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Le second dimanche de mai eut lieu le grand pèlerinage à saint Pacôme, le patron du pays.
Huit jours d’avance, les bohémiens et les forains avaient planté leurs tentes et dressé leurs baraques sur la place, devant l’église et sur une bonne longueur de la route. Manèges, fritures, tirs, loteries, boutiques à pain d’épices, théâtre où l’on voyait la tentation de saint Antoine avec des cochons véritables, tout un caravansérail, comme pour la kermesse. Trois jours en suivant, le soir, les cloches annoncèrent l’événement. On passa tout le samedi à faire bouillir des jambons et des langues, à cuire des pâtés et pétrir de la pâte pour les tartes, les couquebaques, les pains à poires et les craquelins. Tout le village en fleurait bon.
Àsix heures du matin, le dimanche, sous un clair soleil qui dissipait la brume fraîche, eut lieu, le long de la grande route, le concours de pinsons d’Ardennes. Car l’oiseau ne chante qu’à l’aurore. Les pinsonneux arrivaient, leurs petites geôles sous le bras, dans une toile. Ils s’installaient sur le trottoir, déballaient leurs cages, à deux mètres l’un de l’autre. Les juges se partageaient le travail, s’asseyaient, un papier en main, et y notaient d’un trait de crayon chaque « Chirrip chip chip » de l’oiseau. Qui en donnerait le plus en une heure serait le vainqueur du tournoi. Des gosses, des curieux, des amateurs, entouraient chaque juge. Et on voyait les oiseaux, derrière le grillage, tourner la tête de côté, écouter le chant des rivaux, et lever vers la lumière leur regard aveugle. Car on les aveugle pour qu’ils chantent. La peur des gens, la vue surtout des autres oiseaux les empêchent de chanter.
Àvrai dire, on ne leur crève pas les yeux, ainsi que le croient les gens mal renseignés. L’opération est plus savante. Comme l’oiseau ne chante qu’à l’aurore, il faut qu’il garde l’illusion de voir se lever le jour. Pour cela on lui passe sur le rebord de chaque paupière un fil de fer rougi. Puis on referme l’œil. Et la suppuration soude ensemble les deux paupières, rive les chairs, et clôt l’œil définitivement. L’oiseau, aveugle, devine quand même le jour. Et il y a quelque chose de pathétique à voir les petits captifs lever encore, vers ce qu’ils croient être l’aube, leurs yeux sans regard, et chercher la lumière avant de donner leur chant.
Àsept heures commencèrent à affluer les autobus, parmi la foule déjà grouillante. Ils apportaient de partout, des Flandres française et belge, à dix lieues à la ronde, les pèlerins, les curieux, les amateurs de bonnes parties. Le brouhaha monta. Par le train, les trams, les autos, les charrettes, le monde accourait. Des quantités de piétons aussi, de vieilles gens qui voulaient accomplir le pèlerinage sérieusement, de façon méritoire, comme il doit l’être pour porter bonheur, et des jeunesses, des couples, des bandes de filles et de garçons, pour qui cette longue marche à pied, moitié de nuit, moitié de tôt matin, était une fête et un amusement. Les paysans formaient la majorité. Saint Pacôme est un saint rural, spécialisé dans la protection du bétail et des animaux domestiques. Aussi voyait-on surtout des fermiers, des gens aux joues rouges, au teint brûlé. Tout ce monde, à peine descendu, se ruait vers les cabarets, déballait des provisions et commandait de la bière.
On mettait à sac les éventaires que tous les habitants du pays, improvisés restaurateurs pour l’occasion, avaient installés devant leurs portes. Tartes à cerises, fraises, compotes et crèmes, œufs durs, pains fourrés, langues, jambons et pâtés, disparaissaient rapidement. Et le soleil déjà haut mettait sa gaieté sur cette foule. Le vent faisait claquer les bannières, les drapeaux belges et français, au faîte des mâts de fortune, balançait les guirlandes de feuillage, les lanternes vénitiennes, les roses de papier, gonflait les longues banderoles blanches, couvertes d’inscriptions pieuses ou accueillantes, qu’on avait tendues en travers des rues.
Karelina, dans son cabaret, courait et s’agitait, servant, surveillant les comptes, recevant l’argent, et trouvant moyen de s’habiller en vêtements du dimanche par pièces et par morceaux. On ne voyait que fermiers, dans le cabaret, avec leurs femmes, leurs filles et de gros paquets de mangeaille. Des chiens sous les banquettes, des quantités de vélos entassés sur le trottoir, et, pendus aux murs, de grands sacs blancs où gloussaient des coqs pour la partie de l’après-midi. Gomar, pour une fois, se dépensait et tirait la bière. La mousse, tranchée au couteau de bois, ruisselait sur le comptoir. Un fort parfum d’alcool, de houblon, de tabac et de sueur alourdissait l’atmosphère de l’estaminet.
Sur toute cette liesse villageoise tombèrent les premiers appels sonores et larges de la cloche. La grand’messe allait commencer.
On vit les femmes se lever, taper leurs jupes, rassembler la marmaille. Les hommes restaient au cabaret. Karelina prit un livre de messe et sortit aussi. Car Gomar le cynique exigeait qu’elle allât suivre la messe pour la santé de ses coqs et de ses chiens. L’âme flamande a de ces contradictions. Il lui donna même une pièce de dix francs pour brûler des chandelles à saint Pacôme.
L’église était grande et haute, dorée, d’un luxe ostentatoire, comme il se doit pour un lieu de pèlerinage renommé. Aux voûtes du porche pendaient d’innombrables béquilles et jambes de bois, offertes en ex-voto. La statue de saint Pacôme, adossée au premier pilier de droite en entrant attirait tous les regards, au milieu d’une armée flamboyante de cierges et de bougies papillotantes. Elle était bien pitoyable, la pauvre statue de bois, mi-pourrie, tout écaillée, plus semblable à une vieille souche qu’à l’effigie d’un bienheureux. Mais telle quelle, on la vénérait infiniment. Et nul n’eût parlé de la changer. C’était dans le bois même qu’était la puissance surnaturelle.
Karelina, à grand’peine, put approcher de l’autel et trouver une place où s’agenouiller. Elle resta là une heure et demie, tant que dura la messe. C’était une cérémonie fastueuse et solennelle, propre à imprimer dans l’esprit du peuple un durable souvenir, avec de longs chants d’orgues et des silences durant lesquels parvenaient du dehors des coups de sifflets, des détonations, un tohu-bohu de musiques, toute la tintamaresque rumeur de la foire en pleine démence…
Puis les cloches sonnèrent de nouveau, annonçant la fin de l’office. Le grand portail s’ouvrit sur la kermesse. Et une poussée de foule eut lieu, une invasion d’hommes, de paysans, de fermiers et de gens de la terre, qui avaient jusque-là attendu dans les cabarets Ils arrivaient, le bâton haut, le fouet brandi à bout de bras, comme pour un assaut. Ils s’écrasaient au pied de l’effigie, levaient vers elle leurs bâtons, la touchaient de loin, pour sanctifier le bois par contact et préserver leurs bêtes des épidémies. On eût dit une révolte, toutes ces cannes tendues, brandies, agitées. Et le flot défilait, serré, ininterrompu, dans une bousculade précipitée. On s’en échappait à grand’peine.
Consciencieusement, les paysans faisaient encore le tour de l’église, tapaient du bâton sur toutes les images à leur portée, pour renforcer le charme magique et s’assurer les bonnes grâces du plus grand nombre de saints possibles. À la fin de l’opération, la pauvre effigie de saint Pacôme, toute maculée et bosselée, n’avait plus figure humaine. Elle perdait ainsi, d’année en année, une bonne part de sa splendeur et même de sa substance.
Après le repas de midi commencèrent les jeux sur la Grand’Place et aux principaux carrefours. Chaque cabaret organisait un jeu spécial pour attirer les clients. Ici, une course en sacs, les concurrents obligés de courir les pieds et les jambes contenus dans un sac, sautant, roulant et culbutant. Ailleurs, une course aux tonneaux, chacun poussant devant soi une grosse tonne vide vers le but, et se heurtant aux tonnes des voisins avec d’invraisemblables accrochages, mêlées et bousculades… Dans un parc, enclos de grillage, sept ou huit garçons, les yeux bandés, poursuivaient à tâtons un malheureux cochon, et cherchaient à le saisir par sa queue, abondamment graissée de savon noir. Sur un mât horizontal, huilé aussi de savon, d’infortunés équilibristes s’aventuraient pour atteindre une rangée de lots alléchants, et culbutaient, à droite, dans un bac de farine, à gauche dans un bac de suie.
D’autres, poussés sur une baladeuse, et les yeux bandés, armés d’un grand couteau, devaient s’efforcer de couper la tête à une oie suspendue en l’air, dans un tonneau, et dont le coup sortait par le trou de la bonde. Une chasse aux grenouilles occupait le centre de la place. Chaque coureur poussait une brouette chargée de six grenouilles, et devait ainsi faire le tour de la place. Les bêtes sautaient hors du véhicule. Les concurrents lâchaient les brancards pour courir après l’une et l’autre, saisissaient celle d’un rival et se disputaient, tandis que le reste de leur chargement de grenouilles se dispersait dans tous les sens, à grands bonds…
De tous les coins, montaient des tonnerres de rires, des chansons, des sifflements, parmi le fracas des manèges et des tirs. Un fort relent de friture, de stockfish, de saucisses chaudes bouillies, qu’on enveloppe dans un petit pain, de gaufres, de beignets, de mangeaille odorante, flottait et affamait davantage.
Et toute cette exubérance cessa brusquement lorsque, de nouveau, sonnèrent les cloches et que les battants du portail de l’église s’ouvrirent. La procession sortait, chamarrée, étincelante d’ors, de velours somptueux. Dais, statues, cierges allumés, fleurs, rameaux verts, étoles blanches et soutanes rouges, chasubles brodées, s’ouvraient passage à travers la foule dense et respectueuse, et soudain suspendue dans sa formidable gaieté. Et quand, sous un dais plus haut, un dais blanc semé d’étoiles d’or, le curé parut, lent et recueilli, un ostensoir flamboyant dans les mains, levant le Dieu-Hostie sur la foule, un silence énorme figea ce peuple brutal.
L’ostensoir avançait porté par le prêtre, comme s’il eût régné sur cette masse. Un cortège de fermiers, d’hommes des campagnes, montant de lourds chevaux brabançons lui faisait une garde d’honneur, une escorte médiévale. On entendait tinter, grêle et faible, la petite sonnette de l’enfant de chœur. Et l’on eût dit qu’une main pesante courbait cette cohue sous le prêtre. Les hommes, découverts, les femmes, à genoux, inclinaient la tête et se signaient. Et il y en avait qui baisaient la terre.
La procession défila tout autour de la place, revint devant le portail, rentra dans la grande nef… Et, d’un seul coup, le vacarme se déchaîna de nouveau, un concert, une tempête de sifflements, de musiques, de cris, une clameur géante monta jusqu’au ciel, tandis qu’au vent joyeux, dans le flambant soleil de mai, s’agitaient les draperies chamarrées des manèges, les oriflammes, les guirlandes et les costumes verts, rouges, jaunes, bariolés et violents des filles de Flandre…
C’est dans l’après-midi qu’eut lieu chez Gomar t’Joens la partie de coqs.
Àdeux heures, disaient les affiches. Mais, une heure d’avance, la cabaret était plein. On attendait la partie en buvant. On demandait les cartes pour un jeu de piquet. On s’essayait aux fléchettes, aux boules, au javelot. Devant la porte, on jouait aux dés, au bouchon. Tous ces gens-là semblaient ne pouvoir laisser leurs mains oisives. Il fallait, comme de l’alcool à leur palais, la fièvre du jeu en leur esprit. Ils jouaient, non comme on se distrait, mais comme on se bat, avec passion, une espèce de rage muette, de frénésie de la lutte et du gain, qui tendait leurs traits durs, et leur faisait des masques violents et tourmentés.
Karelina pompait de la bière au comptoir et Charlet, le petit voisin, en blouse blanche, portait de table en table, les chopes de bière dans un panier, Gomar, sur la banquette, parmi les autres, muet, tendu, une espèce de fureur du jeu sur le visage, abattait ses atouts, et sondait du regard, par instant, le visage contracté de ses adversaires. Et tout un groupe les regardait faire, parce que l’enjeu était gros.
Des hommes entraient, un sac blanc sur l’épaule, où le coq, enfermé, gloussait. Ils s’en allaient à la cour, tiraient la bête en grand mystère, lui pompaient de l’eau fraîche, lui mouillaient les pattes pour qu’elle n’eût pas chaud, puis la rentraient dans le sac et le suspendaient en quelque endroit ombreux et aéré. Dans un coin du café, à une table écartée, les arbitres du jeu préparaient les papiers qu’on tirerait au sort pour indiquer à chacun l’adversaire qu’il aurait à combattre. Et ceux qui ne jouaient pas aux cartes, debout, un verre en main, les gestes amples, et rouges à force de crier, racontaient des histoires de coqs imbattables, de chiens, de chevaux, de pigeons, et autres bêtes de sport.
L’arbitre se leva. On cria silence. Il annonça la répartition du combat.
Karelina alla ouvrir la porte du grenier. Et une cohue compacte s’engouffra dans l’escalier. Sur le palier, un homme percevait, le droit d’entrée : dix francs pour les hommes, rien pour les femmes. On est galant dans le pays de Flandre.
Karelina était revenue tirer de la bière. Le vieux Mosselman vint lui demander du cognac dans une chope. Il y fit fondre un bout de sucre, l’allongea d’un peu d’eau, et monta précieusement sa drogue pour les coqs de Gomar. C’était une recette à lui, un dopage comme un autre, et qui donnait de l’allant aux bêtes, prétendait-il.
Chaque armeur a ses stratagèmes. Alcool, épices ou sucre, et parfois des choses plus singulières, comme de la graisse de belette ou de fouine, dont on enduit la tête du coq. L’odeur fauve du carnassier met en fuite l’adversaire. Ou bien on verse un peu d’acide sur les armes d’acier. Et les blessures brûlent les chairs comme des fers rouges.
— Ça barde, dit Charlet qui redescendait, son panier de chopes vides au bras. Fait soif, là-haut.
De fait, une rumeur emplissait le grenier, à croire que le cabaret allait crouler.
— Karelina, sans répondre, remplissait le panier, rinçait les verres. Et Charlet remonta. Elle avait peur de ces jeux. Toute cette violence l’effrayait. Elle préférait à rester en bas, dans son comptoir, à écouter de loin le déroulement de la partie. Elle en connaissait les étapes, le silence avant la mise au parc, les cris brefs, les paris qui montent en tumulte, les jurons, de courts arrêts où l’émotion étrangle tout le monde, de brusques sursauts de véhémence, et la clameur triomphale saluant la victoire du plus fort.
— Encore une, pensait Karelina, en regardant l’horloge.
Et Charlet revenait remplir son panier vide.
La bataille était rude. À quatre heures, les deux clans étaient à égalité. Cinq victoires à chacun. Il régnait là-haut une fièvre dont Charlet enthousiaste, apportait les échos. Les coqs de Gomar n’ « avaient pas encore battu ». On les gardait pour la fin.
— Il est tranquille ? demanda Karelina.
— Il boit beaucoup de bière, dit Charlet.
Il redescendit, un moment après, annonça que le premier coq de Gomar « avait battu », et perdu…
Karelina sortit sur le seuil, respira un moment l’air frais du dehors. Il y avait devant le cabaret cinq ou six autos qu’elle regardait vaguement. Elle pensait à ce qu’avait dit Charlet : « Il boit beaucoup ». Et l’inquiétude l’oppressait.
« Si on pouvait être demain », se disait-elle.
L’idée de toute cette soirée, de toute cette nuit à passer avec une brute ivre la glaçait. Ainsi, jamais, jamais il ne changerait…
Une brusque montée de clameurs, sur sa tête, la fit tressaillir.
« Vas-y ! vas-y ! Il en tient ! La patte cassée ! Hardi ! hardi ! Vingt francs sur Roulers ! »
Et de se dire que tous ces gens palpitaient ainsi autour de l’agonie d’une bête, la souleva d’une nausée de dégoût. Elle regardait le chemin, sinueux et gris, pavé de pierres rondes, qui grimpait le court coteau, et plongeait de l’autre côté. Et elle se rappelait cette nuit où, par là, sur l’auto du vieux Mosselman, elle s’en était allée vers l’aventure… Elle ressentit un grand trouble à songer à Anvers et à la vie qu’elle avait menée là-bas. Elle pensa à cette lettre que Gomar lui avait prise… Et s’il l’avait envoyée, vraiment, comme il disait et que l’oncle Domitien pût venir ? Cette idée lui faisait peur et la soulevait en même temps d’une émotion indicible…
Et vers ce moment, dans un ronflement sourd, une automobile parut au sommet de la côte, dévala lentement la rampe, passa très doucement devant le cabaret. Un grand cabriolet havane. Karelina le regardait distraitement, lui trouvait une vague ressemblance avec l’automobile de l’oncle Domitien. Et ce visage brun, massif, à l’intérieur…
Avant qu’elle eût réalisé davantage cette ressemblance, la voiture s’arrêtait, et Domitien Van Bergen, sautant sur la chaussée, s’avançait vers Karelina. C’était si brutal que cela ressemblait à un rêve.
— Oncle ! Mon oncle ! cria Karelina.
Et elle s’élança vers lui, se jeta sur sa poitrine avec emportement…
— Folle ! Folle ! disait en riant Van Bergen.
⁂
Le grenier de Gomar t’Joens était vaste, sombre et sale. C’était une longue pièce au plancher raboteux, mal éclairée par quatre tabatières. Pas de plafond, on touchait de la main l’envers des tuiles brunes, clouées sur les liteaux poudreux. Et comme elles étaient mal jointes elles laissaient par place des jours par où filtrait la clarté du dehors, des trous de lumière qui projetaient, dans la pénombre, des rayonnements d’étoiles. Vers le milieu, le toit montait très haut, en bonnet de police. Et dans l’enchevêtrement inaccessible des gitages on discernait des sortes de hardes pendantes, de lourdes et gigantesques toiles d’araignées, veloutées et poussiéreuses.
Une foule dense emplissait cette salle sombre. Assis, debout, juchés sur des chaises et des bancs, une centaine de spectateurs formaient cercle autour d’une arène enclose d’un grillage. Dans cette arène, parc d’environ six mètres carrés, deux hommes, debout, se présentaient l’un à l’autre du même geste leur coq. L’un des deux hommes était le vieil Hendrijk Van de Goo, qui « armait » toujours pour Gomar. C’est-à-dire qu’il se chargeait d’adapter aux ergots des coqs l’aiguille d’acier de six centimètres avec laquelle les bêtes frapperont.
C’est tout un art que d’armer. Hendrijk avait chez lui des pattes de coqs de toute sorte, desséchées et stérilisées, et clouées sur des planchettes. Sur elles, il étudiait les armes et leurs meilleures dispositions. Il aimait les croiser, légèrement rentrées à l’intérieur, et remontantes, pour donner au coup le maximum de pénétration et d’effet.
Il offrit à l’adversaire le coq de Gomar. L’autre, de ses doigts en travers, mesura la longueur des armes, les essuya soigneusement, pour le cas où Hendrijk y eût versé un acide ou un poison. Hendrijk fit de même de son côté. Puis ils reculèrent, chacun vers une extrémité du parc, caressant leur bête, la flattant de la main. Hendrijk, les doigts dans les plumes de son coq, massait doucement les cuisses musculeuses.
Ils déposèrent les combattants, sortirent vivement. L’arbitre fit tomber la toupie pendue à une ficelle, qui servait à marquer les temps. Un autre juge, un gros réveille-matin en main, s’absorba dans la contemplation de l’aiguille des minutes. Le combat commençait. On ne vit plus que cela, des têtes pressées, avides, des faces tendues vers l’arène. Et là, sur un plancher saupoudré de sciure et maculé de sang, solidement plantées, les pattes larges pressant le sol, la tête de côté et l’œil rond, les deux bêtes immobiles, qui s’épiaient.
Il y avait dans cette scène un caractère de brutalité primitive qui frappa Van Bergen dès l’entrée, et le tint arrêté, à regarder. D’ailleurs, il ne fallait pas songer à avancer parmi cet entassement de peuple, où régnait un vacarme à vous assommer :
— Cent francs sur Menin ! Cent francs sur Menin ! hurlait un homme, sans répit.
— Vingt francs sur le coq rouge !
— Vingt francs sur le bleu !
— Dix à moi !
— Cinquante ici !
— Tenu !
— Cent francs sur Menin ! Cent francs sur Menin !
Il y avait des garçons bouchers en tablier bleu, des rentiers en coutil blanc ou jaune, des paysans endimanchés de noir, des ouvriers en casquette et foulard rouge, de gros fermiers au teint couleur de blé mûr. Tous vociféraient, agitaient les bras, se faisaient de grands signes, échangeaient défis et paris. Maurtet, le gros linier, au premier rang, étalait un ventre barré d’or et une face cramoisie et jouisseuse. Celui-là pariait par mille francs. Comme beaucoup il avait inconsciemment ramassé une plume de coq tombée au cours d’un précédent combat et la mâchonnait. Près de lui, en toilette jaune paille, bras nus et longs gants montant jusqu’au coude, sa maîtresse, qu’on appelait la “Moucheronne”, une frénétique du jeu, pariant sa chemise, tapant comme les coqs, soulevée, à ces heures de violence, par la remontée brutale d’une enfance populacière dont elle ne s’était jamais décrassée. D’autres femmes aussi, des Flamandes aux vêtements bariolés, bleus, rouges, jaunes, verts, plus passionnées, plus véhémentes que les hommes et criant leurs paris à voix aiguës et perçantes, mêlées sans en souffrir à toute cette poussière, cette saleté, cette brutalité. Et, par place, une brave commère, venue là pour accompagner l’homme et l’empêcher de se saouler, et qui, paisible au milieu du vacarme, avare de son temps, tricotait à quatre aiguilles des chaussettes de grosse laine, et, par-dessus ses lunettes, jetait par instant seulement un bref regard sérieux sur le parc et les coqs. Sur toute cette foule, parmi les masses d’ombre, tombaient des tabatières des faisceaux de lumière dorée, avivant les contrastes de couleurs et marquant en relief vigoureux des physionomies tourmentées et ardentes, la face avide et tendue d’un joueur, la trogne hilare et vultueuse d’un ivrogne.
Àvoir Gomar t’Joens, on devinait que son coq « battait ». Gomar tenait à deux mains la balustrade de l’arène, du « parc », en langage de coqueleur. Il avait l’œil fixe, les narines dilatées, une contraction des mâchoires qui durcissait sa face de bestiaire. Il était l’homme qui épie l’adversaire avant de se battre. En manche de chemise, ses forts bras nus dorés d’un rude duvet jaune, il avait par instant, un tressaillement de muscles sous la peau, la crispation nerveuse de ses lourdes mains poilues et charnues sur la barre.
En face, de l’autre côté du parc, son adversaire, un homme de cinquante ans, bien mis, le teint bilieux, regardait aussi son coq. Et quoi qu’il se contînt davantage, on devinait chez lui, à sa respiration trop courte, au luisant de son regard, à son rire bref, la fièvre qu’il maîtrisait.
Chacun dans son coin, les coqs se surveillaient. L’un des deux, le grand roux, une bête de onze livres, était à Gomar. Haut, fier, le poitrail large, les membres lourds, un ruissellement d’or et de bronze sur les plumes, la crête réduite à un bourrelet ras d’un rouge sanglant, il fixait de côté son œil rond sauvage sur l’adversaire. Et il y avait, dans cette tête de rapace, dans la fixité cruelle de l’œil, dans toute l’attitude immobile, tendue, dressée, comme une incarnation d’orgueil et de férocité.
L’autre coq, plus petit, le plumage sombre avec des reflets bleuâtres comme une luisante cuirasse d’acier, baissait la tête et regardait par-dessous. Les longues armes attachées aux ergots, semblaient des lames d’épées, de ces rapières qui troussent fièrement les manteaux. Ils faisaient penser, ainsi campés, au duel d’un grand seigneur avec un spadassin.
Agacé, le grand coq roux battit des ailes, se redressa, ouvrit large le bec, et poussa un chant enroué, le chant barbare et rauque du coq de combat. Il avança jusqu’au milieu du parc. L’autre, au long du grillage, se coulait vers lui. Ils se fixèrent, bec à bec, la tête basse, le cou tendu, et les plumes de la collerette hérissées en auréoles irisées… Et le même bond furieux les jeta l’un vers l’autre, d’un seul élan.
Tout de suite on les retrouva face à face, indemnes. Si impétueuse avait été leur ruée, que l’un était passé au-dessus de l’autre, sans le toucher.
Il y eut dans le grenier une rumeur d’admiration et de contentement. Ça promettait. L’assurance d’une lutte sanglante réjouissait les assistants.
L’arrêt fut bref. Les deux bêtes, quelques secondes, tournèrent l’une près de l’autre, l’aile mi-ouverte, en piétinant. Et un nouvel élan les précipita… On les vit s’enlever, armes en avant, s’emmêler, frapper du bec, des ailes, des pattes. Il n’y eut plus qu’une confuse bataille, deux boules vivantes, ébouriffées, informes, et d’où les plumes volaient. Cela dura quelques secondes, au milieu d’une clameur frénétique.
— Vas-y !
— Tiens ! Attrape !
— Tape ! Gomar ! Tape !
— Il en tient dans l’aile !
Gomar t’Joens étreignait la barre comme pour la casser. Son adversaire avait une contraction, une espèce de douloureux rictus, à chaque coup qui frappait sa bête. Et l’on voyait un garçon boucher qui, penché par-dessus les autres, le cou tendu, l’œil injecté, suait de grosses gouttes, et frappait le vide de ses poings, à gestes courts et inconscients, comme s’il avait eu, lui aussi, des armes aux poignets.
— La patte cassée, le bleu ! La patte cassée !
— Cent sous sur Gomar !
— Dix francs sur Gomar !
Du sang jaillit, un jet mince, de cette boule de plumes, et aspergea quelques assistants. Mais on s’en moquait bien ! On s’essuyait d’un geste machinal ; tout le monde était debout, haletant, tendu vers cette mêlée indistincte, ces deux choses informes et furieusement secouées qui roulaient au milieu du parc.
Et tout à coup, sans qu’on sût comment, les deux bêtes se séparèrent, se retrouvèrent à un mètre l’une de l’autre, dépenaillées, sanglantes. Le bleu boitait, traînait sa patte droite brisée, tentait gauchement de la manœuvrer. Le grand rouge, le coq de Gomar, soufflait, ouvrait le bec et le refermait, ravalait des choses, du sang qui l’étouffait.
— Il en tient dans la « gave », disait-on. Il est engavé…
Ils reprirent des forces, une minute. On les sentait à bout. Et le temps passait.
On s’irritait, on craignait la partie nulle. On criait :
— Vas-y ! Vas-y, fainéant ! Tape, hé ! grande moule !
Le premier, le coq de Gomar revint au combat. Il avançait, tête basse, le cou long, l’œil injecté. L’autre attendait, tressautait sur sa patte gauche, s’emmêlait lamentablement dans le membre cassé qui traînait. Mais il ne fuyait pas, devant cette force qui allait l’écraser. Et le coq de Gomar fut sur lui.
Il y eut, une troisième fois, une confusion frénétique, le choc de deux fureurs, une volée de plumes et de gouttelettes rouges, le bruit sonore des armes frappant les planches. Un cri :
— Une joute de tête ! une joute de tête !
Et quand on put distinguer quelque chose, on revit les deux oiseaux côte à côte, abattus tous les deux, et les membres inextricablement emmêlés. Ils tressautaient, se débattaient, sans pouvoir se remettre debout. L’arme du grand coq de Gomar, chose fréquente, avait traversé la tête du coq bleu, et crevé les deux yeux. Et le premier, retenu par sa patte, battait des ailes pour se relever, tandis que l’autre mourait dans une convulsion désespérée.
La même angoisse tenaillait tout le monde :
— Vas-y ! Vas-y !
Si le coq de Gomar restait aussi couché, la partie était nulle. Et on guettait, dans une crispation de tous les nerfs, les spasmes de la bête.
Il battit de nouveau des ailes, il eut un sursaut. Et, dans une clameur de toute la salle, il se redressa. Et il se tint debout, retenu par la patte à la tête de son ennemi abattu, essayant de partir, et secouant au bout de son éperon cette tête aveugle, aux deux yeux traversés, et d’où le sang coulait. Il la regardait de côté, de son œil dur et comme implacable. Et, du bec, il piquait la crête du vaincu, goûtait le tiède liquide rouge et gras.
— Une minute, annonça l’arbitre.
Le coq devait tenir debout trois minutes. Ce serait long. Gomar le sentait. Son coq « en avait dans la gave. » Il était debout, mais péniblement. On devinait qu’il usait ses forces.
Vers la deuxième minute, il commença à chanceler. Il ouvrait à demi les ailes, respirait fort, enflait largement son poitrail vaste, en un halètement rapide. Un flot de sang lui monta, une bave épaisse, bien qu’il ouvrît tout grand son bec embarrassé, pour respirer plus amplement. Il regardait autour de lui. Ses yeux se voilaient. Mais il restait debout, incarnant jusqu’à la fin l’orgueil, délabré et splendide comme l’image même de la victoire, avec sa tête altière, le souffle précipité dont brûlait sa poitrine, les plumes pendantes autour de lui comme des lambeaux, et ce cadavre, à terre, qu’il piétinait. À son souffle était suspendu le souffle de cent poitrines.
— Tiendra !
— Tiendra pas !
Gomar ressentait dans sa chair l’agonie de son coq, et crispait les muscles, comme si son effort avait pu aider celui de la bête. Et le grand coq rouge, debout, chancelant, un sang pâteux gouttant du bec ouvert, regardait tout ce monde, et haletait, à bout de souffle. Une angoisse emplissait son œil dur, son obscure conscience, comme s’il avait confusément senti qu’il allait mourir.
— Tiendra !
— Tiendra pas !
— Vingt francs !
— Tope !
— Il n’en peut plus !
— Ah, le bougre !
— Tiens bon, nom de D… !
Debout, agonisante, la bête regardait la foule.
— Trois minutes ! annonça l’arbitre.
Et une clameur gigantesque, jurons, rires, huées, tapage formidable, lui répondit. Gomar avait gagné.
Àce moment, le grand coq s’affaissa doucement, se coucha pour mourir.
Mais ça n’avait plus d’importance. Tout était terminé. Déjà Gomar était dans le « parc », il avait saisi son coq victorieux par les pattes. Et du poing, il le tendait à la foule, égouttant du sang, comme un sanglant trophée.
— Vingt-cinq francs ! Vingt-cinq francs ! Qui en veut ? Hé, Siska, un fameux bouillon ! Douze livres pour vingt-cinq francs !
Àson poing, la bête victorieuse et mourante battait encore des ailes, et frémissait.
La partie était finie. La salle se vidait. Gomar, tenant sa bête par les pattes, parlait à Hendrijk Van de Goo, et ne descendait pas, tournant, comme exprès, le dos à Van Bergen. Peut-être l’avait-il vu, d’ailleurs. Cette affectation était dans son caractère.
Karelina avait rejoint son oncle.
— Il ne viendra pas, dit-elle. Il vous a vu, je pense, mais il ne viendra pas.
— Eh bien, dit Van Bergen, si la montagne ne vient pas à nous, nous irons donc à la montagne…
Et, sans écouter Karelina, il s’avança vers les deux hommes, toucha l’épaule de Gomar, et dit :
— Bonjour, l’ami.
Gomar se retourna, son coq au poing. Une expression hostile assombrit son regard, sous ses gros sourcils roux. Il hésita une seconde. De Van Bergen, ses yeux allèrent à Karelina. Elle y lut un début d’ivresse, et la montée rapide de la colère. Il soufflait. Il semblait presque surpris que Van Bergen eût osé venir.
Puis il regarda son coq. Et on eût dit que le souvenir des violentes passions qui l’avaient agité aujourd’hui, lui revenait, attisait en lui la fureur. Brusquement, il jeta la bête, de loin, dans un angle du grenier, enfonça ses mains dans sa forte ceinture de cuir, d’un geste résolu. Et, fixant Van Bergen bien en face :
— Ainsi, t’es venu ? dit-il. Tu ne manques pas de toupet ! Qu’est-ce que t’as à mettre ton nez ici ?
— Gomar, je t’en prie ! dit Karelina.
— Ferme ça, toi ! cria Gomar.
Le grenier s’était vidé. Seul, le vieil Hendrijk était resté, en spectateur. Karelina se taisait, les traits décomposés par la peur. Van Bergen lui sourit pour la rassurer. Et, revenant à Gomar :
— Après tout, tu n’as pas tort, l’ami. Entre gens de bonne compagnie, il vaut mieux la franchise… C’est toi que je suis venu voir.
— Moi ?
— Bien sûr. Je t’avais promis ma visite, je te la rends. Je comprends très bien que tu n’aimes pas me voir m’occuper de tes petites affaires. Mais Karelina est ma nièce. Et je me suis dit, comme ça, — drôle d’idée, je veux bien, — qu’elle serait heureuse, ou que je m’en mêlerais. Voilà tout.
— Culot ! s’exclama Gomar avec un rire bref.
Il respira largement. On vit s’enfler son vaste torse. Il avança d’un pas vers Van Bergen, impassible et dit :
— Seulement, mon vieux, t’oublies qu’on n’est plus à Anvers, ici. T’es chez moi, j’y suis maître, et je te dis de foutre le camp ! C’est compris ? Et toi, Karelina…
Gomar se tourna vers elle, la saisit par le bras :
— Tu vas voir tout de suite, espèce de petite carne, ce que ça coûte d’appeler la famille au secours !
Il brandit une main carrée. Déjà Karelina se couvrait de son coude.
Mais la gifle ne s’abattit pas. Au vol, la main de Van Bergen avait empoigné celle du fraudeur et la maintenait.
Ils restèrent immobiles, une seconde, au milieu d’un silence consterné.
Puis, d’une rotation violente, Gomar dégagea son poignet.
Et il resta ainsi quelques secondes encore, immobile, comme s’il n’était pas arrivé à réaliser l’audace du téméraire qui l’avait maîtrisé. On eût dit que son emportement était tombé tout à coup. Il semblait calme, presque, effroyablement pâle seulement.
Brusquement, il releva la ceinture de son pantalon de gros velours, tel un homme qui va se mettre à l’ouvrage, et troussa ses manches :
— God Verdoeme ! prononça-t-il lentement, je m’en vais te décarcasser, camarade !
— Retire-toi, Karelina, dit Van Bergen.
Mais déjà, les deux poings levés, Gomar t’Joens tombait sur lui comme une montagne.
Ce fut étonnamment rapide. Van Bergen s’était reculé, tourné de côté. Et il décochait en arrière un coup de talon formidable.
Gomar le reçut en pleine poitrine. Il battit des bras, vacilla, s’effondra sur le dos, dans un fracas de chaises et de bancs culbutés.
Van Bergen ôtait rapidement son veston.
Gomar s’était relevé. Il promena autour de lui un regard fou, qui fit frémir Hendrijk et Karelina. Sa main chercha quelque chose dans sa poche.
— Gomar ! cria le vieil Hendrijk, pas de couteau ! pas de couteau !…
Gomar hésita une seconde, dut se rappeler des choses. Il jeta à terre son couteau, avec fureur, chercha des yeux une autre arme. Il vit une chaise culbutée, l’empoigna par le dossier. Et, la chaise haute, il s’avança de nouveau, pour assommer Van Bergen.
— Gomar ! cria encore le vieux Mosselman, en s’interposant.
Mais Gomar l’envoya s’affaler contre le mur, d’un revers de main.
Van Bergen attendait, les mains levées, prêt à parer.
— Lâche ça ! cria-t-il.
Gomar avançait encore.
— Lâche ça, ou je te…
Mais la chaise s’abattait sur sa tête.
Il n’en reçut qu’un coup. Gomar n’eut pas le temps de la relever. Une force irrésistible lui arracha la chaise des mains, la lui asséna sur le crâne où elle se fracassa, l’envoya rouler parmi les bancs, d’un coup de pied dans le ventre. Il se releva, plié en deux, hurlant de douleur. Il avait sur les traits une expression de rage et de souffrance indicibles. On eût dit qu’il n’y voyait plus. Il se rua de nouveau. Un crochet sur l’oreille brisa net sa ruée. Deux fois, trois fois, il se précipita encore, comme un buffle, avec un courage aveugle et sauvage. Mais une grêle de coups dans la figure l’assommait, l’abrutissait. Il n’y voyait plus. Du sang lui coulait des oreilles. Les yeux tuméfiés, le nez écrasé, toute la chair de sa face éclatait et se fendait. Ce n’était plus un combat, c’était le massacre d’une brute.
Un dernier coup, sous le menton, le projeta parmi les banquettes, où il resta pantelant, les bras en croix. En l’espace d’une minute, son visage boursouflé, sanglant et noir, était devenu méconnaissable. On le voyait seulement remuer gauchement les membres, sans force pour se remettre debout. Et il hoquetait drôlement, comme s’il avait sangloté. Écroulé parmi les bancs et les chaises, ce colosse paraissait à la fois énorme et cependant débile comme un enfant.
Van Bergen, lentement, essuyait le sang et la sueur qui coulaient de son visage, et regardait Gomar.
— Sauvons-nous, mon oncle, sauvons-nous, suppliait Karelina en pleurant, comme si elle avait eu peur encore, malgré l’écrasement de la brute.
— Rien ne presse plus, maintenant.
Il repassait posément son veston. Sa voix seule tremblait encore.
— Bon, reprit-il, qu’allons-nous faire, voyons ?
— Filez ! dit le vieil Hendrijk.
Il s’était agenouillé auprès de Gomar. Il essuyait la face tuméfiée, ravagée.
— Filez ! répéta-t-il. Quand il se relèvera, je ne sais pas ce qui va se passer…
Et parce qu’il avait pour Gomar t’Joens un inexplicable reste d’affection, il ajouta :
— Vous auriez pu taper moins fort, tout de même…