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Quinze jours après, un matin de la fin d’octobre, la grande Maria, femme de Josef Van Oostland, le pêcheur, s’apprêtait pour aller vendre des crevettes au marché de Middelburg. Beaucoup de femmes, à Veere, vont ainsi les jours de marché jusqu’à la ville vendre la pêche de leur mari.
Elle était dans la petite cuisine propre, debout en face du miroir accroché à l’espagnolette de la fenêtre. Elle peignait ses longs cheveux gros et jaunes, se passait sur le front une espèce de longue tringle de fer, qui descendait sur les tempes, et se terminait par deux énormes plaques de cuivre doré. Et, sur cette armature, elle rabattait vers l’arrière toute sa chevelure, ce qui lui faisait un front haut et nu, et une haute tête allongée. Elle noua sur sa jupe à raies grises et noires un gigantesque tablier de forte toile bleue, si durement amidonné qu’il se tenait rigide. Sur sa blouse blanche à gros pois bleus, elle épingla un vaste mouchoir de cou, brodé de fleurs et de perles rouges, et qui, derrière, descendait dans le dos en pointe, très bas, jusqu’à la taille. Elle ajusta sa coiffe, une coiffe immense, toute blanche, garnie de dentelles finement repassées, et qui dessinait, de chaque côté de la tête, deux espèces de conques démesurées. Puis elle se para de ses bijoux, un lourd collier de corail rouge brun, serrant le cou de cinq ou six rangées de grosses perles, et fermé devant par une énorme agrafe en or ciselé ; des anneaux d’oreilles pesants, une grosse broche en or, du même travail que l’agrafe, pour retenir les coins du mouchoir brodé ; et, à la ceinture, pendu par un massif crochet d’argent, un sac de velours noir, monté aussi sur une armature d’argent.
Ainsi parée, elle prit sous son bras son grand panier d’osier blanc, plein de crevettes roses. Et elle sortit, enfourcha sa bicyclette, et s’en alla.
Elle suivait la route de Veere à Middelburg, un chemin de là-bas, pavé de briques roses, entre deux rangées de hauts tilleuls ébranchés jusqu’au faîte, et qui ne gardaient qu’à la cime un bouquet de feuillage. Ce chemin sinuait à travers un pays plat, humide et vert, planté d’arbres et de haies, et que parsemaient de petites maisons proprettes. Pays pacifique, monotone, d’une richesse un peu triste, et qui rappelait les paysages de Hobbema. Des voitures roulaient vers Middelburg, au trot des bidets et des mules, de grand-autobus, des camionnettes, et de nombreux cyclistes, des femmes surtout, pareilles à Maria, avec leur tablier bleu de toile raide, leurs coiffes blanches, et leurs gros bijoux primitifs, et qui poussaient sur les pédales de tout le poids de leurs énormes sabots blancs. Ou bien des gosses, des fillettes à la petite coiffe serrée sur les oreilles, des gamins en bonnet noir et en sabots. Et de vieux paysans, les cheveux longs et gris débordant de dessous la petite casquette, et cachant les oreilles dont on ne voyait que les anneaux, le cou serré dans un mouchoir de soie noire agrafé d’une épingle à gros cabochon d’or ciselé, et la face hâlée, impassible et dure, éclairée de deux yeux bleus couleur d’infini, des yeux de roulier des mers dans ces faces de primitifs. Beaucoup de femmes allaient aux champs traire les vaches. On les voyait revenir, lentement, d’un pas sûr largement balancé, les épaules emboîtées dans une grande pièce de bois creuse d’où pendait, de chaque côté, un vaste seau émaillé, vert dehors, rouge dedans, pimpant et gai comme un jouet, et où le lait blanc clapotait. Elles allaient, superbes, les bras nus et rouges, droites sous cette charge qui leur faisait cambrer la taille. Et on avait, à les voir, l’impression d’une race solide et saine.
Il faisait un temps clair d’octobre, un vent vif dans un ciel lumineux. Et toute cette vie simple, fouettée de grand air, égayait la grande route, sous les feuillages roux des tilleuls et des haies.
Maria atteignit Middelburg. Elle traversa les faubourgs, sorte de cité-jardin où, parmi des pelouses, de petites maisons carrées, en briques brunes, s’alignaient deux à deux. Elles étaient proprettes, peintes de frais. Des enfants jouaient sur les seuils. Et, par les portes ouvertes, on voyait des intérieurs nets, propres et pleins de lumière, où des femmes en bonnet blanc s’affairaient sans hâte. Des coins où l’on eût aimé vivre, et qui faisaient penser à une cité de demain.
Sur la place de Middelburg, une vaste place irrégulière, entourée d’hôtels et de cafés, à pignons et façades blanches, Maria se chercha un coin et s’installa, son panier à ses pieds.
Elle s’était assise sur un petit pliant et attendait la clientèle.
Il y avait pas mal de monde qui circulait entre les petites baraques de toile du marché. Maria débitait ses crevettes ; dix cents le paquet. Il lui venait beaucoup de clients, parce qu’elle était connue. Une dame d’une quarantaine d’années, le visage jeune, mais toute blanche, lui marchanda le reste de son panier. On tomba d’accord à un gulden vingt-cinq.
— Vous me les porterez à l’hôtel, dit la dame. J’en ai besoin pour le déjeuner des pensionnaires. Hôtel de Klooster. Vous irez tout droit à la cuisine, et vous demanderez qu’on les épluche immédiatement, en attendant que je rentre. N’est-ce pas ?
— Très bien, madame, dit Maria.
Et, prenant sous son bras son panier de crevettes, elle partit pour le livrer à l’hôtel, tandis que la patronne continuait son marché.
De Klooster, — l’hôtel de l’Abbaye, — tire son nom du cadre où il est situé, dans la cour d’une antique abbaye, plantée de marronniers, à l’ombre de la vieille cathédrale. Tout ce coin est d’un pittoresque émouvant. Maria traversa la cour de l’abbaye. Et, beaucoup plus préoccupée de ses crevettes que du charme de l’endroit, elle atteignit l’entrée de service de l’hôtel et pénétra dans les cuisines.
— Tiens, voilà Maria ! dit une vieille femme à l’air autoritaire, qui dirigeait les servantes
Elles se connaissaient de longue date, étant toutes les deux de Veere.
Maria lui fit part des instructions de la patronne. Et elle sortait dans le couloir pour s’en aller, quand elle aperçut au fond, dans le demi-jour, une silhouette familière, qui arrivait.
— God ! s’exclama-t-elle.
Mais elle avait été vue, elle aussi. L’arrivante avait soudain fait volte-face, et s’éloignait précipitamment.
— Mademoiselle ! cria Maria. Mademoiselle Karelina !
Elle courut jusqu’au bout du couloir. Mais elle ne vit plus personne. Elle revint, fort émue.
— Et où couriez-vous donc ainsi ? demanda la cuisinière.
— Cette personne… Avez-vous vu ? Cette personne ?
— Quelle personne ?
— Cette petite demoiselle, dans le couloir.
— Je n’ai pas vu de petite demoiselle !
— Si, si, Mlle Karelina…
— Karelina ? C’est d’elle que vous parlez ?
— Qu’est-ce qu’elle fait chez vous ? Elle est descendue ici ? Depuis quand ?
— Mais, dit la cuisinière, il y a une quinzaine de jours. Elle est lingère et femme de chambre aussi.
Maria sursauta : Femme de chambre ?
— Oui. Elle fait le troisième étage. Mais vous la connaissez ?
— Je la connais un peu, dit Maria. Elle est ici pour longtemps ?
— Je pense. Elle ne dit rien, du moins…
— Elle s’est placée à la semaine ?
— Au mois, comme tout le monde.
— Ainsi, de toute manière, elle ne peut pas s’en aller avant le premier.
— Avant le premier, oui.
— Eh bien, dit Maria, fort agitée, ne lui parlez pas de tout cela. Ne dites rien de ce que je vous ai demandé. Vous serez récompensée de votre petite complaisance, je vous l’assure. Si cette jeune fille vous questionne, dites que je n’ai parlé de rien, que je suis partie tout tranquillement. Vous me rendrez un grand service. Et je vous revaudrai ça plus tard. D’accord ?
— Ma foi, oui, dit l’autre. Je tiendrai ma langue. Mais à l’occasion, vous vous expliquerez tout de même ?
— La prochaine fois.
⁂
— J’aurais dû m’en aller, dit Karelina.
— Comment, t’en aller ! s’exclama Van Bergen avec colère.
— Je sentais bien que Maria m’avait reconnue.
Ils étaient dans sa chambre de bonne, au troisième étage de l’hôtel de Klooster. Maria, en rentrant à Veere, s’était dépêchée d’aller à Windhuis prévenir les Van Bergen. Et Van Bergen était venu le même jour. Il s’était informé au bureau de l’hôtel, avait surpris Karelina.
Elle s’était assise sur le petit lit de fer, les yeux à terre, l’air buté. Il allait, lui, par la chambre, à grands pas, jetait par la fenêtre ouverte un coup d’œil au dehors et revenait.
Il s’arrêta devant Karelina, se croisa les bras :
— Mes compliments, tu sais ! Tu as une façon de planter là les gens ! Franchement, qu’est-ce qui t’a prise ? réponds… Mais réponds donc ? Tu me mets hors de moi, à la fin !
Elle eut seulement un haussement d’épaules résigné.
— Est-ce que nous avons été blessants envers toi ? T’avons-nous peinée, froissée ? Nous te cherchons partout ; un beau matin, nous ne te trouvons plus, nous restons là, fous d’inquiétude. Et puis, pour nous rassurer, en tout et pour tout, voilà Wilfrida qui trouve ton ridicule petit papier : « Je ne veux plus vous être à charge. » Sottises, tout cela ! Et même pire que cela. C’est de l’ingratitude. On ne se conduit pas ainsi envers des gens qui vous aiment, qui vous ont bien traitée, qui étaient heureux de vous avoir auprès d’eux. Tu nous as fait de la peine, Karelina. Tu n’as pas bien agi.
Il parlait avec sa véhémence coutumière, se campait parfois devant Karelina, et s’irritait de ce mutisme dont elle ne sortait pas. Il reprit, violemment :
— J’ai le droit d’exiger que tu nous expliques. Que t’avons-nous fait ? En quoi as-tu eu à te plaindre de nous ? Parle ! Je veux que tu parles !
Il l’avait prise par l’épaule et la secouait sans s’en apercevoir.
— Quelle raison avais-tu pour t’enfuir comme une voleuse, pour venir ici te placer comme servante ? Je pouvais t’aider, moi, à refaire ta vie, avec ton mari ou avec un autre… Je pouvais te guider, t’être utile… Pourquoi cette méfiance envers nous, cette fuite, comme si tu t’évadais d’une prison ! Bon Dieu ! Ce que je t’allongerais des gifles si tu étais ma fille !
Il la repoussa, il s’en alla jusqu’à la fenêtre de nouveau, trop plein de colère pour continuer. Il respira là une minute, regardant le cadre vieillot et charmant des maisons antiques, aux petits jardins pleins de buis et d’arbustes, où l’octobre finissant jetait des profusions d’or, les hauts toits enchevêtrés et découpés à angles vifs, et le clocher de l’église, un beffroi de dentelle, où des volées de cloches s’ébranlaient chaque quart d’heure. Le calme monastique de ce cadre l’apaisait sans qu’il s’en rendît compte.
Derrière lui, il entendit Karelina qui pleurait tout bas. Il revint s’asseoir à côté d’elle et lui prit la main doucement.
— Voyons, petite, reprit-il avec plus de douceur, écoute-moi. Soyons raisonnables, tous les deux. Ce n’est pas la peine de se faire mutuellement du mal, dis ? Réponds-moi donc sincèrement. Ce que je veux, c’est t’être utile encore. Je t’aime bien. Tu es faible, tu as besoin d’être protégée. Je suis prêt à continuer mon ouvrage jusqu’au bout et à te créer du bonheur, le bonheur que tu mérites. Tu voulais revoir ton mari, n’est-ce pas ? Tu n’osais pas nous dire que tu voulais retourner là-bas ?
Elle se releva, toute droite, le regarda presque avec colère.
— Ne dites pas cela ! cria-t-elle. Te vous en prie, oncle Domitien, ne dites pas cela. Vous me faites du mal !
Il dut la retenir par la main, surpris de cette révolte. Il la fit se rasseoir près de lui.
— Pardonne-moi, je croyais… Eh bien, avec qui, alors ? Tu as rencontré quelqu’un ? Quelqu’un que tu aimes ? Allons, confesse-toi…
Mais elle eut seulement un haussement d’épaules, une dénégation véhémente de la tête.
— Alors, je ne comprends plus. Je ne peux pas admettre que ce soit par fierté, par amour-propre, que tu aies voulu partir ainsi, sans un mot d’explication. Ne pouvais-tu nous parler, nous prévenir ?
— Vous ne m’auriez pas laissée partir, murmura-t-elle.
— C’est juste. Ainsi, c’est bien parce que tu n’acceptais plus de nous être à charge… Mais nous pouvons trouver quelque chose, pour contenter cet orgueil, apaiser tes scrupules. Puisque tu es si farouchement éprise d’indépendance… Voyons, tu aides Wilfrida, tu couds, tu brodes, tu travailles au ménage. Ça mérite un salaire, cela. Tu pourrais très bien demeurer chez nous comme une espèce de dame de compagnie, d’assistante, de… de tout ce que tu voudras. Tu vivrais avec nous, et tu aurais pourtant cette situation nettement définie que tu exiges. C’est une faveur que nous te demandons. Nous avons besoin de toi, nous nous sommes habitués à toi. Wilfrida est plus gaie, grâce à toi. Elle t’aime, elle se plaît dans ta compagnie. Moi… moi…
Il dut s’interrompre une seconde. Une émotion qu’il ne s’expliquait pas lui-même lui serrait la gorge.
— Moi, je ne peux pas dire combien je tiens à toi, et ce que j’ai souffert, oui, souffert, depuis que tu n’es plus là…
Elle s’était relevée, très blanche. Elle le regardait avec des yeux vides, des yeux de folle, presque.
— Alors, reprit-il, c’est décidé ? Tu reviens à Windhuis, n’est-ce pas ?
Il restait assis, lui tenait les mains, levait les yeux vers elle avec un sourire tendre et triste.
— Tu rentres, Karelina, c’est décidé ?
— Non, non, souffla-t-elle. Je ne peux pas…
— Karelina, je t’en supplie, sois raisonnable, reviens, nous avons besoin de toi… Reviens…
— Non, non, je ne peux pas… Oh ! j’ai du mal… Comme j’ai du mal !
— Mais pourquoi ? Pourquoi ? Karelina, je t’en supplie, ma petite Karelina, dis-moi tout. Ne me laisse pas m’en aller ainsi ! À moi aussi, tu me fais du mal ! Dis-moi, dis-moi pourquoi…
Elle le regarda avec égarement, une seconde. Puis elle se laissa tomber à ses genoux. Et le visage dans les mains, elle gémit d’une petite voix enfantine que les larmes étouffaient.
— Parce que je t’aime, oncle Domitien… Parce que je t’aime !
Il s’était redressé, hagard. Il la regardait, frémissant, comme en proie au vertige. Et il répétait tout bas, lentement, d’un ton plein d’effroi et de triomphe en même temps :
— Tu m’aimes, petite ! Tu m’aimes…