûr que si, madame Van Bergen. La marée était à quatre heures vingt. Il a sûrement passé l’écluse maintenant. Il doit être dans le port, à décharger sa pêche.

— Savez-vous s’il sera longtemps ?

Maria sortit sur le seuil, leva les yeux vers le clocher, puis rentra.

— Il est cinq heures et quart. Il ne tardera plus, bien sûr. C’était pour lui que vous étiez venue, madame ?

— Oui et non, Maria. J’aimais vous revoir tous. Mais il est vrai aussi que j’aurais quelques petites choses à demander à Josef.

— Le temps de chauffer l’eau du café, et vous le verrez. Vous mangerez bien une tartine de fromage blanc ?

— Merci, merci…

— Un œuf ? Du lait ?

Elle ouvrait déjà l’armoire.

— De grâce, Maria, dit Wilfrida, en souriant. Vous allez m’étouffer de mangeaille… Vous savez bien qu’une tasse de café me suffira amplement…

— Bon, bon, vous l’aurez dans une minute.

Elle prit sur le poêle la grande bouilloire de cuivre.

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dit Wilfrida, en attendant ce fameux café, j’irai me promener un peu vers le port. Je rencontrerai peut-être votre mari.

— Comme vous voudrez, madame. Vous êtes chez vous.

Wüfrida sortit, laissa dans le jardinet Maria occupée à haler, de ses robustes bras rouges, la chaîne du puits. Elle prit par la petite rue étroite, sans trottoir, aux archaïques pavés bosselés et rougeâtres ; elle tourna l’angle d’une grande auberge, passa sous une espèce de porche, bizarrement aménagé dans la masse même de ce cabaret. Et elle arriva sur le quai, parmi les femmes, les enfants, et quelques camions automobiles qui attendaient la pêche pour l’emporter. Elle dominait les barques, noires, plates et sales, encombrées de grands filets humides. Sur ces bateaux, les pêcheurs, en bottes de caoutchouc ou tout bonnement nu-pieds, chargeaient à la pelle en de grands paniers d’un demi-hectolitre une espèce de poussière d’un rose tendre, des crevettes cuites, encore chaudes, à peine retirées des vastes marmites fumantes sur les braseros. On montait les paniers. On les vidait dans les automobiles. Et cela répandait une odeur puissante, désagréable, mais saine.

Les portes de l’écluse étaient fermées. Tout était rentré à cette heure. La marée redescendait. Wilfrida, des yeux, cherchait la Maria et Josef, quand une main lourde lui toucha l’épaule. Elle se retourna. Josef Van Oostland était devant elle. Il ne disait mot. Il avait ôté son éternelle petite casquette à visière de cuir verni. Et ses longs cheveux grisonnants lui tombaient sur les oreilles, à l’ancienne mode, cachaient presque entièrement ses anneaux d’or. Flegmatique, la pipe à la main, les pieds nus largement écartés, campé solidement, il attendait avec sa coutumière impassibilité que Wilfrida parlât. Un très léger plissement de la peau autour des paupières, une espèce de grimace des lèvres, comme une ombre de sourire, indiquaient seulement son contentement.

— Comment allez-vous Josef ? dit Wilfrida.

— Comme vous voyez.

— La pêche va toujours ?

— Comme elle peut.

— Suffisamment, tout de même ?

— On s’en contente.

— La Maria est rentrée, je vois ?

— Tout à l’heure.

— Et vous rentrez chez vous ?

— Et je rentre…

— Nous allons donc rentrer à deux. J’étais venue vous attendre.

— Rentrons, dit Josef Van Oostland.

Il remit sa casquette sur sa tête, sa pipe dans ses dents et fit demi-tour.

Ils marchèrent quelques pas en silence. Puis, avec effort :

— Ainsi, vous êtes venue à Veere ? demanda Josef.

— Oui.

— Ah !…

Il ne dit plus rien. Il y avait beaucoup du Normand chez ce Hollandais. Chose assez commune, d’ailleurs. Il semble que l’identique existence, des millénaires passés au milieu des prairies vastes ou sur la mer, ait modelé les deux races dans le même moule. Il continua de marcher tout en fumant et n’ouvrit plus la bouche. Ce fut Wilfrida qui reprit :

— Je suis venue à Veere, Josef, pour vous voir…

— Moi ?

— Oui. Vous pourriez me rendre un service, un grand service…

— Dites, madame Van Bergen. Et si je peux, je ne demande pas mieux.

Mais elle ne savait comment s’y prendre.

Plus fin qu’on n’eût pu penser, Josef Van Oostland devina son embarras. Et, abandonnant pour une fois ses habitudes taciturnes, il dit avec effort parce qu’il lui en coûtait toujours de parler le premier :

— Alors, madame Van Bergen, vous habitez toujours Windhuis ?

— Toujours.

— On s’y fait ? Pas gai, l’hiver, hein ?

— Je m’y plais.

— M. Domitien aimait bien Windhuis…

— Beaucoup, oui…

La même pensée les arrêtait tous les deux, les mêmes choses dont ils n’osaient parler. Josef sentit le péril et se tut. Wilfrida poursuivit :

— Il venait souvent chez vous, vers la fin, n’est-ce pas ?

— Souvent, dit Josef.

— Ah !

Il s’était arrêté. Il la regardait et attendait, comme s’il avait compris que Wilfrida n’aimerait pas parler de ces choses devant Maria.

Elle reprit :

— Et Karelina, elle allait aussi quelquefois vous voir, sans doute ?

— Oui, madame. Assez souvent.

— Et savez-vous ce qu’elle est devenue, Josef ?

— Ce qu’elle est devenue,… murmura Josef. Ce qu’elle est devenue…

— Oui.

— Je sais où elle est, c’est vrai…

— Qu’a-t-elle fait après ?…

— Eh bien, vous vous rappelez, quand on a trouvé le corps, dans le petit bois… On l’a ramené à Windhuis, n’est-ce pas ? Et je ne sais plus qui a couru à Veere pour vous télégraphier… Et ma femme est restée à Windhuis, parce qu’on avait peur que la petite. Puis la justice est arrivée. Et les gens de loi ont dit à la petite qu’elle ne pouvait pas s’en aller, qu’elle devait rester, parce qu’ils auraient besoin d’elle. Mais quand elle a su que vous arriviez, elle n’a plus voulu rester. Elle s’est sauvée, ici, madame… Oui, chez moi, que voulez-vous ! Jusqu’à ce que tout ait été fini, comme vous savez… Il ne faut pas pleurer, madame Van Bergen, allez, ce n’est pas la peine…

Elle s’essuya les yeux. Elle demanda d’une voix étouffée :

— Et après Josef ? Après ?

— Après ? Bien, elle est partie, naturellement. Elle ne pouvait pas gagner sa vie à Veere, pas vrai ? Alors, elle est retournée à Anvers. Je l’ai menée là-bas sur mon bateau, avec le petit kindje. Et elle est restée là-bas. Voilà.

Il s’arrêta. Depuis longtemps, il n’en avait tant dit. Il gratta de son ongle les cendres de sa pipe, la ralluma et recommença à fumer, en regardant la mer de son œil dur.

Wilfrida demanda encore :

— Et maintenant, Josef ? Maintenant, qu’est-ce qu’elle fait ? N’avez-vous pas eu de ses nouvelles quelquefois ?

Il hésita, le regard toujours perdu vers l’horizon. Puis, franchement, se tournant vers Wilfrida :

— Écoutez, madame, je vais vous dire. Oui, je l’ai revue quelquefois. Quand je vais à Anvers porter ma pêche… Je dois dire, même, elle est venue ici deux fois, à Walcheren, sur la Maria, voir M. Van Bergen, quoi…

Il lut sur le visage de Wilfrida une violente émotion.

— Je n’ai jamais pensé que j’avais mal fait, madame Van Bergen, dit-il avec une dignité étonnante chez cette fruste nature.

— Non, non, Josef… Je ne vous en veux pas. C’était votre droit…

Elle acheva péniblement :

— Et le sien.

Van Oostland, de nouveau, s’était tu. Elle demanda encore :

— Et que fait-elle, là-bas ? Elle travaille ?

— Dans un teillage de lin.

— Et… l’enfant ?

— En nourrice.

Elle se sentit rougir, comme s’il avait pu lire en elle la brusque montée de honte, de remords et de douleur qui l’étouffait.

— Écoutez, Josef, murmura-t-elle, quand vous irez encore à Anvers, dites-le-moi, n’est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Et je viendrai. N’en parlez à personne, surtout ! Je viendrai avec vous, voir…

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