Scène SECONDE.
THYMŒTES, ENDYMION, STHENOBE’E, CHŒVR DE FILLES, VN ESCLAVE, TROVPE DE PEVPLE.
L’ESCLAVE chante ſeul.
DEeſſe, voicy la victime,
Que toy meſme as voulu choiſir,
Puiſqu’elle eſtoit ſi propre à ton deſir,
Et ſi digne de ton eſtime ;
Tu verras bien toſt ton autel
Rougir du ſang de ce mortel ;
Et lors on te verras contente,
Quand l’Albanie aura ſatisfait ton attente.
TROVPE DE PEVPLE.
Adorable, & grande Deeſſe,
Monte viſte ſur l’horizon,
Car tu dois bien ſçauoir qu’il eſt raiſon
Que maintenant tu nous paroiſſe ;
Pour la gloire que tu reſſens
Des victimes, & des encens,
Qu’on t’offrira cette iournée,
Que ton divin aſpect rendra plus fortunée.
STHENOBE’E ſeule.
Cette victime genereuſe
A de la mort ſi peu d’effroy,
Qu’elle la craint bien moins que moy,
Qui la trouue trop rigoureuſe :
Iſmene, nous verrons la fin
Qu’en diſpoſera le deſtin ;
Mais cependant ſois equitable :
Montre toy maintenant & iuſte, & veritable.
CHŒVR DE FILLES.
Deeſſe, s’il faut pour ta gloire,
Faire mourir en meſme temps,
Ces deux obiets ; ainſi que tu pretends
Eſtimeras tu ta victoire ?
Car ſi l’vn meurt, l’autre à l’abord
Ne peut demander que la mort :
Deeſſe il faut que ta clemence
Se montre en meſme temps auecque ta puiſſance.
STHENOBE’E.
Que nos voix ont de ſympathie,
Elles ſuiuent mon ſentiment ;
Ces chères ſœurs me font voir clairement ;
Que leurs cœurs ſont de la partie
De ceux, qui de compaſſion,
Ou peut eſtre d’affection
Plaignent la dure deſtinée
D vne victime digne autant qu’infortunée.
TROVPE DE PEVPLE.
Deeſſe, il eſt vray que nos larmes
Sont témoins de noſtre pitié,
Et que nos cœurs reſentent la moitié
De la cruauté de tes armes :
La victime eſt digne des pleurs,
Qu’vn chacun donne à ſes malheurs ;
Mais enfin tu ſeras ſeruie,
Puiſque ta volonté ſera bien-toſt ſuiuie.
THYMŒTES.
Peuples Albaniens vous irritez les Dieux,
Vous plaignez la victime, & murmmurez contr’eux :
La victime eſt contente, & ſon treſpas vous touche ;
Elle en ayme l’autheur, ſçachez le de ſa bouche,
ENDYMION.
Peuples Albaniens, pourquoy me pleurez vous
Pourquoy de la Deeſſe attirer le courroux ?
Pourquoy luy refuſer ce qu’elle vous demande ?
Croiriez vous de luy faire vne faueur trop grande ?
Non, non, aduancez vous, voicy mon ſein ouuert,
Portez y hardiment la pointe de ce fer :
Ouurez viſte ce cœur, la Deeſſe l’ordonne,
Ce n’eſt que ſoubs ſes loix que ce cœur s’abandonne.
Mais quoy ! de toutes parts ie n’entends que regret :
Malgré moy vous prenez encor mes intereſts.
Thymœtes approchez n’ayez point repugnance ;
Satisfaites les Dieux par cette obeyſſance.
Thymœtes monte ſur l’autel, auec Endymion & Sthenobée : & Endymion ſe met à genoux[illisible] en continuant de parler.
Parois viſte, Deeſſe, afin que ton aſpect
Imprime dans leurs cœurs la crainte, & le reſpect :
Et permet que leurs cris ſoient des cris d’allegreſſe ;
Fais qu’ils changent en ris la douleur qui les preſſe :
Qu’ils ne murmurent plus contre ta volonté,
Qu’ils ayent du reſpect pour ta diuinité,
Qu’ils prononcent touſiours des hymnes à ta gloire,
Que ſans fin ta grandeur regne dans leur memoire.
THYMŒTES.
Enfin Endymion, laiſſe les murmurer ;
Si ton cœur eſt content, ils ont beau te pleurer ;
Il faut ſeruir les Dieux :
ENDYMION.
Il faut ſeruir les Dieux : He pourſuiuons de grace ;
Sans eſcouter les pleurs de cette populace.
THYMŒTES.
Ouy, mon fils, pourſuivons ſans les plus eſcouter.
Donnez moy le couſteau : il parle à Sthenobée.
STHENOBE’E.
Donnez moy le couſteau : Le voila ;
THYMŒTES.
Donnez moy le couſteau : Le voila ; Sthenobée
A quoy t’amuſes tu, qui t’a perſuadée
Que cette foible lame auroit le meſme effet
Des couſteaux d’autres fois ?
STHENOBE’E.
Des couſteaux d’autres fois ? Sçaches en le ſubiet ;
Vois cette femme icy qui te peut ſatisfaire,
Eſcoute ſes raiſons ſans te mettre en colere :
C’eſt elle ſeulement, qui te doit informer
Des vertus de ce fer, qui vient de t’allarmer,
Pour eſtre trop leger.
ENDYMION voyant Iſmene demeure ſurpris.
Pour eſtre trop leger. O Dieux ! quelle ſurpriſe,
Ha ! trompeuſe,
ISMENE.
Ha ! trompeuſe, Il eſt vray, Diane m’authoriſe :
Vous Thymœtes ſortez de cet eſtonnement ;
I’apporte icy ce fer par ſon commandement.
Car vous ſçaurez qu’vn iour revenant de la chaſſe,
Ayant couru long-temps elle ſe trouva laſſe :
Mais le Dieu du ſommeil l’ayant fait repoſer,
Quelques momens apres il luy vinſt propoſer
D’aggréer vn repas, elle, & toute ſa ſuitte :
Elle accepte l’honneur où ce grand Dieu l’inuite :
Apres ce doux repas, ce qui luy plûſt le mieux,
Au meſpris des palais riches & precieux,
Ce fuſt pluſieurs ruiſſeaux par des ſi doux murmures
Qui charmerent ſes ſens : & les grottes obſcures
Où le Dieu luy fit voir toutes ſes raretez,
Dont les yeux de Diane en furent enchantez.
Le Dieu luy demanda ce qui luy pourroit plaire,
Qu’elle prinſt en ce lieu dequoy ſe ſatisfaire :
Mais luy meſme voulut luy choiſir ce couſteau,
Qui parût à ſes yeux ſi leger, & ſi beau ;
Qu’elle accepta bien-toſt ce preſent aggreable,
Qui luy deuoit vn iour eſtre ſi fauorable :
Puis qu’elle connoiſſoit par ſa legereté,
Qu’il ouurirait vn cœur auec ſubtilité.
Qu’on luy deuoit un iour faire vn grand ſacrifice,
Dont le couſteau pourroit ſeruir à cet office.
Cette victime encor ſatisfait tant les Dieux,
Que bien toſt la Deeſſe en deſcendra des Cieux :
Vous la verrez venir toute reſplendiſſante,
D’une maniere enfin beaucoup reconnoiſſante,
Elle meſme l’a dit ; en m’ayant ordonné
D’apporter ce couſteau, que ie vous ay donné :
Obſeruez promptement ce qu’elle vous commande.
Elle diſparoiſt.
THYMŒTES s’addreſſant au peuple.
Voyez Albaniens, ce que Diane mande.
STHENOBE’E derriere Thymœtes en ſecret.
O Dieux !
THYMŒTES.
O Dieux ! Si maintenant on luy doit obeyr,
Et ſi l’on ne doit pas encor ſe réiouyr,
De connoiſtre les ſoins qu’elle prend de nous meſmes ?
Ne murmurez donc plus, arreſtez vos blaſphemes :
Car ſans doute les Dieux s’en vont eſtre rauis,
Alors qu’ils ſe verront ſi promptement ſeruis.
Enfin pour toy, mon fils, ie connois ton enuie,
Qui n’eſt qu’à voir finir ta glorieuſe vie.
ENDYMION.
Thymœtes, il eſt vray, tu me ſembles bien lent,
Quand je ſens mon deſir & ferme, & violent.
THYMŒTES.
Peuples Albaniens, que vos iniuſtes plaintes
Laiſſent agir vos voix ſans pleurs, & ſans contraintes :
Et teſmoignez aux Dieux, que voſtre repentir
De leur iuſte courroux vous peut bien garantir :
Ils ſont doux & clements, malgré voſtre murmure,
Par vos ſoubmiſſions Iſmene vous aſſeure,
D’eſtre recompencez des deuoirs qu’on leurs rends,
Et les Albaniens ſeront aux premiers rangs
De ceux qui chaque iour leurs font des ſacrifices,
C’eſt nous, à qui les Dieux ſe montreront propices.
ſe tournant deuers Sthenobée.
Sthenobée, il eſt temps d’accomplir leur souhait,
Donne moy le couſteau :
STHENOBE’E luy ayant donné le couſteau tombe eſuanoüye de l’autel en bas, & ſes Filles la reçoiuent.
Donne moy le couſteau : Iuſtes cieux, s’en eſt faict.
Iſmene, & ton ſecours ?
ALCIONNE’E.
Iſmene, & ton ſecours ? O diſgrace inouye !
THYMŒTES ſe tournant.
He ! qu’a donc Sthenobée ?
ALCIONNE’E.
He ! qu’a donc Sthenobée ? Elle eſt eſuanouye.
THYMŒTES deſcend de l’Autel pour ſecourir Sthenobée, & Endymion demeure ſeul à genoux.
THYMŒTES.
Hé bons Dieux ! quel malheur, quel iour eſt celuy cy ?
Diane, tes ſouhaits s’accompliront ainſi ?
Ou s’il faut auiourd’huy te donner deux victimes ?
Peuples Albaniens, vous cauſez par vos crimes,
La mort de Sthenobée, apres tant de diſcours,
Dont à peine ay ie peu faire arreſter le cours.
Mais Dieux ! elle ſe meurt, ſa veuë languiſſante
Le fait voir…
ENDYMION.
Le fait voir… Ie la vois, cette beauté mourante.
Ha ! Deeſſe du moins eſpargne cet obiet,
Ne la fait pas mourir pour ſi peu de ſubiet :
Hé quoy ! pour m’auoir plaint, tu la fais criminelle ?
Tu couure ce ſoleil d’vne nuë eternelle ?
Endymion voit Diane qui deſcend du Ciel dans vn char attellez de cheuaux blancs.
Mais Thymœtes viens donc, viens donc auparauant,
La Deeſſe paroiſt, & me voicy viuant.
Elle s’irritera.
THYMŒTES luy donnant le couſteau.
Elle s’irritera. Tiens, mon fils, cette lame
Toy meſme pourras mieux mettre fin à ta traſme.
ENDYMION.
Thymœtes, il eſt vray, tu n’en peux point douter,
Et Diane à la fin ſe verra contenter.