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La maison des Van Bergen était petite, antique et charmante.
Basse de plafond, les murs tapissés de cuirs gaufrés et de tentures, meublée de grands bahuts pesants et patinés, elle donnait par quatre fenêtres sur une espèce de jardinet ombreux, une pelouse unie et drue, sous les frondaisons des ormes. Ce jardin était de forme triangulaire, emprisonné entre la vieille maison et la muraille de la cathédrale même, dont un vitrail prenait jour sur lui. Et l’on eût dit, avec ce vert tapis qui s’étendait en son milieu, et ces murs antiques qui l’enfermaient, une espèce de retraite médiévale, le cloître d’une abbaye paisible et écartée. On entendait, de là, les longues rumeurs des orgues, dans la cathédrale. Et de la tour, tous les quarts d’heure, s’égaillait un vol de notes chantantes et vieillottes, une carillonnante musique de cloches, qui dégringolait en pluie argentine sur les toits. Tout autour grondait Anvers, vibrante d’activité.
Domitien Van Bergen était un homme méthodique. Il se levait à l’aube, s’en allait une heure, au fond de son jardin, lutter avec des haltères, des punching-balls et des sacs de sable. Il revenait, s’habillait, prenait son déjeuner dans sa poche — du pain, des fruits — et partait vers on ne savait quels coins. Il avait besoin d’air et de mouvement. Il semblait qu’il dût abattre et vaincre sa débordante nature, avant de pouvoir se contraindre à l’esclavage de la plume et du bureau.
Wilfrida, en l’attendant, travaillait. Il y avait beaucoup de choses, dans la maison, qu’elle n’abandonnait pas à la servante, qu’elle estimait ne pouvoir être faites que par elle-même. Elle initiait Karelina à ces petits mystères, lui enseignait et lui expliquait les habitudes de Domitien. Elle ne les discutait pas.
Souvent, à cette heure, elle recevait des visites. Elle s’en cachait.
— Attends-moi, disait-elle à Karelina.
Et elle descendait dans le petit parloir. Par la fenêtre, Karelina voyait ensuite passer sur le trottoir, et s’en aller, des gens aux mises simples. Wilfrida Van Bergen avait la pudeur de ses charités.
Àpart ces visites, toute sa matinée était consacrée à son mari, sa chambre, son bureau, ses vêtements, son repas. Elle allait paisiblement, attentive, et sans bruit. Et il semblait qu’elle prit à son travail une espèce de plaisir. Quelquefois, elle s’arrêtait à la fenêtre, et restait à songer une minute, les yeux perdus…
Van Bergen rentrait vers onze heures. On mangeait. Il fumait un cigare une demi-heure en parlant de ce qu’il avait fait le matin. Puis il passait dans son bureau. Et Wilfrida et Karelina s’y rendaient avec lui, comme s’il avait été l’aimant, le pôle attractif de toute la maison. Il avait un grand bureau ministre, qui recevait en plein le jour des deux fenêtres. Là-dessus, parmi les papiers, des roses de saison, que sa femme renouvelait chaque matin. Il les touchait, les humait, les caressait en amoureux, il regardait autour de lui le cadre tranquille et gai, la pièce nette, tendue de gris, qu’il aimait — les toiles, les paysages rapportés de partout. — le bronze patiné, copie du fameux Torse antique, sur la cheminée de chêne.
Et, content, Van Bergen se mettait à la besogne de bon cœur. Tout près de son fauteuil, il y avait la chaise de Wilfrida. Et Karelina, près du calorifère, avait un petit pouf, où elle s’installait. Il régnait là une atmosphère de silence et de bonheur tranquille… On n’entendait que le bruit de la plume rapide, sabrant et corrigeant avec brutalité, et, quelquefois, un soupir de Wilfrida. Il travaillait sans lever la tête, absorbé, mal assis, remuant bras et jambes, et parlant tout seul, quelquefois. Wilfrida, assise près de lui, sans dire un mot, sans bouger, suivait du regard ce travail illisible, et songeait à on ne sait quoi. Il semblait qu’il eût besoin d’elle, à ces heures. Il se redressait, de temps en temps, se détendait, se tournait vers elle, et lui touchait l’épaule, ou bien lui frappait sur la main, doucement. Puis il reprenait sa plume, sans dire un mot. Elle paraissait heureuse, en cette attente immobile. Parfois, il se retournait vers elle pour demander :
— Tu ne t’ennuies pas, Wilfrida ?
— Pourquoi m’ennuierais-je ? disait-elle.
On ne sait quelle mystérieuse clairvoyance l’éclairait sur la pensée de son mari. Elle lui demandait tout à coup :
— Ça ne va pas, n’est-ce pas ?
Il rejetait sa plume avec colère, avouait :
— Pas fort, en effet.
Elle disait :
— Explique-moi.
Et Van Bergen expliquait des choses que Karelina ne comprenait pas, parlait de personnages inconnus, d’événements ignorés. Ils discutaient. On sentait qu’il mettait à se critiquer, à se détruire lui-même, un acharnement féroce. Patiente, inlassablement, Wilfrida relevait ce qu’il venait d’abattre, remettait au point les outrances, réhabilitait l’œuvre vilipendée et reniée. Et Van Bergen hésitait une minute encore, à se mordre les poings en réfléchissant.
— Et puis, oui, peut-être… Tu dois avoir raison, disait-il.
Et il reprenait sa plume avec une sorte de rage.
Àsix heures, dans le crépuscule du dehors, le beffroi de la cathédrale sonnait. Van Bergen s’arrêtait. Wilfrida apportait sur une petite table du pain, des fruits et du vin de France. Et l’on mangeait à trois, gaiement, dans la détente du travail achevé. Et c’était magnifique de voir Van Bergen égrener une grappe de muscat d’un coup de dents, et fondre sur la corbeille de poires…
Mais quelquefois aussi, la besogne n’allait pas. Ces jours-là, il mangeait en silence, sans entrain. Puis, le repas fini, il se remettait à l’œuvre tout de suite, avec emportement. Son caractère de fougue et de violence n’admettait pas l’obstacle, s’y attaquait de front, furieusement. Wilfrida lisait, tricotait, cousait encore pour lui… Et, brusquement, il se soulageait d’un grand soupir, le souffle las et heureux du tâcheron qui lâche l’outil :
— Ça y est, j’arrête ! Venez ici, que je vous lise…
On s’approchait, on s’apprêtait, on faisait silence.
Et les vers, ou les phrases, les mots magiques, s’épandaient, recréaient des êtres et des paysages, évoquaient des douceurs tremblantes et des visions brutales et heurtées, — plongeaient Karelina dans une espèce de rêve irréel, de monde chimérique et hallucinant. Revenir sur terre, ensuite, lui était presque douloureux…
Elle écoutait Van Bergen et Wilfrida discuter.
— Alors, crois-tu…
— Je t’assure ! Ne cherche pas mieux.
— À relire ainsi… C’était plus beau, en écrivant…
— Allons, Domitien, allons, disait patiemment Wilfrida. Réfléchis, revois…
— Oui… Peut-être… Oui… avouait de nouveau Van Bergen. C’est vrai, c’est bien, je crois…
Il rabattait son sous-main de cuir sur ses papiers, y assenait la grande claque joyeuse de l’homme content d’un ouvrage bien fini. Et l’on s’en allait se promener toute la soirée.
Quelquefois, l’oncle Domitien partait en voyage. Pour Londres, Rotterdam, Hambourg. Il courait ainsi tous les ports de la mer du Nord et de la Baltique, remontait quelquefois jusqu’à Édimbourg et Aberdeen. Car il avait la passion de la mer et des choses de la mer. Elle tenait une grande place dans son œuvre.
Ou bien on l’appelait en France.
Domitien parti, la maison s’assombrissait. Tout gravitait autour de lui. Il semblait qu’il n’y eût plus rien à faire, lui absent, que tout travail fût inutile. Wilfrida, dès le matin, errait, désœuvrée. Elle allait d’une pièce à l’autre, flânait, époussetait un peu, essayait en vain de coudre ou de lire. Ces jours-là, elle parlait moins encore. Elle songeait, regardait parfois Karelina de longues minutes, l’air absent, comme si elle ne l’avait pas vue. Et on ne savait jamais à quoi elle pensait. Ou bien on la surprenait à une fenêtre, immobile, les yeux perdus. Longtemps après, elle refermait le rideau, et s’en allait.
— Elle disait quelquefois :
« Que cette maison est triste ! »
Karelina, à la voir ainsi, se rappelait les grands chiens de Gomar, inquiets, rôdant et tournant, sans vouloir ni manger ni dormir, tant que le maître n’était pas rentré.
Au physique, Wilfrida Van Bergen était une femme de taille moyenne, plutôt petite, d’une minceur extrême, le teint pâle, la peau d’une finesse remarquable, et presque diaphane, les yeux bruns immenses, comme dilatés, singulièrement calmes, et d’une fixité qui vous laissait parfois une sorte d’angoisse. Son visage, petit et pensif, paraissait lumineux d’intelligence et de sensibilité. Une massive chevelure lourde et sombre l’écrasait, aux larges plis souples, et ramenés derrière l’oreille minuscule, exquisement modelée, d’une transparence nacrée, et semblable à quelque merveilleux et délicat coquillage. Le cou, la nuque, ainsi dégagés, gardaient la ligne pure des statues grecques. Le front était étroit et lisse, le nez rectiligne, d’un beau dessin classique, malgré le frémissement léger des narines trop ouvertes, décelant la perpétuelle tension intérieure. Elle portait beaucoup de bijoux, des bijoux d’or pesant, des anneaux d’oreille démesurés, des broches énormes et rutilantes, de lourdes bagues constellées de pierreries. Van Bergen avait pour l’or et les bijoux un goût excessif, presque barbare. Il aimait la voir ainsi parée, semblable aux vierges flamandes en cire des vieilles églises de Bruges, adorablement frêle, sous les brocarts, les ors et les velours. Elle était si naturelle et si simple, d’ailleurs, qu’elle arrivait à porter sans ostentation, et de façon charmante, ces splendeurs que son mari lui rapportait à pleines mains de ses courses vagabondes.
Elle parlait peu. Les gens ne pouvaient dire d’elle si elle était instruite ou non, d’où elle venait, ce qu’elle pensait.
Elle pleurait quelquefois, seule. Elle ne disait pas pourquoi. On la voyait seulement rêver de longs moments, comme si la vie en elle était suspendue…
Vers cinq heures, souvent, elle s’en allait à la croisée du salon, regarder la rue. Les bambins rentraient de l’école. Elle les suivait des yeux. Par son oncle, Karelina sut qu’elle était inconsolable de n’avoir pas d’enfant. Elle n’en parlait jamais.
« C’est ma seconde âme, disait d’elle Van Bergen. Elle est mienne plus que moi-même. Je pourrais, si je voulais, lui inspirer de mourir… »
⁂
On eut des nouvelles de Gomar une quinzaine de jours après l’arrivée de Karelina. Elle avait écrit à Hendrijk, prise d’une sorte de remords, et malgré le conseil de son oncle.
Hendrijk répondit. Gomar avait été condamné à trois mois et un jour de prison. Il purgeait sa peine à la maison d’arrêt de Loos.
Après de longues hésitations, Karelina écrivit à Loos. Elle éprouvait un sourd repentir de sa fuite. Elle se reprochait d’avoir attendu que l’homme fût ainsi en prison pour s’en aller. Et puis, l’oncle Van Bergen lui disait bien de rester ici, avec eux, à Anvers ; mais elle sentait comme ce serait difficile et délicat. Il lui faudrait de toute façon les quitter. Elle ne pouvait rester leur hôte à demeure. Et que faire, dans cette grande ville, toute seule ? D’ailleurs, Gomar, maintenant, savait où elle était. Il viendrait. Elle risquait de créer aux Van Bergen toute sorte d’ennuis et de difficultés.
Tant bien que mal, dans sa lettre, elle tâcha d’expliquer à Gomar les raisons de son départ. Lui, dans sa réponse, n’en toucha mot. On le sentait irrité, au fond, mais désireux aussi de reprendre sa femme, avant tout. Sans doute, réservait-il l’explication pour plus tard.
— Tu as tort, disait l’oncle Domitien. N’es-tu pas heureuse, ici ? Nous t’aimons bien, tous les deux. Tu aides Wilfrida. Nous nous habituons à toi. Ton mari est une brute à qui je voudrais tirer les oreilles une bonne fois. Quand tu seras retombée sous sa coupe, ma pauvre petite…
— La prison l’a peut-être corrigé, disait Karelina, avouant son espoir confus de retrouver Gomar amendé.
Van Bergen haussait les épaules.
— Si tu crois ça… Allons, réfléchis, reste ici, avec nous. N’est-ce pas, Wilfrida ?
— Bien sûr, disait Wilfrida. N’es-tu pas heureuse, ici ?
— Heureuse ? — Mais je ne peux pas ! Il viendra, il vous causera tous les ennuis possibles…
— Pardieu ! criait Van Bergen, c’est une chose que j’aimerais voir !
— Et puis, c’est mon mari. Je dois retourner auprès de lui.
Van Bergen haussait les épaules.
— Tu seras misérable ! Rappelle-toi mes paroles, petite. Plus qu’autrefois, parce qu’il aura vu que tu as peur. En tout cas, tu te souviendras toujours, n’est-ce pas ? que notre maison est la tienne. Nous t’aimons bien, tous les deux. Appelle-moi, si quelque chose clochait. Je crains fort que tu ne sois pas tranquille longtemps.
Elle sentait bien qu’il avait raison. Elle se demandait comment elle pourrait reprendre sa vie, là-bas, ce qu’elle ferait, comment elle se réadapterait. L’existence était tellement différente, ici. Elle s’y était habituée avec une incroyable facilité. Parfois, elle songeait à sa vie passée, au cabaret t’Joens, aux clients saouls qui lui faisaient la cour, aux bêtes, aux gens, à la fraude, aux nuits de bataille ou de liesse, à Gomar avec toute sa bestialité. Et cela lui semblait lointain et irréel comme un mauvais songe,
⁂
L’élaboration d’une œuvre maîtresse, d’une « Somme », absorbait Van Bergen. Il méditait un roman cyclique, à la fois historique et social, embrassant dix siècles d’histoire, toutes les classes, — de la bourgeoisie à l’Église, de la noblesse à l’artisanat, — toutes les activités humaines, toutes les passions, belles ou vilaines, qui agitent l’homme dans la bataille qu’il mène pour vivre et se perpétuer.
Le déroulement d’une civilisation à travers l’histoire, cent familles suivies dans leur évolution séculaire, leur épanouissement ou leur déclin, une forêt humaine dont il eût décrit la croissance et le gigantesque enchevêtrement, les splendeurs et les ténèbres ; une société, un tout, synthétisés sous un nom retentissant, lourd de passé, — et riche d’avenir : Anvers.
Anvers, sa cité natale, reine de l’Escaut, féconde, opulente, charnelle et mystique, éprise de joies terrestres et d’éternité ; Anvers vue, non pas en elle-même, historiquement, mais à travers un grouillement de vies, une prodigieuse floraison d’artistes, de peintres, de poètes, d’architectes, d’écrivains, de commerçants, de marins, d’hommes de guerre, de meneurs d’homme et de manieurs d’or, de chefs et de révoltés. Côte à côte, au hasard, et pêle-mêle, à travers les âges, la lente montée de l’humanité, l’existence et l’œuvre effarante d’un Rubens, d’un Van Dyck, d’un Teniers, d’un Jordaens, la pure sagesse d’un Plantin, la lente histoire d’obscures générations d’artisans artistes, au fond de leurs échoppes ; la ténacité patiente d’une famille d’armateurs, lourds bourgeois orgueilleux, mais prodigues mécènes, et banquiers des rois ; l’odyssée d’une communauté paysanne ; l’histoire d’un Polder, marais fangeux arraché à la mer, lentement asséché, drainé, coupé de watergangs, devenant watringue, planté de pins durant un demi-siècle, exhaussé et tapissé d’un mince humus, et finalement transfiguré en ce miracle joyeux, coloré, triomphant, de la Flandre : un champ de dahlias ; la montée de la cathédrale, la conquête de l’océan, l’indépendance maritime et politique, l’extension illimitée ; la bataille contre la mer, l’Escaut, les sables, le sel, l’inondation, — et en même temps, la quête de l’eau qui manque, — de l’eau qu’on puisse boire. Et de tout cela, indirectement, se dégagerait la grande figure d’Anvers, dans son plus lointain rayonnement à travers le monde et à travers les temps. Au fond, ce serait un peu le roman d’un millénaire, d’une race, d’une cité, d’un effort, où les générations, les hommes, liés les uns aux autres, vivraient et mourraient comme les cellules d’un organisme géant, sans altérer son unité, — et en parachevant son épanouissement.
Àcette œuvre, Van Bergen, poète, utilisait toute sa puissance épique. Car il avait dans l’esprit quelque chose de primitif et de violent. Il aimait, par-dessus tout l’ampleur, la force. Il gardait d’on ne sait quel lointain atavisme le goût de la bataille. La lutte l’exaltait. Et son imagination lui recréait un monde à son image, un monde de combats et de guerre entre les choses et entre les êtres. Il y avait au fond de tout spectacle qui le frappait une idée de bataille. Il était resté barbare, brutal, et fougueux. Il avait le goût, la passion des couleurs sanglantes, heurtées, blessantes, des violences, des vastes scènes. Il trouvait d’instinct, l’image la plus hardie, la plus choquante au premier abord, qui vous froissait, vous blessait, mais s’imposait à vous avec une vigueur qu’on n’oubliait plus.
Barbare, il l’était même dans son verbe. Il maniait les mots avec une espèce de maladresse puissante, une gaucherie, une lourdeur, qui arrivaient à de frappants effets. On eût dit que les mots même se battaient entre eux. Il bâtissait sa phrase comme un mur de granit, à gros blocs frustes, mal équarris, mal ajustés, mais indestructiblement, et dans un élan irrésistible, qui le faisait atteindre tout de même à une sorte de sauvage grandeur. Et il s’était ainsi créé une manière de poésie, de lyrisme bien à lui, emporté, heurté, chaotique, mais d’une magnifique et barbare vigueur. Et comme les primitifs aussi, il trouvait quelquefois, après un débordement de fougue, d’images, de symboles cyclopéens, un court instant d’émotion délicate, et comme enfantine, et qui vous étreignait le cœur.
Il aimait parler. Les mots lui venaient d’abondance, préparaient le travail de sa plume. Il parlait avec des gestes, pétrissant le vide, façonnant ses mots et ses phrases avec ses mains, comme une glaise. Il s’exaltait aisément. Il avait une façon de s’élever, de s’emporter sans s’en rendre compte, qui n’était pas ridicule, parce qu’il le faisait naturellement. Il se créait du monde une sorte d’imagination panthéiste, prêtant la vie et le souffle à toute chose, animant la matière, et la mettant en branle contre elle-même, trouvant sans le vouloir l’image qui fait vivre. Il peuplait ainsi le monde. Il en imposait autour de lui sa vision. On finissait par voir comme lui-même, et par prêter une âme et un souffle à la Terre.
La haine de l’ironie, l’horreur du badin, du léger, du gracieux, une facilité singulière à s’émouvoir et vibrer, le goût du fort, du sévère, du grand, — avec, parfois, une douceur, une tendresse poignantes, — caractérisaient son tempérament, et faisaient penser à quelque chose de nordique dans la structure de son cerveau.
⁂
Le Zeemeeuw était un petit sardinier qu’avait acheté Van Bergen dans un port breton. Un mât unique à grande voile en trapèze lui permettait les courtes traversées. Et un moteur auxiliaire l’aidait à rentrer seul au port, ou à remonter l’Escaut et les canaux intérieurs, parfois jusqu’à Bruxelles et Gand.
Van Bergen, sauf quand il s’en allait en mer, le manœuvrait seul. Souvent, il emmenait avec lui les deux femmes. Et l’on allait au hasard sur le large lit de l’Escaut, entre les deux rives basses et sablonneuses, plantées de hauts joncs verts à hampes élancées et bordées de digues en fascines, ou de pilotis pourris et verdis par les algues et les mousses. Çà et là, quelquefois, une sorte de petite plage artificielle, sur le sable blanc des Campines, avec un grand vieux bateau échoué qui servait de promenoir et de casino. On allait jusqu’à l’estuaire, les îles hollandaises de l’embouchure, et la mer. Puis on rentrait, le soir, à Anvers. On se faufilait, en profitant de la marée, par la grande écluse de Kruisschan, à dix-huit kilomètres de la ville. Et on traversait tout le port. On glissait dans un battement régulier et étouffé de moteur. Le bateau, sous son hélice, gonflait sous lui une longue houle, parmi l’eau calme. Van Bergen, debout, tenait la barre, et parlait. Il aimait plus que tout sa ville, le port démesuré, l’un des plus grands de la terre, avec ses quarante-cinq kilomètres de quais, et ses sept cents grues. Il montrait de loin, aux deux femmes, le hérissement des flèches et des mâts, les silhouettes squelettiques des ponts roulants, les enchevêtrements de cordages, de poutrelles, de câbles, qui formaient au fond de l’horizon un fouillis dense, un réseau de hachures, tout autour d’eux. Il nommait les longs paquebots gris clair, noirs ou rouges, à deux, trois, quatre hautes cheminées penchées en arrière comme par le vent de leur course, et si grands qu’ils rapetissaient tout autour d’eux. Il désignait les vastes usines, à verrières démesurées, la Ford, la Général Motors, les quais de la Red Star, de Kali Sainte-Thérèse, de la Stocatra. On traversait les bassins, clapotants et lourds d’une eau grasse tout irisée de pétrole. Des remorqueurs, petits, rapides, tordant l’écume derrière eux, un drapeau bleu à carré blanc au mât, filaient vers l’estuaire, où des navires, par T. S. F., demandaient au Pilotage l’accès du port. D’autres, deux, trois, quatre parfois, halaient par l’arrière et faisaient entrer à reculons un navire énorme, et qui les écrasait. Ils fumaient, crachaient, s’enrageaient, dans un bouillonnement d’eau jaune, autour d’eux. Et la masse colossale qu’ils remorquaient glissait avec lenteur. De grands bateaux, des cargos rouillés, sales, rouges et noirs, la couleur écaillée par plaques, le pont encombré, envahi de cordages et d’un fouillis disparate, crachant l’eau par leurs flancs, vomissant la fumée, délabrés et superbes, semblaient rentrer, victorieux et fourbus, d’une gigantesque bataille contre la mer. Ils étalaient, en grandes lettres orgueilleuses, des noms de puissances : STANDARD, RED STAR, SHELL.
Et il y en avait un que Van Bergen montrait et dépeignait, un énorme vaisseau noir, bas sur l’eau, et si singulièrement bâti, avec son haut château d’arrière et sa coque à ligne irrégulière, qu’il semblait ébréché. Il était affourché au milieu du bassin B. Des coulées de rouille décoloraient le goudron de ses flancs. Et, par vastes plaques, le minium rouge, à nu, lui faisait des espèces d’énormes plaies. Rouge et noir, parmi la sombre grisaille du port, il semblait saigner. Autour de lui, sur des pontons, dix grues, sept ou huit aspirateurs, se pressaient, s’agitaient. Il en supportait jusque sur ses ponts. Par les écoutilles grandes ouvertes, on voyait ces engins plonger des bennes béantes, ou de longs tubes articulés, comme d’immenses suçoirs. Et tout cela, ensuite, dégorgeait à plein jet des trombes de blé d’Amérique dans une flotte de péniches et de bateaux pressés à l’entour. Les grues, hautes et bizarres, semblaient se pencher sur le vaisseau. Les aspirateurs, massifs, dominés d’une espèce de casque, et prolongés par de longues trompes, comme des scaphandres, faisaient penser à d’effroyables insectes d’un autre univers. Et un lourd nuage de suie, brun, compact, traînait et s’appesantissait autour d’eux, — et complétait l’aspect fantastique de la scène. On pensait à quelque grand cadavre ensanglanté, qu’auraient dépecé et sucé des monstres. Un cri montait, parfois, un long beuglement sourd de sirène. Et au loin, graciles, antiques, et d’une élégance des temps jadis, dominant cette activité cyclopéenne, montaient les pignons et les clochers d’Anvers, sa cathédrale, le Steen, le Pilotage, Saint-Jacques, Saint-Paul…
On rentrait. On attendait la levée du pont dans l’écluse, côte à côte avec des chalutiers, des cargos, des barques au ventre rond. Van Bergen fumait sa pipe, regardait autour de lui, respirait l’odeur de port et de marée avec une sorte de contentement.
— C’est cela, c’est tout cela, qu’il me faut, dans mon œuvre, disait-il à Wilfrida. Tu verras, la belle place que je lui donnerai, à ma ville ! Je veux la faire aimer comme je l’aime. Je veux lui attacher mon nom. Quand on dit Bruges, on pense Rodenbach. Je veux, quand on dira Anvers, qu’on pense : Van Bergen…
Au bout de l’écluse, le pont s’élevait, montait jusqu’à quarante mètres, d’un long mouvement de bascule, comme un pachyderme colossal qui se serait dressé sur l’arrière-train. Un bouillonnement agitait l’eau de l’écluse, les navires s’ébranlaient, — et dans un frémissement d’hélices, le Zeemeeuw se glissait, se faufilait parmi les hautes coques, sortait de l’écluse, retrouvait l’Escaut, les flots libres, et remontait le fleuve vers Anvers.
⁂
Anvers nocturne les attirait aussi, la féerie de lumières des rues commerçantes et de l’avenue de Keyser, le calme silencieux des riches quartiers du sud, et la vie grouillante des rues qui avoisinent le port, noires, pleines d’ouvriers, de femmes et de marins dans la nuit, avec des tas de gens assis sur des chaises au long des trottoirs, des gosses, des chiens, des filles cherchant la clientèle et vous appelant pour boire un bock, des bouges à matelots, des caboulots d’où sortaient des fracas de musique, — et, par place, dans une encoignure, une vieillotte petite lanterne à huile, aux pieds d’une vierge de pierre…
Cette vie-là surtout Van Bergen l’aimait, cette vie du peuple, intense et forte. Il parlait aux soutiers, aux débardeurs. Il offrait volontiers un verre. Il était connu, populaire même. Et quelquefois lui advenaient aussi des aventures qu’il ne détestait pas. Deux dockers une fois qui se battaient, se retournèrent contre lui parce qu’il les séparait. Il dut envoyer l’un barboter dans le bassin, et l’autre se sauva. Cela fit une histoire au poste de police. Dans les cabarets, parfois, une ambiance hostile les entourait dès leur entrée. Wilfrida, habituée, ne disait rien. Karelina avait peur. Van Bergen allait aux hommes, proposait une partie de fléchettes, un tournoi de javelots. Il était adroit, gagnait souvent, payait bien s’il perdait. Et l’hostilité se muait en un cordial enthousiasme. Et il eut une fois, les honneurs d’un triomphe pour avoir, relevant un défi goguenard, soulevé dans ses bras et porté jusqu’au pont d’un navire, une gueuse de fonte que deux hommes n’ébranlaient pas. Ce passionné de la force l’aimait jusque dans le muscle.
Vers la mi-février, Karelina reçut une lettre de Gomar. Il viendrait, disait-il, reprendre sa femme la semaine suivante.
Karelina, conseillée par son oncle, fit d’abord ses conditions. Gomar quitterait la fraude. On céderait le cabaret, on abandonnerait le pays des Baraques, et Gomar chercherait un travail honnête et stable.
Gomar répondit qu’il acceptait.
Il vint chercher sa femme le samedi suivant. Il arriva chez Van Bergen vers trois heures de l’après-midi. La petite servante le laissa dans le parloir, un peu intimidé, malgré sa coutumière assurance, dans ce cadre à la fois tranquille et luxueux où on l’avait fait pénétrer. Il avait vaguement l’impression que la brutalité ne serait plus de mise, ici, et se sentait désarmé. Il n’osait pas allumer sa pipe. Une colère, en même temps, montait en lui, sourde, contre sa femme, qui le faisait attendre ainsi, lui imposait cette espèce d’humiliation.
Il patientait depuis quelques minutes, assis sur le bord de sa chaise et bâillant, quand la porte s’ouvrit. II se leva vite. Ce n’était que Karelina.
— Ah ! dit-il, te voilà ?
— Oui.
— Tu es prête ?
— Viens d’abord par ici.
— Pour quoi faire ?
— Mon oncle veut te parler.
— Je n’ai rien à voir avec lui, dit Gomar.
Mais comme elle s’en allait, il dut tout de même la suivre jusque dans le bureau de Domitien Van Bergen.
Van Bergen travaillait. Wilfrida était près de lui, à son ordinaire. Il releva la tête, attacha son regard sur Gomar, un moment.
— Asseyez-vous, mon ami, dit-il.
Gomar s’assit.
— Ainsi, vous êtes Gomar t’Joens, le mari de ma nièce ? Eh bien, écoutez-moi.
Gomar posa son menton sur son poing, l’air sérieux. Karelina, qui était allée près de la fenêtre derrière son oncle, écoutait.
— Voici donc votre femme, poursuivit Van Bergen. Elle est venue ici, elle s’est sauvée de chez vous. Vous devinez pourquoi, je présume, pas besoin d’explication là-dessus ?
— Je ne devine rien du tout, dit Gomar.
— Eh bien, je vais vous l’apprendre. Elle s’est sauvée de votre maison parce que vous buvez et que vous la rendez malheureuse. Elle en avait assez. C’est son droit. Et ce n’est pas moi qui la dissuaderai de rester ici…
Gomar s’était levé.
— Elle est mariée, dit-il. Elle doit venir chez moi. La loi est pour moi.
— Ne parlons pas de la loi, voulez-vous ? dit paisiblement Van Bergen. S’il faut mettre dans nos petites affaires, le nez de la justice — ici surtout, en Belgique — ça pourrait bien se gâter pour vous, t’Joens… Vous me comprenez, n’est-ce pas ? J’ai pu savoir et je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’entre les gendarmes et vous il y a un vieux compte qui n’est pas encore réglé…
Gomar ouvrit la bouche et pâlit.
— Donc, continua Van Bergen, restons entre nous. Karelina retournera chez vous. Elle y est décidée, elle le veut bien. À sa place, je resterais ici, notez-le. Mais enfin elle a résolu de tenter un dernier essai. Retenez donc que c’est un essai, rien de plus, un état provisoire. Ça peut vous déplaire, mais c’est comme ça. À la première algarade, elle vous plante là et elle revient ici…
— Je voudrais bien voir ça ! grommela Gomar.
Van Bergen se leva d’un bond. En trois pas, il avait contourné son grand bureau ministre. Et il se plantait, robuste, carré, droit comme un chêne, superbe de colère, devant t’Joens. Il avait pris par le bras et secouait l’hercule.
— Par le tonnerre de Dieu, vous le verrez quand vous le voudrez, mon bonhomme ! Quand le diable s’en mêlerait ! Karelina m’a demandé protection, je la protègerai ! Et vous vous tiendrez tranquille, et vous la rendrez heureuse ou bien j’y mettrai le nez ! Et toutes les lois de la terre ne m’empêcheront pas de vous étriller la peau, si vous levez encore la patte sur votre femme, et de vous la reprendre. C’est bien compris, camarade ?
Gomar le regardait avec étonnement. C’était la première fois qu’on lui parlait ainsi. On sentait en lui un bouillonnement de colère. Mais il était décontenancé en même temps. Surtout, il y avait cette vieille histoire que Van Bergen avait évoquée, sans que Gomar pût deviner d’où ça sortait. Il se contenta de faire de la tête un signe qui pouvait signifier un acquiescement. Et Van Bergen lui lâcha le bras et revint à son bureau.
— Voilà, Karelina. Fais encore un essai, loyalement. Qu’il abandonne la fraude et trouve un travail honnête. Et puis vous liquiderez le cabaret et trouverez une maison tranquille. Avec beaucoup de volonté, vous pouvez encore être heureux tous les deux. Je vous le souhaite de bon cœur…
Il se leva, prit sur son bureau sa pipe.
— Expliquez-vous ensemble, maintenant. Je vous laisse. À tout à l’heure, petite. Viens, Wilfrida.
Ils sortirent.
Il y eut un long silence.
Puis, avec effort, Gomar t’Joens demanda :
— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
— C’est mon oncle Van Bergen, dit Karelina.
— Je n’ai jamais vu de ma garce de vie un oiseau pareil ! murmura t’Joens.
⁂
Ils reprirent, vers cinq heures, un train pour Courtrai. Gomar ne parlait pas. Un autobus, de Courtrai, les mena à la frontière française. Et ils revinrent à pied jusqu’au cabaret t’Joens, que Gomar, dès son retour, avait ouvert.
Il était tard, déjà. Karelina alla se dévêtir, reprit ses vêtements de travail. Et quand elle descendit, malgré l’heure avancée, elle trouva l’estaminet plein de monde, de voisins et de connaissances, qui étaient accourus. Gomar servait. On riait, on menait grand bruit.
Karelina regardait autour d’elle. Le cabaret, après trois mois, lui semblait plus gris, plus sale, et vraiment sordide. Il y avait sur le poêle de fonte, une couche de rouille. Elle considérait cet encrassement avec une sorte de lassitude, comme si elle n’aurait jamais plus le courage de le nettoyer. Par la porte, on devinait la cour, vaguement éclairée par les reflets des fenêtres. Boueuse, humide, encombrée de vieilles roues, de ferrailles, de planches, un arbre dépouillé semblait y mourir. Et les fenêtres de l’autre côté laissaient voir un coin de campagne crépusculaire, une campagne souillée par la proximité des villes — sans air, sans espace, semée de baraques, coupée de fils télégraphiques et électriques, et enserrée par les maisons des villages d’alentour. Une espèce de vague banlieue, industrielle, chaotique et lugubre.
Déjà, les fraudeurs revenaient. On appelait Gomar, on lui parlait bas, l’air de rien, au comptoir, avec des mines que Karelina devinait. Parmi le brouhaha des clients, elle les reconnaissait, voyait leurs signes, leurs clins d’œil. Gomar, un instant, descendit à la cave, revint avec un gros paquet, le lança vite et furtivement dans la cuisine. Un des hommes alla le prendre sans mot dire et fila, la charge aux épaules, par la porte de la cour. La vie reprenait, normale. À voir Gomar à l’aise et content dans cette atmosphère, il fallait que Karelina fût folle pour avoir espéré autre chose.
Le même soir, Gomar était saoul. On le blaguait. Il entendait la plaisanterie.
— J’en connais deux qui vont se coucher de bonne heure…
— Gare aux ressorts des sommiers ! Trois mois de veuvage, ça compte…
Il riait avec les autres, regardait Karelina de côté, avec, dans les yeux, une singulière expression méchante, comme s’il avait découvert en elle des choses qu’elle-même n’aurait pas bien comprises.
⁂
Des semaines, il garda de son humiliation un souvenir cuisant. Il ne comprenait plus, à distance, qu’il eût pu accepter de se laisser traiter en gamin et faire la leçon par cet inconnu. Il en était blessé et furieux. Il aurait voulu, quelquefois, retourner là-bas pour se battre. Toute sa colère retomba sur Karelina. Il rêva de la dompter, de réprimer définitivement ses velléités de révolte. Il ne savait pour cela qu’une méthode.
Hors d’elle-même, à bout de misère, il lui arriva de crier :
— Menteur ! menteur ! Pourquoi ne m’as-tu pas laissée là-bas ? Pourquoi m’as-tu promis tout ce que je demandais ? Tu avais peur, voilà, tu avais peur…
Cela le jetait hors de lui. Il l’aurait tuée. Il souhaitait que l’autre accourût au secours de sa nièce.
— Tu verras, ce jour-là, clamait-il, tu verras si j’en ai peur… Je l’aplatis. J’aurai du plaisir à lui démolir la carcasse, oui ! Mais il ne viendra pas, il me connaît, il n’osera pas venir ! Parce qu’il n’a rien à faire ici. Je suis le maître, je fais ce que je veux ! Et si je commande, tu n’as qu’à obéir, et si je parle, qu’à te taire. Regarde ce que j’en fais, de sa nièce !
Il levait son énorme patte…
⁂
Au bout de deux mois, excédée, dans une heure de découragement suprême, Karelina écrivit à Anvers quatre mots d’appel au secours.
Elle ne pouvait sortir. Elle confia la lettre à une vieille pocharde et lui remplit, pour payer son service, toute une petite fiole de genièvre.
Mais il ne restait au fond du cerveau brûlé de la vieille alcoolique plus rien d’humain ni de pitoyable. Pour cent sous, Gomar eut la lettre et, le soir, en rentrant, la mit en riant sous les yeux de Karelina, pétrifiée.
— On appelle au secours, maintenant ? C’est gentil, ça, très gentil… Alors, tu penses toujours que j’ai la trouille ? Eh bien, tu vas voir, une bonne fois… Ta lettre, je la mettrai moi-même à la poste ! Qu’il vienne seulement, qu’il vienne, et tu verras du bel ouvrage !
— Gomar, je t’en supplie…
— Rien à faire, tu l’as voulu. Et maintenant…
Il saisit Karelina par les cheveux :
— …tu vas danser !