‹ L’Enfant de l’autreChapitre 3 sur 7 · 03

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Jean était reparti depuis déjà bien longtemps, le lendemain, lorsque Germaine rouvrit les yeux.

Son tourment l’avait tenue éveillée fort avant dans la nuit et ce n’avait été qu’au petit matin que le sommeil était venu, pour un temps, apaiser sa souffrance en la jetant dans l’oubli.

Mais en reprenant possession de soi, Germaine Ricard retrouva sa lourde peine.

Celui qu’elle avait aimé de tout son être et qu’elle avait jugé supérieur à tous les autres, celui-là était donc semblable à tous les hommes ? Il valait moins que la plupart, même, puisqu’il avait engagé son cœur deux fois, qu’il menait une vie double alors que, généralement, les hommes se contentent de glaner çà et là ce qui n’est que plaisirs passagers. Depuis des années, il mentait. Ah ! que la vie était donc triste !

Et maintenant où devait-il être ?

Germaine pensa un instant à téléphoner à l’usine. Elle y renonça. À quoi cela pouvait-il servir ? N’avait-elle pas la certitude qu’il était au chevet de la malade, de sa malade ?

Ah ! si cette femme pouvait mourir !

Or, à peine eut-elle formulé ce souhait que Germaine éprouva du remords. Nul n’a le droit de souhaiter la mort de son prochain. Et que pouvait-elle espérer de la disparition de celle qui lui avait pris Jean ? Redeviendrait-il le mari qu’il avait été aux premiers jours de leur mariage ? Lui serait-il possible, à elle, de l’aimer encore ?

De toutes manières, leur foyer était brisé et Germaine qui si souvent, si profondément, avait regretté de n’avoir pas d’enfant, se prenait à remercier la Providence de n’avoir pas, autrefois, exaucé ses vœux.

⁂

Jean Ricard était, effectivement, auprès de Josette Garde dans la clinique où il l’avait fait transporter. Elle avait contracté une pleurésie purulente alors qu’étant à Royat où il l’avait rejointe pour quarante-huit heures, ils avaient fait l’ascension du Puy de Dôme. Ils allaient atteindre le sommet lorsqu’un orage avait éclaté et, tout mouillés de transpiration, ils avaient dû subir une pluie violente dont ne parvenait pas à les abriter le rocher sous lequel ils avaient fini par se réfugier.

C’était Josette qui avait voulu faire à pied l’escalade. Maintenant, il se repentait amèrement d’avoir cédé à son caprice. Mais il était trop tard et tout regret était superflu.

Il y avait une demi-heure que Jean était là quand l’infirmière attachée spécialement à Josette vint annoncer le médecin. Dès son entrée, il regarda Jean de telle manière que celui-ci comprit que tout espoir s’anéantissait. L’opération qu’il avait fallu faire pour pratiquer le drainage et qui avait cependant été réalisée dans d’assez bonnes conditions ne semblait pas devoir sauver la malade.

Le médecin, qui venait de consulter la fiche où l’infirmière notait ses observations, se pencha sur Josette profondément abattue. Quand il se releva, son visage exprimait du mécontentement.

Il entraîna Jean Ricard et, sur le seuil, il lui fit part de ses craintes.

— Ça ne va pas du tout, dit-il, et si vous avez des dispositions à prendre…

Il remarqua combien Jean était blême et il lui tendit la main.

— Du courage, cher monsieur, dit-il. J’aurai fait tout ce qui était en mon pouvoir. Avez-vous à prévenir quelqu’un ?

— Personne, répondit Jean. Je serai seul à souffrir. Notre enfant est trop jeune pour comprendre.

Il rentra dans la chambre et s’assit au chevet de Josette. Mais celle-ci ne le reconnaissait point et elle demeurait les yeux obstinément fixés sur quelque chose d’imaginaire, sur une vision de néant, peut-être…

Il dit son nom, doucement :

— Josette…

Elle n’eut aucun tressaillement. Et comme l’infirmière revenait après avoir reconduit le médecin, il alla vers elle et lui demanda à mi-voix :

— Combien de temps encore ?

— On ne sait pas, répondit-elle. Ça peut durer tout un jour ou ça peut finir dans une heure.

Il sécha les larmes qui roulaient dans ses yeux et il se rassit près du lit. Son lourd chagrin ne l’empêchait pas de penser à Germaine. Quel mal il avait dû lui faire ! Et maintenant il allait les perdre toutes les deux. Il allait souffrir de deux déchirements aussi douloureux l’un que l’autre. À quoi lui servait d’être si riche puisqu’il était malheureux ?

Il revécut par la pensée ses heures d’amour et de bonheur. L’une et l’autre femme lui avaient donné des joies égales. Tout était fini à présent. Seule Jacqueline lui resterait. Mais saurait-il en obtenir de la tendresse ? L’enfant, qui avait cinq ans, ne l’avait vu que de loin en loin. Ne s’était-elle pas trop attachée aux braves gens à qui on l’avait confiée ?

Un râle léger appela son attention. Il jeta un regard éperdu à l’infirmière qui baissa lourdement les paupières. La mort qui commençait ?

Cela dura pendant trois heures, Par moments, le râle s’arrêtait ; mais il reprenait tout aussitôt, plus rauque, plus saccadé. Quelle tristesse de voir mourir qui l’on aime ! Jean avait pris la main de la mourante : c’était une main moite et froide, cette petite main aux doigts si fins et si espiègles qui avaient eu des gestes si doux.

— Un prêtre ? vint demander l’infirmière à l’oreille de Jean Ricard.

Il ne comprit pas tout de suite et elle dut répéter. Alors, il secoua la tête. Non ! Un prêtre n’accorderait pas le dernier sacrement. Josette et lui avaient péché, et leur faute ne pouvait pas être absoute.

Soudain, le râle cessa.

Josette était morte.

Alors Jean Ricard donna libre cours à ses larmes qui exhalaient sa douleur. Il fallut que l’infirmière le suppliât de se retirer pour qu’on pût procéder à la toilette funèbre de la morte.

Il se réfugia dans l’antichambre et il assista aux allées et venues du personnel de la clinique. Toute la nuit, il veilla le petit corps roide que la mort avait affaissé. Le cher visage sur lequel tant de fois s’étaient posées les lèvres de l’amant gardait des traits calmes. Était-il possible qu’il ne se ranimât point ?

Comme il fallait payer cher des heures de bonheur !

Au matin, alors que Jean Ricard s’était assoupi dans un fauteuil, on l’éveilla pour lui demander les dispositions qu’il avait prises. Il rassembla le pauvre courage qui lui restait et il dit :

— Je vais moi-même faire les démarches utiles.

Et il s’en alla après avoir baisé les doigts de sa maîtresse morte.

⁂

Il n’était rentré chez lui que pour s’habiller et il n’avait pas rencontré Germaine. Mais il lui avait laissé un mot pour l’informer de l’événement qui le frappait et la prévenir d’une absence de quelques jours.

Josette à la tombe, il était parti auprès de Jacqueline. Il l’avait trouvée insoucieuse, mais un peu pâle. Recevait-elle tous les soins que réclamait son enfance ? Un problème qui se posait. Mais comment le résoudre ? Certes, il avait tout l’argent nécessaire à lui assurer une jeune existence heureuse, Mais son devoir n’était-il pas de la prendre avec lui, de surveiller son épanouissement et de veiller à son éducation ? Rien ne pressait, sans doute. Et, d’abord, il fallait connaître les intentions de Germaine.

Il s’attarda trois jours auprès de son enfant qui marquait, lui semblait-il, quelque hésitation à l’adopter dans son petit cœur. Il lui fallut partir. Ses affaires le rappelaient et, aussi, la nécessité de savoir ce qu’avait résolu sa femme.

Au soir du troisième jour, il pressa l’orpheline sur sa poitrine paternelle et, l’ayant tendrement embrassée, il regagna Versailles et rentra chez lui.

Il y apprit que Germaine s’était alitée et que le médecin redoutait une fièvre cérébrale.

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