01 · 04
Un après-midi, Gomar s’en fut à Lille chercher de la main-d’œuvre.
Il s’en alla vers une heure, dans le cabriolet d’un fermier ami, dont il empruntait l’équipage en ces occasions. C’était le seul mode de locomotion qui lui plût. Il avait à ses pieds l’un ou l’autre de ses chiens, son fouet en main, la pipe en bouche. Et il filait bon train sur la grand’route qui mène à Lille, croisant les cyclistes et les autos, l’air paisible d’un rentier qui fait tranquillement sa balade de digestion.
Il y avait par place, au bord des champs, des guérites où des douaniers battaient la semelle. Car ce novembre s’annonçait froid et la pluie menaçait, poussée sur le pays par une dure bise du nord-ouest. Gomar saluait les douaniers d’un moulinet de son fouet en homme qui se sait irréprochable. Et, de fait, il l’était. Cet enragé contrebandier ne portait jamais sur lui un brin de tabac de contrebande. Pour trois raisons, disait-il. D’abord parce qu’il ne vaut pas le français. Puis, parce qu’on n’a plus le cœur à le fumer quand on sait comment les fraudeurs le foncent. Enfin, parce qu’il serait trop bête de se faire pincer pour une cigarette belge, quand on en fraude chaque semaine trois ou quatre cents kilos.
Il n’était pas de ceux qui dédaignent les petites précautions. Et l’on n’eût trouvé chez lui ni briquet sans estampille, ni jeu de cartes de contrebande, ni même une pauvre boîte d’allumettes belges. De si petites choses peuvent jouer de trop mauvais tours à des fraudeurs notoires, quand, au cours de perquisitions infructueuses, les douaniers se rabattent sur ce qu’ils trouvent, et « cherchent la petite bête ». Pas de plus strict observateur des lois que le fraudeur.
Il fut à Lille vers trois heures. Il pénétra par la porte de Gand, traversa les vieux quartiers de l’ancienne Basse-Deûle, pittoresques et vétustes, avec des maisons à hauts pignons, des façades à meneaux, des toits de tuiles épaisses, alourdis et affaissés, des murs décrépits, d’où les plâtras tombaient. Courettes, culs-de-sacs, égouts à ciel ouvert, rues étranglées et sinueuses débouchant bizarrement sur des places informes, font de ce coin du vieux Lille un objet d’intérêt pour le curieux et de dégoût pour l’habitant.
Une grande activité règne dans ce quartier populeux et animé. Des éventaires encombrent les trottoirs exigus. De gros trams verts, des autos, des charrettes, se bousculent sur le pavé. Et les ouvriers, les ménagères, les gosses du quartier, une population tassée et malsaine, y promènent des teints blêmes et des mines tirées. Cabarets, boutiques, hôtels borgnes, échoppes d’artisans pullulent. On y trouve aussi, souvenir d’une ancienne bourgeoisie citadine, de grandes belles maisons renfrognées et antiques, boudant la rue, tournant leur visage vers le jardin intérieur ; des couvents, des casernes, et le palais de justice. Tout cela datant d’un autre âge.
Au cabaret du Lion d’or, — écurie pour douze chevaux, — Gomar laissa son équipage. Et il s’en fut à pied vers le palais de justice. Il l’atteignit par une ruelle sinistre, trop visiblement utilisée comme latrines par la plèbe du quartier. Il entra dans la salle des pas perdus, poussa la porte double de la correctionnelle, et fut dans la chambre de justice, parmi un troupeau de populace bigarrée et murmurante. Au bout, le tribunal, impassible, rapide et indifférent, rendait la justice en série, distribuait les amendes et les jours de prison automatiquement. Une rumeur saluait ses arrêts. Et on se les commentait de l’un à l’autre, on approuvait ou on critiquait la sentence, avec des attendus parfois inattendus…
Il y avait de tout, dans ce public. Des petits rentiers, des vieux de l’hospice Comtesse, voisin du palais, des amis ou des parents de prévenus, des témoins attendant leur tour où voulant connaître le jugement. Et cette lie aussi, héritière de celle qu’on voyait jadis en place de Grève, au jour des exécutions : malandrins, souteneurs, fraudeurs, et de vieux chemineaux, qu’une vague nostalgie, les souvenirs d’une jeunesse héroïque autant que le besoin de sécher leurs hardes, poussent à hanter le palais de préférence aux musées.
C’est dans ce public que Gomar trouvait ses hommes. Il avait vite repéré le fraudeur en rupture de maison d’arrêt, le « bâtonnier » solide et affamé, le gaillard décidé à risquer le paquet pour un billet de cent francs. Il s’approchait de lui lentement, s’insinuant parmi la foule. Il attendait une accalmie dans l’averse d’éloquence que débitait, inutilement, écouté du seul public, un jeune avocat stagiaire au zèle encore tout neuf.
— Hé ! l’ami, je paie la goutte…
L’autre se retournait. Gomar clignait de l’œil. On se comprenait. On sortait discrètement.
Au petit café du coin, un simple cabaret où les gens courent se remettre de leurs transes, on s’attablait. Gomar expliquait brièvement :
— Y a cent francs à gagner demain soir.
— Comment ?
— Tabac belge. Trente kilos. T’as les cent francs en rentrant.
Souvent, l’autre faisait la grimace, d’instinct, répugnait à laisser son farniente.
— Qu’est-ce que tu risques ? Huit jours. Cent balles, ça vaut la peine…
— Où que je devrai aller ?
— À Menin, route de Geluwelt. Prends l’adresse. Je t’attendrai à dix heures.
Gomar payait les verres, on sortait. Et il retournait au palais chercher un nouvel équipier, tandis que l’homme s’en allait, soucieux, rentré de nouveau dans la vie active, et fuyant déjà sans raison, superstitieusement, l’appareil de justice, comme s’il y avait eu péril immédiat pour lui.
Ce jour-là, Gomar trouva quatre hommes résolus. Deux, d’ailleurs, qu’il connaissait pour les avoir employés. Et il était content. Il revint au grand trot aux Baraques, faisant claquer son fouet dans le vent, les pieds sous le ventre de son chien pour avoir chaud. Il s’accorda un petit détour pour aller voir, dans quelques fermes des environs, les coqs à battre qu’il avait là en nourrice.
Le lendemain, vers dix heures du soir, à Menin, route de Geluwelt, Gomar attendait ses hommes. Il était venu avec les deux chiens qui lui restaient pour l’heure. Et, dans le noir, à la porte d’un petit cabaret, il fumait sa pipe en regardant tomber la pluie.
Les hommes arrivèrent un à la fois. Les deux derniers vinrent ensemble. Ils entrèrent, burent du café chaud.
— Rude temps, disaient-ils.
— Tant mieux, les douaniers pionceront plus fort, répondait Gomar.
Il les équipa lui-même. Il leur attachait sur les épaules un sac de grosse toile, à courroies de cuir. Là-dedans il y avait de trente à quarante kilos de tabac : le volume d’un petit matelas. Autour, contre la pluie, il ficelait encore une forte toile cirée. Les hommes donnaient un coup d’épaule, équilibraient la charge et, bâton en main, attendaient, regardant la nuit et l’averse. D’aucuns faisaient une grimace et soufflaient comme s’ils avaient été oppressés.
— En route, dit Gomar. Par la Lys. Vous m’attendrez là-bas, au bord de l’eau.
Il les lança d’un geste dans la nuit et les suivit, placide sous les rafales et le déluge, tendant le dos, et ses chiens marchant dans ses pas.
Une fois quittée la grand’route, on n’y vit plus. On suivait un sentier herbu, étroit, glissant, où les pieds collaient. De grands souffles balayaient la plaine et faisaient vaciller les hommes sous leur fardeau. Ils allaient vite, tendus sous la charge, chaussés d’espadrilles à semelles de corde, Gomar les devinait à peine, dans la nuit. On eût dit que tout le monde avait hâte d’arriver à la zone dangereuse, pour en avoir plus vite fini. On ne distinguait pas le ciel de la terre ; on entrevoyait seulement, çà et là, dispersées et clignotantes, de rares lumières dans la campagne. Un bruit de déluge emplissait les oreilles.
Au bout d’un champ labouré les hommes firent halte devant une espèce de vaste gouffre noir qui se perdait au loin. Des clapotis montaient, un bruit d’eau, dans les ténèbres. C’était la Lys. Une odeur nauséabonde s’en exhalait, l’odeur des lins pourris.
Adossés à une haie, penchés en avant et pesant sur leur bâton, les hommes soufflèrent là un instant, le dos au vent. Gomar, lui, suivait la rive et sondait la nuit du regard. Il ne discernait rien. Il faisait une obscurité lourde et comme écrasante. Gomar jurait tout bas.
Àla fin, il mit ses deux index dans sa bouche et siffla.
Alors, dans le noir et la pluie, monstrueuse, glissant sans bruit, surgit une ombre, comme si tout un pan de rive s’était détaché de l’autre côté de la Lys pour venir à lui. Une silhouette noire au faîte de cette masse manœuvrait une longue perche. C’était une grande péniche qui, silencieusement, et sans un feu à bord, entreprenait de barrer le fleuve. Le vent la drossait. Le marinier peinait, à bord, arc-bouté sur sa gaffe. La lourde et massive barque obéissait avec maladresse et s’engageait dans les joncs avec de longs froissements. L’homme, à la fin, lâchant sa gaffe, ramassa une corde enroulée en cercle, la lança d’un grand geste, debout, contre la bise et la pluie. Et le câble s’abattit aux pieds de Gomar.
Il appela : « Les hommes, hé ! »
Ils vinrent. Et on hala le chaland en travers du fleuve frontière.
Le marinier plaça une planche. Les hommes passèrent, suivirent le plat-bord et sautèrent sur l’autre rive, en terre française. Gomar donna cinquante francs à l’homme et passa le dernier.
La marche reprit, sous l’eau qui tombait du ciel. On allait au hasard, sans rien voir, à travers des prés et des labours où les pieds enfonçaient. On butait, on tombait. Les hommes se dispersaient, s’orientaient au hasard. Et Gomar sacrait.
— Ce salaud-là ne cherche qu’à foutre le camp ! Fanny ! Bull ! en avant !
Et les chiens comprenaient, s’élançaient, disparaissaient en quatre bonds, fondus, absorbés dans les ténèbres et la pluie. Et l’homme qu’ils atteignaient, s’arrêtait et attendait.
La troupe passa plusieurs ruisseaux. On y entrait jusqu’au ventre, on pataugeait, on sortait, ruisselant d’une eau boueuse.
Soudain Bull, le chien qui marchait devant, pointa les oreilles avec un imperceptible grondement. Gomar souffla d’une voix retenue :
— Pstt ! Halte !
Les hommes s’arrêtèrent. Et, courbés au ras de l’eau fétide et glacée, ils attendirent. Gomar tenait dans ses grandes mains la gueule de ses deux bêtes pour les empêcher de grogner.
Deux formes surgirent, tout près, dans de grands manteaux, deux douaniers qui suivaient une sente à travers les champs. Ils avaient des chiens en laisse. Ils marchaient en devisant, ne se doutant de rien. Et Gomar attendait, la gorge serrée. Ils allaient disparaître, quand un de leurs chiens s’arrêta, huma…
Dans un grand bruit d’eau, les fraudeurs sautaient du fossé, fuyaient vers la Belgique. Des cris :
— Halte ! Halte à la douane !
Et le bruit d’une course éperdue, à leur poursuite.
Le groupe se scinda. Deux hommes partirent vers la droite, Menin, au hasard. L’un d’eux avait « déballotté ». Le second emportait son sac sans que Gomar pût espérer le revoir jamais. Les autres couraient dans la direction du bateau, jetant les sacs. Gomar jurait en pataugeant dans l’argile et, furieux, leur tendait le poing. Laisser là tout ce tabac, tout cet argent ! I] finit par ramasser un ballot, s’en chargea, continua à bondir, ses deux chiens autour de lui. Une pensée lui traversa l’esprit.
— Ils ne sont que deux, après tout !
Il s’arrêta, fit face aux douaniers.
Ils arrivaient. L’un d’eux tirait d’un sifflet de longs appels. Ils virent soudain, dans la nuit, une silhouette immobile, le bâton haut. Ils s’arrêtèrent.
— T’es fait ! cria l’un. Allons, suis-nous.
— M… ! dit Gomar.
Déjà ses chiens étaient sur ceux des gabelous.
Il y eut, deux, trois coups de feu. Des bêtes roulèrent en hurlant. Les douaniers avaient saisi Gomar par sa veste de cuir ; mais il tapait comme un sourd, de ses poings et de son bâton. Il envoya rouler les deux hommes l’un sur l’autre, auprès des chiens mourants. Et il reprit son sac, fonça de nouveau, tête basse, contre le vent.
Il dut s’arrêter bientôt. Des gens accouraient, des douaniers, appelés par les coups de sifflet et les détonations. Il fit un crochet, repartit en avant. Mais on allait plus vite que lui, avec ses quarante kilos de tabac. Les douaniers étaient sur ses talons. Ils avaient à la ceinture, de longues laisses et leurs chiens les tiraient en avant, leur faisaient faire des enjambées démesurées. Gomar soufflait comme un taureau. Mais il ne lâchait pas sa charge.
Soudain, devant lui, à dix mètres, il vit un trou noir, la Lys.
Il retrouva ses forces, l’atteignit en trois bonds, chercha des yeux la péniche, ne la vit plus. Le marinier était parti.
Gomar eut un juron de rage et tendit le poing au vide :
— Salaud ! Salaud !
Des larmes de fureur lui venaient aux yeux.
Il se jeta dans la Lys.
Elle était haute, gonflée de pluie, grasse et rapide, et tournant avec des tourbillons et des remous, sous le vent sauvage. L’averse y crépitait. Elle emporta Gomar et son ballot comme un fétu.
Gomar ne savait pas nager. Il s’accrochait à sa charge flottante et battait des pieds, tournoyant, avalant des paquets d’eau, la tête perdue. Lentement, le ballot s’enfonçait.
— Hep ! Ohé ! Ohé ! criaient les douaniers, inquiets de l’avoir vu disparaître dans ce fleuve d’encre… Et ils le cherchaient, suivaient la berge. On voyait traîner de faibles reflets jaunes sur l’eau, luire les points minuscules des ampoules électriques. Ils agitaient leurs lampes, faisaient signe à Gomar, qu’ils voyaient maintenant, ombre confuse, se débattre…
L’un d’eux trouva une grosse branche, la traîna. Ils la lancèrent ensemble, elle barra la moitié du fleuve et Gomar s’y accrocha.
Il souffla une minute, la tête hors de l’eau, à demi noyé. Ses cheveux mouillés l’aveuglaient. Il vomissait de l’eau. Sa main crispée retenait la courroie du ballot submergé.
— Remonte ! crièrent les douaniers, braquant sur lui leurs lampes.
Ils tiraient sur la branche pour le ramener. Gomar reprit pied.
Mais quand il n’eut plus de l’eau que jusqu’aux hanches, il s’arrêta, debout, silhouette ruisselante, dans l’obscurité.
— Remonte, remonte, bougre !
Gomar lâcha la branche et ne bougea plus. Il savait bien ce qu’il faisait, l’obstiné. La rivière est neutre. On n’avait pas le droit de l’en retirer.
Il y eut chez les douaniers, quand on comprit son entêtement, une explosion de fureur et de malédiction :
— Enfant de chameau ! Vas-tu remonter ! Tu mérites qu’on te refoute à la flotte ! Remonte ou bien on va te chercher !
— M… ! répétait Gomar, sans bouger.
On délibéra. Les uns voulaient courir chercher un bachot. D’autres, des cordes, pour prendre l’homme au lasso. Un douanier proposa d’y aller tout bonnement, à trois, à travers l’eau.
— Impossible, répondait le brigadier. Zone neutre. On ne peut pas. Il faut attendre.
— Attendre quoi ?
— Qu’il sorte. Quand il fera jour, il faudra bien qu’il se décide.
— Mais il est une heure du matin !…
— Que voulez-vous que j’y fasse ?
On se résigna. Et, sous les rafales d’eau qui tombaient du ciel, le visage en plein vent, les pieds dans la boue, les douaniers commencèrent leur interminable faction dans la nuit.
On distinguait à peine Gomar. On apercevait seulement de lui un buste qui émergeait de l’eau. Il piétinait, résistait au courant qui menaçait de l’emporter. Une fois, il essaya de traverser la Lys, encore. Il s’y jeta avec désespoir, battant des bras, la courroie du sac aux dents. Il coula, reparut, faillit se noyer, reprit pied par miracle, et n’osa plus s’aventurer. Il tenta de suivre la rive, à distance, sans quitter le fond. Et il tomba dans un trou, une « marmite » formée par les remous. Cette fois, on le crut perdu. Il reparut quand même, haletant, à demi asphyxié.
Dès lors, il ne bougea plus, buté, tête basse, les cheveux lui tombant sur le visage, boueux, claquant des dents. De temps en temps, on lui criait :
— Remonte !
Il ne levait même pas la tête.
Vers quatre heures du matin, le ciel, imperceptiblement, pâlit. On commença à discerner vaguement, loin à l’Est, entre le ciel et la terre, une vague digne grise. Des coqs chantaient dans la campagne.
D’un grand geste furieux, Gomar lança au milieu du fleuve son lourd ballot de tabac, afin de frustrer les douaniers de la prime ; puis il remonta sur la berge et offrit, sans dire un mot, ses poignets au cabriolet.
⁂
Toute la nuit, Karelina attendit. Le vent de novembre aux cent voix gémissait, pesait de l’épaule aux portes et aux contrevents. La tempête courait en hurlant sur la terre. Un ruissellement universel tombait du ciel. C’était une de ces nuits diluviennes où semble se préparer quelque cataclysme.
Karelina, seule, tremblait. Des rafales enveloppaient la maison dans une brusque clameur montante et faisaient vaciller la lampe. Des mares d’eau, sous la porte, envahissaient la cuisine. Par instant, dans la cour, quelque part, une porte claquait avec un coup sourd, comme une détonation lointaine qui faisait battre le cœur. Et Karelina n’osait pas sortir pour aller la fermer. Elle était sur sa chaise, les yeux ouverts dans le vide. Elle ne bougeait pas. Minuit vint, une heure, deux heures. Le temps se traînait désespérément.
Tout à coup, elle sursauta. Dehors, il y avait eu un bruit, un frôlement, le long du mur…
Elle écouta. Elle n’entendit plus rien. Elle crut s’être trompée, rapprocha sa chaise du feu. Et elle reprenait son interminable attente, quand le bruit recommença, plus net.
C’était quelque chose comme un rampement, une approche lente et sournoise. Un moment le vent monta de nouveau, couvrit tous les bruits de sa mélopée sauvage. Puis sa démence s’apaisa. Et dans le court intervalle de silence, le frôlement reprit. Il se faisait maintenant tout près de la porte. Il y eut soudain, sur le seuil, une espèce de lamentation, une plainte si proche, que Karelina se dressa, debout, hagarde, et les tempes mouillées de sueur.
Tout cessa de nouveau. À pas lents, comme un fantôme, Karelina avança vers la porte.
— Gomar, souffla-t-elle, Gomar…
Mais elle n’entendit plus qu’un rugissement de bourrasque, et le battement de la porte, quelque part, dans la cour.
Karelina chercha des yeux une arme. Le fusil de braconnage de Gomar pendait au mur, chargé. Elle le prit, revint vers la porte, les doigts crispés sur l’arme. Elle posa une main sur la clé, attendit encore et, brusquement, tourna la clé et recula, l’arme braquée.
La porte s’ouvrit toute grande sur la nuit. La pluie, le vent se ruèrent. Et la lampe vacilla, faillit s’éteindre. Mais Karelina eut le temps de voir une forme, un être qui s’écroulait dans la cuisine : un chien énorme. Il tomba sur le flanc, poussa un gémissement. Il avait du sang plein le poitrail.
Karelina sut alors qu’il était advenu quelque chose à Gomar. Elle déposa la lampe, alla jeter un coup d’œil vers la plaine, et ne vit, n’entendit que l’obscurité hurlante. Elle referma la porte, vite, la repoussa de toutes ses forces, contre le vent.
Au milieu de la cuisine, le monstre, étalé, haletait, les yeux sanglants. Karelina, transie d’épouvante, resta à le regarder mourir sans oser bouger. Il eut une agonie tragique. Il se plaignait d’une voix humaine, une voix d’homme qui pleure. Longtemps, il regarda Karelina, comme s’il avait espéré d’elle quelque chose. Mais elle en avait si peur qu’elle n’osa pas lui porter de l’eau. Il mourut à l’aube, sous les yeux de Karelina pétrifiée.
⁂
Àquatre heures du matin, Hendrijk Van de Goo fut réveillé par de grands coups dans sa porte.
— Mosselman ! Mosselman ! criait une voix, que le vent couvrait par moment.
Hendrijk se leva, alla ouvrir sa fenêtre. Le jour venait, gris, balayé de rafales. Sous la fenêtre, à la porte, Hendrijk reconnut Karelina, en sabots, un sac sur la tête.
— Un malheur ? cria-t-il.
— Gomar est pris.
Hendrijk enfila son pantalon, descendit, ouvrit, fit entrer Karelina.
— Gomar est pris ?
— Je pense. Il n’est rentré qu’un chien, blessé. Mosselman, je t’en prie, va voir, renseigne-moi…
— Bon Dieu, oui…
Il s’habilla hâtivement.
— Tu restes ici, Karelina ? Fais du feu, chauffe-toi. Je rentrerai dans une heure ou deux. Il devait foncer le long de la Lys. Je vais chercher.
Il jeta sur ses épaules son vaste suroît de marin, but à sa bouteille de genièvre un grand coup, prit sa pipe, et sortit. Par la fenêtre, Karelina le vit disparaître dans le petit jour brumeux.
Il s’en alla vers la Lys. Elle fumait, dans l’aube grise, sous la pluie. Il suivit, le long du large fleuve plat et débordant un chemin étroit et gluant d’argile, vers l’amont. Il ne trouva rien. Les traces de pas ne manquaient pas, mais il n’en tira nul indice précis.
Il redescendit vers l’aval. Et, de loin, confuses dans le brouillard, il devina, au bord de l’eau, des formes. Plus près, il vit que c’étaient des douaniers. Ils suivaient lentement la Lys. Il y en avait cinq, en uniforme bleu. Des douaniers français. De l’autre côté du fleuve, des douaniers belges, en vastes manteaux beiges et casquettes à longues visières suivaient aussi le bord du fleuve, lentement. Tous avaient les yeux fixés sur une forme, un paquet gros comme un matelas, qui descendait au fil de l’eau.
Hendrijk s’approcha. Il reconnut un ballot de fraudeurs, un grand paquet enveloppé d’une toile imperméable, et ficelé serré. Il flottait sur la Lys, s’en allait au hasard, presque entièrement submergé. Et de chaque côté du fleuve frontière, les douaniers des deux pays attendaient et guettaient l’échouage, sans avoir le droit de rien faire que de surveiller le tabac.
Hendrijk revint vers le village et le poste de douane. Il y avait, contigu au corps de garde, un petit cabaret. Hendrijk entra. Le patron, un homme ventru et rouge, en tablier de toile bleue, essuyait au comptoir des verres à genièvre.
— Salut, Mosselman, dit-il.
— Gomar est pris ?
— Cette nuit, oui. Ils l’ont ramené vers quatre heures.
— Tu ne sais rien ?
— J’ai seulement trouvé un billet sous ma porte ; il l’a passé à un douanier, pour sa femme. Paraît qu’il s’est fait pincer en plein dans la Lys, qu’ils racontent.
— Oui. Donne le billet.
C’était un papier froissé, griffonné au crayon d’une lourde main. Hendrijk le lut :
« Karelina, je suis pris. J’en ai pour deux ou trois mois. Soigne la maison et les bêtes. — Gomar. »
Hendrijk mit le papier dans sa poche et huma un genièvre. Sa pipe avait un goût amer. Il la mit dans sa poche. Il allait, tête basse, et réfléchissait.
⁂
Le lendemain, Karelina partit pour Anvers. À une heure de l’après-midi, elle était chez Hendrijk, avec un petit paquet qui contenait son linge, et quelques objets qu’elle aimait.
Hendrijk fit du café très fort. Puis il s’en fut dans sa cour. Et Karelina l’entendit qui se battait contre son moteur. Il y eut au dehors trois ou quatre ratés qui claquèrent comme des coups de feu. Puis un gros moteur endormi tourna. Et Henrijk revint, rouge, haletant, et triomphant.
Il couvrit Karelina d’un vieux manteau, lui fit chausser de gros sabots par-dessus ses souliers de toile. Il la mena jusqu’à la grosse machine, où elle monta.
Et le vieux camion s’en alla vers Menin, Wevelghem et Courtrai, dans la nuit.
On roula longtemps, interminablement. Le pavé gris, lavé de pluie, luisait sous la rouge flaque de lumière incertaine que projetaient les phares à acétylène. Et des arbres trempés et nus passaient comme des ombres. Le vent hurlait autour de la machine, l’étreignait, la poussait de côté, ralentissait sa course. On entendait le moteur peiner, comme maîtrisé par une main géante. Puis la rafale passait, et le ronronnement régulier et monotone reprenait. Des gerbes sales jaillissaient sous les roues, comme des lames sous l’étrave d’un navire. Des paquets de pluie s’écrasaient sur la vitre et la brouillaient. Tout craquait, autour de Karelina. La vieille machine gémissait et bourlinguait, au long de la route droite, large, déserte et ruisselante, à l’infini… Et Karelina, dans cette petite cabane de verre et de planches, bien au chaud, enfouie dans un grand manteau, tout contre le vieux Mosselman qui menait, taciturne, sa lourde mécanique, se sentait envahie par une somnolence heureuse, bercée de songes lointains, de visions douces, au roulis de la machine…
On passa Courtrai endormi. On roula vers Gand, sur un pavé rectiligne, toujours le même, jalonné de grands arbres, et coupant sans dévier des villages ensommeillés et de vastes plaines qu’on devinait à peine, dans l’obscurité et les averses. Karelina goûtait cette monotonie, comme l’attente paisible d’un grand bonheur…
Elle finit par s’endormir, dans son coin, d’un sommeil peuplé de rêves, et coupé de courts réveils, au bruit plus fort d’une soudaine vague de bise et de pluie, contre la vitre. Elle entrevit seulement, au passage, une vaste ville, Gand, puis un canal démesuré, bordé d’arbres, et que la route longeait. Les eaux s’enfilaient et battaient leurs rives, sous le vent, avec de tristes et forts clapotis. Il semblait qu’on s’enfonçât vers des terres nouvelles et mystérieuses.
— Terneuzen, dit Hendrijk.
Karelina s’éveilla.
Il faisait demi-jour, un temps à peine éclairci. Le camion était arrêté le long d’un quai, au bord d’une écluse profonde. Derrière, il y avait un chenal étroit, une espèce de petit port de pêche, où quelques barques noires étaient amarrées. À droite, la maison des éclusiers, le bureau du port, deux ou trois petites bâtisses. À gauche, un cabaret, quelques maisons, qui tournaient le dos au vent. Et, en face, le large, une vaste étendue de mer grise, haute sur l’horizon et qui dominait la terre. La brume la faisait illimitée. Des lignes d’écume blanche tranchaient, par place, sur cette uniformité. Et des mouettes volaient, blanches aussi, au ras des vagues. Une odeur puissante de marée soufflait avec la bise.
Hendrijk était descendu sur une barque et discutait avec des pêcheurs. Il revint au camion, recula la machine jusqu’au bord du quai. Et, sur leurs barques, les pêcheurs, à la pelle, commencèrent à emplir des sacs de moules noires et craquantes, qu’on chargea sur l’auto. Des crabes en tombaient, et couraient gauchement sur les dalles.
Karelina attendit, pendant qu’on travaillait. Elle ne s’ennuyait pas. Elle regardait ce pays neuf, cette vie inconnue d’elle, fruste et large. Et la mer la remplissait d’une admiration religieuse. Avec Hendrijk, elle mangea du pain et des moules fraîches, toutes crues, dans le petit cabaret. Et ils revinrent vers Gand et Anvers.
On quitta la Hollande au sas de Gand. On suivit le large canal que Karelina avait entr’aperçu dans la nuit. D’énormes usines, des tanks à gaz, à pétrole, des gazomètres, toute une vie industrielle puissante, s’étendait là au bord du canal, s’alimentait dans de vastes navires, dont les mâts et les cheminées s’élevaient au-dessus des arbres, si bien que ces vaisseaux semblaient être venus s’échouer en pleine terre.
Avant d’arriver à Gand, on tourna à gauche, vers Lokeren et Saint-Nicolas. On roula près d’une heure et demie encore. Et, brusquement, devant elle, au bout de la chaussée interminable, Karelina vit d’un seul regard l’ample perspective d’une cité mollement allongée au bord d’un large fleuve. Elle s’étalait, plate, démesurée, toute en pignons et clochers, et dominée de la tour ajourée de sa cathédrale, et de la lourde masse cubique de son gratte-ciel. Autour d’elle, un foisonnement de mâts, de grues, de flèches, lui formait une ceinture hérissée — comme une forêt dépouillée et hirsute. Et le jour éclatait derrière, en un fond somptueux de nuées grises lamées d’argent…
Hendrijk étendit le bras vers cette ville :
— Anvers !
On roula jusqu’au bord du fleuve. On atteignit l’estacade où le bac à moteur attendait, Hendrijk prit un ticket pour Karelina, paya huit sous. Elle l’embrassa, lui dit adieu et monta sur le bac. On largua les amarres. Le bac s’en alla en virant. Jusqu’au milieu du fleuve, Hendrijk le suivit des yeux. Et quand il ne vit plus Karelina, il remonta sur sa machine et repartit vers la France.
D’instinct, Karelina se dirigea, par la vaste rue qu’on appelle « Canal au Sucre », vers la cathédrale. Elle allait, vaguement émue, et timide, au milieu d’une agitation qui l’apeurait. Elle regardait des hautes façades du Canal au Sucre, ces édifices où des géants de pierre et de grandes femmes couchées ressemblaient à des figures de proue. Tout cela l’emplissait d’admiration et de crainte.
Elle arriva, au bout d’une petite rue étranglée, en face de la tour grise, haute, ciselée et fleuronnée. Elle contourna l’édifice, le perdit de vue un moment, noyé dans un empâtement de vieilles maisons à pignons blancs. Elle atteignit un élargissement de la rue, une espèce de placette triangulaire et tranquille. Et elle vit la maison de Domitien Van Bergen, petite, avec un fronton de briques rose pâle, un navire ide pierre sortant de la muraille et des fenêtres à meneaux garnies de-vitraux losangés.
Elle resta là un long moment, à regarder cette porte à gros clous qu’elle connaissait sans l’avoir jamais vue. Elle n’osait plus avancer. Elle se rendait compte, soudain, de ce qu’avait d’insolite cette visite, cet appel au secours, auprès de gens qu’elle n’avait revus qu’une fois depuis son enfance, et qui ne la connaissaient pas. Toutes les fantastiques constructions de son imagination, dans la solitude et l’ennui, s’évanouissaient devant la réalité, cette « porte close. Elle eut peur à la pensée de l’accueil décevant qu’on lui réservait sans doute. Elle préféra ne pas subir cette amertume, cette désillusion.
— Je vais repartir, pensa-t-elle.
Rien ne l’empêcherait, après, de poursuivre ses beaux songes, comme si elle n’était pas venue.
Elle ramassa le petit paquet qu’elle avait déposé à ses pieds. Elle donna un dernier regard à la maison, avant de s’éloigner.
Àce moment, la porte s’ouvrit. Karelina, figée, regardait.
Un homme était sorti, grand, large, le visage plein et lourd. Une face hardie, qu’on n’oubliait pas. Un front haut et vaste, sous un feutre à la Rembrandt, un nez droit, une bouche au dessin ferme, un menton carré, massif, volontaire, sous une courte barbe noire et drue, en collier. Un faciès romain, au regard bleu, paisible et audacieux. Les tempes s’argentaient.
Il s’arrêta sur le seuil, regarda autour de lui. Il passait lentement ses gants de peau, sur de fortes mains. Une canne à dragonne de cuir lui pendait au poignet. Il respira largement, l’air content. Et il s’en alla, posément, d’un pas lent et tranquille, dans un balancement souple et jeune d’homme habitué aux exercices, maître de ses muscles et fier de sa force. Il avait dans toute son allure quelque chose d’athlétique, l’assurance d’une espèce de supériorité physique et morale qui faisait se retourner des gens sur lui.
Le cœur de Karelina bondit. Elle oublia tout. Elle se hâta vers son oncle, qui s’en allait. Et, à quelques pas derrière lui, elle appela timidement :
— Mon oncle !… Mon oncle !
Elle avait peur, sa voix ne portait pas. L’homme marchait toujours, n’entendait pas. Elle le suivit ainsi, honteuse, quelques pas encore.
— Mon oncle…
Elle avait presque peur d’être entendue, à le supplier de la sorte. Elle allait renoncer à le suivre. Elle eut un sursaut de désespoir et de courage ; elle appela une dernière fois :
— Oncle Domitien !… Mon oncle…
Van Bergen se retourna. Il la vit. Il y eut, sur ses traits, la courte hésitation de celui qui ne se souvient pas, et cherche… Puis un sourire éclaira son lourd visage sévère :
— Karelina !
Il avait l’air si radieux que Karelina éprouva presque un remords d’avoir un instant douté de lui.