04
Ce fut la femme de chambre qui vint lui apporter la réponse de Germaine :
— Madame m’a priée de dire à Monsieur qu’elle ne peut pas encore recevoir Monsieur.
— C’est bien, dit-il.
Et il alla dans sa chambre, désole, l’âme chargée de tout le poids d’une horrible souffrance et le cerveau endolori. Il attendait que Germaine le fît appeler, quand elle serait mieux — si elle devait guérir.
Àprésent, il se sentait davantage attiré vers elle. Avait-il cessé de l’aimer ? Non, certes ; mais son affection s’était transformée. Elle avait quelque chose de fraternel et il pressentait qu’il aurait un immense chagrin si Germaine décidait la rupture.
Pendant huit jours, il fut tenu à l’écart. Il obtenait, cependant, des nouvelles de la malade et il avait su qu’elle était hors de danger. Mais elle était dans une extrême faiblesse et il convenait de redouter de graves conséquences d’une entrevue qui ne devait pas les ménager.
Au neuvième jour, elle le manda. Il entra chez elle tête basse et, demeurant debout malgré le geste qui l’invitait à s’asseoir :
— Je suis heureux, dit-il, de constater que votre santé, Germaine, s’est rétablie après la lourde secousse qu’elle a dû subir.
— Il me semble inutile, dit-elle, de trop marquer que cette secousse m’a été infligée par des événements à quoi je ne m’attendais guère et que rien, dans ma conduite à votre égard, ne me semble avoir provoqués.
— Je sais, avoua Jean, combien je suis coupable. Mais si j’accepte toute la responsabilité du drame que nous vivons, je veux m’efforcer de réparer le mal que j’ai fait dans la mesure où il me sera possible de l’adoucir. Sachez avant toute chose que je n’ai point cessé de vous aimer, Germaine, et que l’entraînement de mes sens n’a rien aboli de l’affection que je vous ai toujours portée, de mon attachement à notre passé. Je ne plaiderai aucune circonstance atténuante. Votre amour, votre droiture, votre fidélité vous auraient dû préserver d’un outrage que l’oubli de mon devoir…
— Votre devoir ! Est-ce que je songeai au devoir, moi ! Est-ce que c’est accomplir un devoir que de demeurer fidèle ?
— Je vous en prie, dit Jean, ne vous faites pas davantage de mal.
— Oh ! maintenant…
— Maintenant, j’ose espérer que vous parviendrez à triompher de l’épreuve si cruelle que je vous ai infligée…
— Physiquement, peut-être. Moralement, jamais.
— Si, Germaine. Car vous trouverez dans votre cœur l’indulgence qui me permettra de vivre encore à vos côtés pour m’attacher à rééditer sinon du bonheur, du moins une paix qui nous sera à l’un et à l’autre salutaire.
— Il y aura toujours entre vous et moi une femme…
— Une morte…
— Une morte dont vous garderez le souvenir et qui nous séparera.
— Elle ne nous a jamais séparés, croyez-le.
— Oh ! pas cela, Jean !
— Je vous l’affirme. Je ne me suis pas plus détaché de vous que vous ne vous êtes détachée de vos parents quand je vous ai épousée.
— Comme si… Mais non ! Nous ne parlons plus le même langage et nous allons nous séparer… Jean.
— Seul moyen de ranimer le foyer, n’est-ce pas ?
— Le foyer… Mais ce n’est pas moi qui l’ai fait ce qu’il est devenu ! Ce n’est pas moi qui suis allé en créer un autre.
— Je sais, Germaine. Je sais tout ce que vous avez le droit de me reprocher. Mais à quoi avanceront vos reproches ? Si vous croyez ne plus pouvoir me donner votre affection, si j’ai tué votre amour, du moins demeurons ensemble… pour le monde.
— Le monde ! Ce n’est pas lui qui vous a empêché d’oublier vos devoirs et de devenir l’amant d’une…
— Pas une seule injure, Germaine ! Vivante, cette femme n’en aurait pas mérité. Morte, nul n’aura le droit de l’outrager.
Germaine eut cette remarque amère :
— Comme vous l’aimez, encore !
— Je l’aime, répondit Jean, comme je vous aimerais, vous, si le destin vous avait arrachée à mon affection. Mais brisons cet entretien qui nous déchire. Encore une fois, Germaine, je vous répète que je me tiens à votre disposition mais que mon grand désir est que nous demeurions ensemble pour nous efforcer de réédifier notre vieux foyer. Pour ma part, je puis vous jurer que ce me sera chose bien facile.
Il salua sa femme et s’en alla, un peu voûté.
⁂
Eh bien ! non ; elle n’eut pas la force, elle n’eut pas la volonté de quitter le foyer, Germaine. Tous ses souvenirs l’y retenaient. Et combien d’heures de bonheur, aussi ! Et combien de souffrances ! Mais on ne s’arrache pas facilement au toit qui a abrité vos joies et vos tourments. Et n’y avait-il pas encore dans l’âme de Germaine plus d’amour qu’elle ne pouvait l’avouer ?
Et peut-être un sentiment profond la guida. Si elle quittait Jean n’allait-il pas retomber dans les mains d’une autre femme ? Que serait celle-ci ? L’autre ne l’avait pas trop changé et certainement il n’avait pas eu affaire à une intrigante, à une aventurière.
Et c’est ainsi que Jean assista dans le ravissement de son âme à l’évolution des sentiments de Germaine et qu’il acquit l’assurance qu’elle lui resterait.
Leur rapprochement fut lent. Il le sollicitait par mille attentions et Germaine eût pu croire qu’elle était revenue aux premiers jours de leur mariage. Souvent, le soir, il restait auprès d’elle sous le moindre prétexte et elle sentait bien qu’il n’avait pas d’autre raison que de lui faire plaisir. Et seule, peut-être, une pudeur la retenait de redevenir complètement sa femme. Elle rudoyait son désir, mais elle se laissait entraîner volontiers.
— Qui sait, se demandait-elle parfois, si j’ai été la femme qu’il voulait ? Qui sait si je lui ai donné toutes les satisfactions qu’il était en droit d’attendre de mon âme et de ma chair ?
Et elle en arrivait ainsi à se découvrir des responsabilités et à s’accuser.
Quant à Jean il avait renoncé à recueillir Jacqueline. Puisqu’il avait retrouvé l’amour de Germaine pourquoi créer de nouvelles complications ?
⁂
Or il arriva que Jacqueline fut gravement malade et que Jean dut prétexter un arrangement lointain et très important pour pouvoir s’installer au chevet de son enfant.
Encore une fois il connut les angoisses qu’il avait éprouvées quand Josette était morte et ce furent dans ces jours que se révéla surtout son élan de paternité. Il éprouva tout ce que signifient les noms d’enfant et de papa et les jours où le médecin témoigna de l’inquiétude il souffrit comme jamais, peut-être, il n’avait souffert.
La maladie, cependant, évolua favorablement et quinze jours après celui où elle s’était alitée la petite Jacqueline entrait en convalescence. Mais le médecin signala au père le danger qu’elle courait :
— Une rechute et ce pourrait être la tuberculose. Une poitrine délicate. Attention, monsieur. En tout cas il ne faut plus la laisser ici. Ces braves gens ne sont pas habiles à soigner des enfants frêles. Il faudrait trouver autre chose. Mais le plus sûr serait le toit paternel. Rien ne remplace les soins des parents quand les parents peuvent donner des soins éclairés… Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur.
— Je vous remercie, docteur, répondit Jean Ricard, et je vais prendre toutes mesures pour assurer à ma fille les attentions que son état de santé sollicite.
Il n’avait pas confié au médecin la difficile situation où il se trouvait, ni que Jacqueline n’était que sa fille naturelle. Mais, sans doute, le médecin avait compris : il se garda de la moindre indiscrétion et prit définitivement congé en recommandant une dernière fois à Jean de surveiller très étroitement sa fille.
Et le problème douloureux se posait une fois de plus à l’esprit du père, avec plus d’acuité, encore, que naguère. La vie de son enfant pouvait dépendre de sa décision et de celle de Germaine. Si Germaine poussait sa magnanimité jusqu’à accueillir chez elle la fille de sa rivale morte tout serait résolu. Mais si elle refusait ? Si elle donnait à choisir entre elle et l’enfant ? Parbleu ! Il n’y avait qu’un devoir : se dévouer à Jacqueline, Mais combien il serait cruel !
⁂
Ce fut un soir après dîner que la scène eut lieu :
— Germaine, commença Jean, j’ai un pénible aveu à te faire.
Elle le regarda étonnée qu’il eût encore quelque chose de secret à lui confier et, vraisemblablement, à en juger par sa voix, quelque chose de difficile à dire.
— J’écoute, dit-elle en baissant le front.
— Un enfant… J’ai eu un enfant de la femme que j’ai aimée. Une petite fille…
Germaine avait porté une fois encore ses yeux sur lui et elle ne les détachait point de son visage comme si quelque chose les y eût rivés. En même temps son front se creusait d’un sillon de souffrance et son teint pâlissait étrangement. Jean crut qu’elle allait s’écrouler roide et il s’avança vers elle. Mais elle étendit les bras comme pour le repousser et d’une voix glacée elle dit :
— Et ?…
— Et mon enfant qui vient d’être très malade — c’est à son chevet que j’étais — mon enfant a besoin du foyer… maternel.
Germaine laissa passer un long temps de silence.
— Ce n’est pas moi qui peux le lui donner, dit-elle enfin.
— Si tu la connaissais, peut-être…
Il n’acheva pas sa phrase. Germaine s’était levée et, le bras tendu et l’index pointé :
— Tu voudrais m’obliger à recueillir, à soigner l’enfant que tu as eu de ta maîtresse ? Mais où donc es-tu tombé ?
— Je me suis haussé, riposta-t-il, vers des sommets où le destin n’a pas voulu que nous atteignions, nous deux ensemble. Je me suis haussé vers la paternité et c’est en père que je te sollicite.
— C’est en père que tu ordonneras si je refuse…
— Et si cela était ? fit-il.
— Si cela était tu ordonnerais vainement. Est-ce d’un père que cette enfant a besoin ? Est-ce d’une mère ? Si c’est d’une mère, surtout, qu’elle ne compte pas sur moi. Si c’est d’un père pourquoi me l’imposer ?
— Et si je t’assurais qu’en la rejetant de notre toit tu peux la condamner à mort ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai fait naître.
— Germaine !
— Elle ou moi.
Alors Jean Ricard se jeta sur le divan et Germaine l’entendit sangloter comme un enfant qui a beaucoup, beaucoup de peine…