‹ L’Empreinte du dieuChapitre 7 sur 18 · 02 · 03

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On arriva à Anvers le soir. De Courtrai, Van Bergen avait envoyé un télégramme à Veere, un petit port de l’île de Walcheren, en Hollande, où le Zeemeeuw était à quai. Il avait décidé qu’on irait là-bas quelques semaines, le temps de lasser les recherches que Gomar t’Joens, dans sa fureur, commencerait sans doute immédiatement. Les Van Bergen avaient à Walcheren une maison d’été, au bord de l’Ooster Schelde.

Wilfrida, dès qu’elle apprit ce qui se passait, prépara les bagages. Karelina l’aidait tant bien que mal, tremblante encore, incapable de redevenir maîtresse de ses nerfs, après ce grand ébranlement. Des pas sur le trottoir, un bruit léger au dehors la faisaient tressaillir. Il lui semblait que Gomar dût arriver d’une minute à l’autre, pour la reprendre. Elle ne se rassura que vers onze heures, quand l’oncle Domitien revint du port pour souper. Il était allé là-bas attendre le Zeemeeuw, et ne l’avait pas vu.

— Ma foi, dit-il, nous dormirons ici. Et nous ne partirons que demain matin.

Mais il vit Karelina si désemparée, si pleine de terreur et d’angoisse, qu’après un court repas froid, avalé sur le pouce, il reprit sa casquette et son manteau et retourna vers le port.

Une heure après, il revenait :

— Le Zeemeeuw arrive… En route. Nous voyagerons de nuit.

— Il aurait été plus sage de dormir ici et de partir demain matin, fit observer Wilfrida.

Mais il rit.

— Dormir ? Toi, oui, et moi aussi. Mais celle-ci ! Elle ne sera tranquille qu’avec, pour le moins, un bras de mer entre elle et son légitime époux. Nous nous reposerons là-bas, voilà tout. Naviguer de nuit, d’ailleurs, c’est si amusant !

⁂

Le jour les prit au large de Terneuzen, entre la côte hollandaise et l’île de Beveland. Le Zeemeeuw marchait à la voile, poussé de biais par un bon vent de nord-est. À la barre, il y avait Josef Van Oostland, un pêcheur de l’île de Walcheren, qui servait à l’occasion de marin à Van Bergen. C’était un grand homme grisonnant, les cheveux abondants, longs et raides sous une petite casquette, des anneaux d’or aux oreilles, une paisible expression d’assurance et d’audace sur les traits. Il tenait dans ses dents sa pipe en terre blanche et regardait au loin, d’un regard gris et tranquille, sans dire un mot.

On filait entre deux lignes de terres jaunâtres, sablonneuses, ourlées de digues vertes et monotones, et par-dessus lesquelles pointaient les cimes de longues files d’arbres régulières, qui indiquaient des routes et des canaux. Un village, çà et là, groupé autour de son église, qu’on abordait de biais, qu’on voyait de face un moment, avec ses toits rouges couleur de coquelicots, et qui s’éloignait, comme emporté dans la giration lente et continue du paysage. Des petits ports de pêche, aux quais de pierre blanche, aux écluses étranglées et profondes, s’abritaient derrière de longues jetées en pilotis de chêne, au bout desquelles se dressaient les mâts des sémaphores, avec leurs gros signaux d’osier noir, pareils à d’énormes corbeilles enfilées dans une perche. Flessingues, au loin, dans un repli, érigeait des grues et des flèches, des poutrelles d’acier noir, toute une laideur d’industrie, parmi ces terres basses où la vie se cachait. Puis, émergeant à peine, la côte de l’île de Walcheren, que l’on contournait, plate, bordée d’un talus vert, et frangée d’une ligne de pieux serrés, plantés dans la vase, et que les vagues éclaboussaient d’écume. Un moulin, çà et là, dans les terres, montrait seulement le bout de ses ailes brunes, par-dessus les digues, ou bien, au bord de l’eau, trempait dans la mer la base de sa tour blanche. Sur tout cela, une lumière grise, sans soleil, mais éblouissante, d’un insoutenable gris d’argent. Des moutons, comme de gros flocons de laine sale, tachetaient le vert de l’herbe. Et sur le gris des flots, immobile et gonflée, une voile marron, un petit bateau de pêche, s’en allait. Et le Zeemeeuw filait, incliné à bâbord, d’un vol glissé, au rythme doux et large, droit vers une ligne d’infini qui marquait la haute mer…

On contourna l’île de Walcheren par l’ouest. On longea la côte, plus haute, à présent, bordée de dunes sauvages et de bois de chênes rabougris. Au milieu, une petite plage, déserte encore, à cette heure et en cette saison, avec quelques villas éparses et un gros phare ventru, en briques de sable jaunes.

— Domburg ! dit, en le montrant du doigt, Josef Van Oostland, le pilote.

Puis les dunes et les bois recommencèrent.

On suivait maintenant la côte nord, face au vent d’est. On tirait de longues bordées. Les bois disparurent. Le pays s’abaissait de nouveau, bordé d’une digue interminable. Pays désert, où pointait seulement, à de longs intervalles, le clocher d’un village, couvert de feuillards de zinc oxydés et blanchis.

Sur la digue, peu avant le village de Veere, une maison s’érigeait, une maison blanche, qu’on remarquait parce que deux hauts peupliers, droits et sveltes comme des jets d’eau, l’encadraient. Elle surplombait l’eau du Schelde, la rive limoneuse plantée de pilotis.

— La vois-tu ? dit Van Bergen. C’est notre maison,Windhuis, la maison du vent. C’est là que nous allons.

⁂

C’était une délicieuse petite maison, à quatre ou cinq kilomètres de Veere, toute seule, avec l’Ooster Schelde au nord, et le Polder au sud.

Maria, la femme de Josef Van Oostland, venait tous les matins faire le ménage et les gros travaux. Wilfrida s’occupait du reste. Comme il faisait tout petit — un living-room et une cuisine au rez-de-chaussée, deux chambres à l’étage — on n’avait guère de peine à la tenir en ordre. Les fenêtres, d’un côté, plombaient la digue et l’eau. De l’autre, elles donnaient sur un petit jardin de fusains et de rhododendrons, avec deux allées en croix, bordées de groseilliers. La route le longeait, dont il était séparé par une haie d’aubépine très basse et très épaisse, carrée, et taillée en cube, à angles vifs, comme un long bloc de verdure.

On en sortait par un portillon à claire-voie, peint en blanc, et qui donnait sur la route, un long ruban étroit de tarmacadam goudronné, luisant et noir, qui descendait à l’est vers Veere, et, à l’ouest, montait vers Wrouvenpolder, les dunes et les bois. Un vent dur, bien que l’été fût proche, soufflait perpétuellement de la mer, et faisait frémir les deux peupliers d’un bruissement triste. Et c’est pourquoi Van Bergen avait nommé son bungalow Windhuis, la Maison du Vent.

Il y travaillait beaucoup ; il passait là de laborieuses vacances, dans la tranquillité. La vie coulait, plus calme qu’à Anvers, longue succession de jours de bonheur un peu gris, mais qui fuyaient vite. C’était Wilfrida qui recevait le courrier. Elle l’expurgeait, annonçait en gros l’essentiel à son mari :

— Bonne presse. Des réserves dans le Soir. La Critique théâtrale n’est pas très favorable. Tu verras tout cela quand tu en auras fini, n’est-ce pas ? Veux-tu que je remercie pour toi Temps nouveaux ? Leur papier est vraiment enthousiaste. Tout va bien, allons ! Travaille.

Il allait ainsi son chemin, en obstiné, en illuminé. Il avait fini par rejeter tous les doutes, les éloges comme les blâmes, parce qu’ils lui faisaient mal, le laissaient hésitant sur lui-même. Si bien qu’il ne retirait plus de son œuvre que la joie infinie de la créer. Bien plus tard, seulement, il connaissait ce qu’en avait dit et jugé le monde, lorsque cela ne comptait plus, ne l’influençait plus. Un demi-succès, des suffrages épars n’avaient pas encore réussi à imposer largement son renom d’écrivain et de poète. Il s’en consolait aisément. Mais cela accentuait en lui cette impression, à la fois ennoblissante et attristante, de travailler pour l’avenir, pour les hommes qui viendraient après lui et lui rendraient une tardive justice. Sort douloureux et grand, qu’il acceptait sans amertume. La tutelle de Wilfrida s’interposait entre le monde et lui, et l’aidait à son renoncement.

⁂

— « Il faut l’aimer, disait Wilfrida. Je voudrais que tout le monde l’aime. Vois-tu, Karelina, je ne comprends pas que tous ceux qui l’approchent ne l’aiment pas comme je fais. Je ne suis plus à moi. Il m’a comme absorbée. C’est singulier et quelquefois angoissant. Je pense et je vois par lui, et comme lui. Je m’aperçois souvent que je redis les mots qu’il dit, et que je parle comme il parle, et que j’emploie ses phrases tout entières, sans y penser. Ou bien je trouve l’expression qu’il trouverait, une image qu’il aimerait. On dirait qu’il m’a refaçonné l’esprit sur le modèle du sien. Je suis un peu aussi comme son œuvre…

« Je ne sais pas s’il est bon. Je ne lui trouve aucune qualité, aucune vertu particulière. C’est tout, en lui, que j’aime. Il est seulement, avant tout, d’une suprême intelligence. Il rehausse la vie de tous les jours, la transfigure, comme il transfigure tout. Le livre que je lis n’est pas si beau que le livre qu’il me lit. On dirait qu’il enrichit les choses. J’en ai une si longue habitude, songe… Je sais ce qu’il pense avant lui… C’est précieux. Quelquefois, nous ne nous parlons pas. Mais moi, je peux suivre sa pensée, je sais où elle s’en va. Et je le défends quelquefois contre lui-même…

« Il a des douceurs de femme. Je suis malade : il me soigne. À lui, je m’abandonne, je confie sans crainte ce pauvre corps souffrant que je traîne. Je suis sûre qu’il ne me fera pas de mal.

« Je n’ai pas eu d’enfant. C’est de ma faute. Je ne suis pas robuste. Lui, il aime les enfants. Il en voulait beaucoup. Je le sais bien, je le vois bien. Il ne m’en a jamais fait de reproche. Il ne m’en a jamais parlé. Quelquefois, il dit qu’il n’y tenait pas, pour que je n’aie pas de peine…

« Il faut l’aimer, petite. Là, comme en tout, il mérite la première place. Il doit passer le premier. Moi, je l’aime à en avoir peur, quand j’y songe. C’est terrible tu sais, de n’avoir plus sa propre vie entre ses mains.

« Je me demande, quelquefois, je voudrais savoir qui de nous deux est à l’autre le plus entièrement. Lui, ou moi ? C’est moi, je pense, n’est-ce pas ? Je l’aime, je crois, plus qu’il ne m’aime. Et c’est normal, c’est juste, au fond. Je suis tellement au-dessous de lui ! Lui doit se pencher vers moi. Ce n’est pas la même chose…

« Quand j’étais petite, je rêvais d’être religieuse, l’épouse et la servante de Dieu. Quelquefois, je suis si heureuse, que j’ai l’impression d’avoir réalisé mon rêve…

« Il ne croit à rien. Moi, si. C’est la seule voie dans laquelle je ne l’ai pas suivi. Je l’aime trop, je sens en moi, pour lui, trop de possibilités de dévouement, d’amour, de sacrifice, pour que je ne sois que matière. »

⁂

Van Bergen avait pour la mer une passion. La moitié : de son été se passait sur le Zeemeeuw, tantôt seul, tantôt avec Wilfrida et Karelina. Quelquefois aussi, pour l’aider à la manœuvre, Josef Van Oostland l’accompagnait.

On s’en allait par les îles, tout un dédale compliqué de terres et de bras de mer, que forment les embouchures réunies de la Meuse, de l’Escaut et du Rhin. Terres basses, uniformes et monotones, ourlées parfois d’un cordon de dunes, mais le plus souvent bordées de digues rectilignes, qui les protégeaient de la mer. On longeait de loin ces digues, fortes assises de pierres régulières, au-dessus des sables pâles et des vases brunes qui forment à leur base d’étroites bandes de plages limoneuses. Une triple rangée de pieux hérissés protégeait leur base. Et on y voyait, tout au long, courir la blanche morsure de la mer. Plus haut, par-dessus les pierres, de courts talus réguliers couronnaient les digues, où les herbes rasées, tondues par les troupeaux, offraient toute la gamme des jaunes et des verts

Le Zeemeeuw glissait d’île en île, se faufilait entre les terres, retrouvait de vastes espaces d’eau, dans ces régions singulières où la terre et l’eau se pénètrent et se mêlent. Il courait, penché sous le vent, entr’ouvrant sous son étrave, avec un perpétuel bruissement de soie déchirée, la chair translucide et verte de la mer. L’eau, derrière lui, fluide lumineux et lourd, semblait s’enfler en longue houle. Et sous la proue, jaillissaient deux lames, deux gerbes d’eau en forme de socs, couronnées d’aigrettes d’écume où la lumière, quelquefois, un bref instant, se décomposait en fugitifs segments d’arc-en-ciel. Le vent chassait au visage un embrun humide et frais. On avait autour de soi les îles, fondues au loin dans une poussière de lumière diffuse, un flot de clarté d’argent tamisé par un ciel de nuées légères et grises.

On apercevait, au fond d’un golfe, une estacade, le petit port d’un petit village. D’un geste de la main, l’oncle Domitien le montrait à Josef Van Oostland. Et le pilote manœuvrait la barre, mettait le cap sur le point désigné. Le Zeemeeuw virait comme un grand oiseau qui s’incline, chassait un remous sous la freinée du gouvernail, dessinait un grand sillon courbe, laissait à l’intérieur de son virage une zone de calme, huileuse, comme si la mer grasse s’y alourdissait. On filait vers le village. On le distinguait mieux, bouquet de toits rouges derrière les digues, plage boueuse et étroite, plantée de pieux où des gamins jouaient, pieds nus. On discernait un phare haut et grêle, bâti de poutrelles métalliques, avec une lanterne ronde au faîte, et le moulin sempiternel, la tour ronde de pierres blanches, érigeant presque à fleur d’eau son grand X immobile et noir. On approchait. On gouvernait vers les bouées, de grosses tonnes noires goudronnées, dansant au flot la danse du ventre et se dandinant, ou bien des bouées rouges et blanches, d’énormes flotteurs pimpants, fraîchement repeints, gais à l’œil comme le bouchon d’un pêcheur de brochet, ou la toupie d’un gamin. Des nageurs, souvent, arrivaient vers la barque, jouaient autour avec de longs mouvements fluides, comme un vol. On passait entre les pilotis, les pieux énormes, blancs et sales, où des mouettes immobiles, laides et grises, semblables à des canards disgracieux, reposaient sur une patte. Et l’on venait jeter l’ancre au pied du moulin, pour une heure.

— Moulin de Hollande, disait Van Bergen. Moulin de Ruysdaël… On se demande où il les a cherchés, ces invraisemblables moulins dont la tempête éclabousse le pied… Mais c’est ici, pardieu ! Le voilà, Ruysdaël ! La tour blanche avec ses ailes noires et brunes, les cabanes aux maigres jardinets disputés au flot, les digues de fascines, la barque aux voiles flasques qui rentre au petit port, halée par des hommes aux pieds nus, la mer verte et rude qui se déchire aux pieux de la digue basse, le vent dur, et l’ombre de ce grand nuage, sur l’étendue…

Le nom glorieux le laissait songeur. Il rêvait un instant au destin décevant du maître des paysages, obscur de son vivant, et presque dédaigné, et dont la gloire, lentement, et trop tard, montait depuis deux siècles. La même pensée douloureuse les laissait silencieux. C’était sa grande peine, à Van Bergen, de n’avoir pas vu venir à lui encore le grand rayonnement de la renommée, cette universelle célébrité pour laquelle, même en la dédaignant, tout artiste, au fond, travaille.

On rentrait à Veere. Van Oostland, muet et flegmatique, guidait le Zeemeeuw vers le chenal et l’entrée de l’écluse. On pénétrait dans le petit port, un village de maisons basses, en briques jaunes et tuiles rouges, avec, à l’angle de l’entrée de l’écluse, une espèce de vieille tour, toute une antique bâtisse pareille à un château fort, qui dominait l’Ooster Schelde. On accostait, parmi les barques de pêche, de lourds bateaux noirs à fond plat, pareils à des sabots, au mât desquels pendaient des voiles d’un rouge brun, et de longs filets noirâtres et mouillés, semblables à d’immenses toiles d’araignées. La pêche encombrait les ponts, un frétillement de corps nacrés d’argent, parmi les cordages, les lignes et les paniers. Ou bien c’était un amoncellement de crevettes d’un vert sombre, qu’on jetait dans de grandes marmites sur des braseros. Car on les cuisait sur les bateaux même, avant de les monter à quai dans des paniers jaugés à cinquante litres. Trois ou quatre autos, sur les quais, des camions attendant la marée, des curieux, des touristes à bicyclette, des femmes et des enfants venant aider les marins à rentrer leur pêche, composaient un tableau de vie simple et saine, dans ce petit coin de terre et de sable perdu.

On rentrait chez la femme de Van Oostland, Maria, une Hollandaise énorme, le teint hâlé, les bras nus et rouges, les cheveux jaunes relevés sur le front et ramenés en arrière à la mode de Walcheren, avec de vastes plaques de cuivre rutilantes de chaque côté des tempes. Cette gaillarde préparait des omelettes monstrueuses, farcies de crevettes. On passait là une ou deux heures encore, avant de rentrer à pied à Windhuis. Van Bergen savait que Maria aimait rire. Et il la plaisantait en néerlandais, lui faisait une cour pressante, qui soulevait de grands éclats de gaieté. Seul, Josef Van Oostland restait impassible dans son coin, entre le poêle de faïence et la petite fenêtre à rideaux blancs, et fumait, les yeux mi-clos, l’air abstrait et indifférent, une longue pipe de terre blanche, à la Brauwer.

⁂

Van Bergen aimait marcher. Souvent, malade ou fatiguée, Wilfrida disait à Karelina :

— Va avec lui, petite.

Parce qu’il aimait avoir quelqu’un avec qui parler.

Et Karelina l’accompagnait. C’était rude, mais délicieux. Van Bergen cherchait la fatigue, une violente dépense d’énergie, qu’il fournissait sans même s’en apercevoir. Il fallait bien le suivre, longer la grève de sable mou pendant des heures, fouler le sol inconsistant des dunes, faire front au vent, un vent de tempête et de libre espace. Tout cela fouettait Van Bergen et le grisait. Il semblait qu’il lâchât la bride à son imagination, et que ce fût pour lui un véritable soulagement. Il riait, chantait, montrait à grands gestes les choses, et les dépeignait en phrases fortes et colorées. Il récitait les vers qui lui remontaient en mémoire, les siens et ceux de ses poètes aimés. Il parlait de son œuvre, et en citait des morceaux, les discutait, les commentait. Et Karelina l’écoutait évoquer les Barbares, « Mon péché de jeunesse », disait-il, le flux désespéré des hordes, l’arrivée au long des côtes de la mer du Nord et de la Baltique de ces migrateurs des plateaux de l’Asie Centrale.

Mongols trapus, teint d’ocre, et jambes torses,
Longs bras veineux pendants, et longs torses…

La chanson des chars,

Par monts et landes et Toundras,
Gémissante chanson barbare
Au pas nerveux et dur des durs chevaux Tartares
Par monts et landes et toundras…

Le campement, le soir, sous les étoiles…

Vierge, noire et glacée, la Terre
Inexorable assiège notre feu qui fume.
L’air gèle. Le ciel tourne. Un astre solitaire
Va glisser, palpitant, dans la mer de bitume
D’où souffle un vent de gel.
L’éternelle rumeur du silence éternel
Emplit l’espace…

Ou bien, son hymne à la gloire de sa cité natale.

Anvers, brumeuse et noire, impure, au bord du flot,
Et troussant ses fumeuses dentelles,
Comme une fille à matelots…

Il vénérait Verhaeren. Il en connaissait de longs passages hallucinants. Il aimait, dans ces polders et cette terre du Nord, en retrouver à tout instant les larges visions tragiques : le moulin, dont les bras,

 …comme des bras de plainte,
Se sont tendus, et sont tombés…

Les astres qui, là-haut,

Semblent Les feux de grands cierges, tenus en main,
Dont on n’aperçoit pas monter la tige immense.

L’automne, ces grands paysages tristes des terres déshéritées.

La route dont l’averse a lamé Les ornières…

Et ces horizons de campagnes hallucinées, où Verhaeren savait si étrangement mêler le réel et l’irréel :

Les grands routes tracent des croix,
À l’infini, à travers bois.
Les grands routes tracent des croix lointaines,
À l’infini, à travers plaines.
Les grands routes tracent des croix
Dans l’air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés,
À l’infini, par les allées…

Et sa philosophie, enfin, sa sagesse d’homme robuste et hardi, épris de lutte et d’aventure…

…La force est sainte !
Il faut que l’homme imprime son empreinte
Violemment, sur ses desseins hardis !
Elle est celle qui tient les clefs des paradis,
Et dont le large poing en fait tourner les portes !

Et son optimisme, sa foi dans les destins de l’espèce, une confiance qui n’est plus de mode, mais qui reste si revigorante, et si pleine de vérité, dans le travail, la peine, les bras des hommes.

…Ces bras toujours ardents et ces mains jamais lasses,
Ces bras, ces mains unis à travers les espaces,
Pour imprimer quand même à l’univers dompté
La marque de l’étreinte et de la force humaines,
Et recréer les monts, et les mers, et les plaines,
D’après une autre volonté !

C’étaient ainsi d’étonnantes promenades, pleines de découvertes merveilleuses, comme si l’imagination créatrice de Van Bergen avait transfiguré le monde.

⁂

Ils revenaient un soir de Domburg. Ils marchaient par les dunes, suivant d’étroits sentiers à travers les sables. Novembre approchait. La nuit descendait vite. Et le chemin s’emplissait d’ombre.

On traversa un bois de chênes, un petit bois bas et hirsute, sauvage, désert, et qui prenait, sous la rude caresse du vent, un aspect tragique et désolé. Le chemin suivait les creux des dunes, se perdait au loin parmi les arbres, de petits chênes tourmentés et rabougris, mutilés, tronqués, dépouillés, dans leur lutte perpétuelle contre le vent de mer, et qui tendaient en gestes désespérés des moignons de branches tordues, comme s’ils avaient porté le poids du ciel. Le sable s’enfonçait sous les pieds. On s’y enlisait jusqu’aux chevilles. L’obscurité était venue, et Karelina se sentait vaguement apeurée. Van Bergen lui donnait le bras, la rassurait et l’aidait. Heureusement, on trouvait çà et là un sentier de fascines, des fagots et des branchages qu’avaient étalés les paysans pour faciliter la marche.

On atteignit ainsi le haut d’une dune. Le bois y finissait. Van Bergen et Karelina eurent devant eux la longue plage de sable descendante.

Ils restèrent là un moment à se reposer et regarder. La nuit était venue. La mer n’était qu’une immensité vaguement claire sous le firmament noir. Sa ligne haute, horizontale, à l’infini, dominait les dunes et la terre. Un vent dur en venait, monotone, apportant sa confuse et lointaine clameur de marée montante. On ne pouvait la regarder et l’entendre sans un étrange serrement de cœur.

Très loin, au ras des flots, sur une île qu’on ne distinguait plus, s’alluma un point de lumière scintillante, la clarté palpitante du phare de Schouwen, comme une étoile tombée du ciel. Elle brillait, lointaine et familière, par delà l’horizon farouche de dunes désertiques, la mer sauvage.

— Le phare… dit Van Bergen. C’est quelque chose de triste, n’est-ce pas ? petite, cette lumière sur une terre perdue ?…

— Oui, dit Karelina.

Sa voix, étouffée, étonna Van Bergen.

— Tu pleures ? Qu’y a-t-il ?

— Kien, mon oncle, je vous assure.

— Tu n’es pas à ce point impressionnable, tout de même ! Tu n’as pas peur ?

— Non. Je regardais seulement, je pensais…

— À quoi ?

— À des sottises…

— Eh bien, dis-les moi ! Je veux savoir…

Elle murmura d’une voix tremblante.

— Je regardais tout cela. Je me disais que j’avais été heureuse, ici… et que…

Elle s’arrêta un moment. Et elle acheva, tout bas :

— Il va falloir que je m’en aille, oncle Domitien…

— Karelina ! que dis-tu là ? Veux-tu dire que tu penses à nous quitter ? Tu voudrais t’en aller d’ici ?

Elle ne répondit pas.

— Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? Tu avoues toi-même être heureuse ! Qu’avons-nous fait ? En quoi t’avons-nous peinée ?

— En rien, mon oncle. Vous avez été trop bons. Mais il faut bien, que voulez-vous… J’ai ma vie à gagner.

Il haussa les épaules, avec colère.

— Tais-toi ! Tu n’as pas le droit de parler de ça. T’en avons-nous jamais fait un reproche ? Pourrions-nous payer la gaieté, le soleil que tu as apporté chez nous ? Il ne faut jamais plus dire ces choses, Karelina, et promettre de demeurer avec nous. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens bien que ça me ferait un grand vide de ne plus t’avoir. Allons, c’est promis ?

— C’est promis, murmura doucement Karelina.

— Parfait. Reprends mon bras, et rentrons. Et ne dis mot de tout cela à ta tante. Inutile de l’inquiéter.

Is rentrèrent dans la nuit, par un sentier de briques à travers les dunes. Ils trouvèrent en chemin une maison basse, au sortir des bois. Elle brillait, rouge lueur, entre les branches. Ils s’y arrêtèrent pour demander leur chemin. Et comme la patronne du logis était une brave vieille femme sympathique, avec son bonnet blanc, son tablier bleu, et son teint hâlé, ils entrèrent pour se reposer un quart d’heure.

La vieille paysanne les prit pour femme et mari. Ils avaient demandé des œufs battus avec du pain. L’œuf qu’elle cassa dans la tasse de Karelina se trouva avoir deux jaunes. Elle se tourna vers Karelina, avec un sourire silencieux sur son vieux visage !

— Signe de bonheur, Madameken (petite Madame). Un enfant dans l’année qui vient…

Van Bergen s’en amusa beaucoup.

⁂

Karelina partit deux jours après, ne laissant qu’une courte lettre pour demander pardon.

On chercha vainement sa trace. On ne sut pas si elle avait quitté Walcheren, ni par quels moyens.

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