05
Ce fut Germaine qui sollicita un nouvel entretien. C’était l’après-midi du lendemain, Ses yeux étaient rouges encore des larmes que, pendant la nuit, elle avait versées.
— As-tu réfléchi ? demanda Jean.
— Oui, dit-elle. J’ai pensé longtemps, très longtemps à ce que vous m’avez demandé…
Àce « vous » il devina qu’elle avait pris la solution extrême.
— Et alors ? interrogea-t-il impatiemment.
— Alors je me suis dit que puisque votre enfant avait besoin d’un foyer…
— Ah ! s’écria Jean dans un élan qui le portait, les mains jointes, vers elle.
Mais elle l’arrêta d’un geste bref.
— Puisque votre enfant avait besoin d’un foyer pour se développer j’ai pensé qu’il était de mon devoir de vous rendre libre.
— Oh !
— Je vous prie. Je détiens ici une place qui peut parfaitement être prise par une autre femme. Vous en trouverez facilement qui se sentiront une âme maternelle. Au surplus vos richesses vous y aideront.
— Ne persiflez pas, supplia-t-il.
— Je parle très sérieusement. Une femme, qui n’aura rien à vous reprocher et qui trouvera auprès de vous un asile doré peut très bien devenir une maman véritable. Et moi-même, voyez-vous, j’aurais éprouvé de grandes joies à recueillir l’enfant d’une autre femme, quand j’ai eu la certitude qu’il m’était impossible d’en avoir…
— Vous voyez bien !
— Oui ! Mais d’une autre femme qui n’aurait pas été la maîtresse de mon mari, comprenez-vous ?
— À peine, je vous assure.
— C’est alors que nous sommes bien différents !
— Supposez, Germaine, que j’aie été veuf et que vous m’ayez épousé alors que j’avais une fille de ma première femme…
— Ce n’est pas la même chose.
— Voulez-vous m’expliquer ?…
— Ah ! le sais-je ! Car il y a des choses que l’on ressent et qui sont inexprimables. Et puis qu’importe puisque j’ai pris ma décision. Dès demain j’irai trouver un avoué pour lui confier les soins de notre divorce.
— Cruelle ! s’écria Jean.
— Pas du tout, allez ! Il y a en moi des sentiments dont vous n’auriez pas à vous plaindre. Mais il y a surtout celui de mon devoir. Votre fille a besoin d’une mère. Je ne puis pas la devenir. Je cède la place pour vous permettre de lui en donner une.
Il la vit si résolue qu’il ne tenta pas de la fléchir.
— J’espère, dit-il, que vous réfléchirez.
— En tout cas, veuillez prendre dès maintenant toutes vos précautions.
Il se retira et, demeurée seule, elle eut une nouvelle crise de larmes. Avait-elle espéré qu’il renoncerait à amener sa fille et à la lui imposer ? Elle n’analysait rien : elle souffrait. Aussi bien pourquoi s’attarder plus longtemps à ce foyer où elle ne serait plus, jamais, qu’une étrangère ? Elle était bien dans la vérité quand elle avait résolu son sacrifice ! Elle savait qu’elle ne manquerait de rien et que Jean fixerait lui-même la pension alimentaire qui devait lui permettre, à elle, de subsister honorablement. Elle n’aurait aucune honte à accepter cet argent. Elle n’en voulait pas à celui qui, pour quelque temps encore était son mari. Il avait commis une faute, l’éternelle faute que commettent les hommes, et les circonstances avaient compliqué terriblement la situation. Pouvait-il faire autrement, lui ? N’était-il pas dans l’accomplissement de son devoir de père ?
Ils se quitteraient sans bruit et, sans doute, emporteraient-ils l’un de l’autre une estime vivace, un souvenir pas trop amer.
Ce fut dans cette situation d’âme et d’esprit qu’elle se rendit chez un avoué. Calmement, presque froidement, elle lui fit part de son désir après lui avoir exposé les circonstances qui l’amenaient auprès de lui.
— Je vous demande, maître, dit-elle, d’activer le plus qu’il vous sera possible la procédure. Je ne doute pas que vous n’arriviez rapidement à tomber d’accord avec votre adversaire. Faites pour le mieux : je ne vous demande que d’aller vite dans l’intérêt d’une enfant.
⁂
En rentrant, elle monta tout de suite à sa chambre pour se déshabiller. Jean était chez lui. Elle avait, de la cour, aperçu sa silhouette derrière les vitres de son cabinet de travail.
Tout d’abord elle se jeta dans un fauteuil profond pour se reposer de la course assez longue qu’elle venait de faire et pour envisager l’avenir maintenant que la séparation allait se consommer.
Or voici qu’en levant les yeux elle vit, sur la cheminée entre deux bouquets de violettes, un portrait qu’une main étrangère avait certainement apporté la pendant son absence. Elle se leva, s’approcha de la cheminée et…
Et ses yeux s’emplirent de larmes.
Sous ses regards, une enfant souriait, Une petite fille brune, à la chevelure toute frisée, et qui ressemblait étonnamment à Jean. L’enfant de l’adultère !
Ah ! qu’elle était jolie et gracieuse ! Et dire que si Dieu avait voulu elle aurait eu une enfant pareille à celle-ci ou un fils qui lui ressemblerait, à elle ! Tout de même, tout de même, comme c’était émouvant, un enfant ! Comme cela remuait l’âme de constater qu’un enfant était le vivant portrait de l’homme qu’on avait presque adoré !
Toutes les neiges qui s’étaient amoncelées dans la poitrine de Germaine Ricard fondaient à présent au soleil de ce sourire enfantin. Et c’étaient ces neiges qui ruisselaient sur le visage de la malheureuse femme. Mais au fur et à mesure qu’elles se libéraient elle ressentait un mieux-être qui l’allégeait. Une sérénité mettait du bleu en elle.
— Et pourquoi, se demanda-t-elle, pourquoi ne serais-je pas la maman, moi ? Ai-je vraiment le droit de céder la place à une autre ?
Longtemps, longtemps elle demeura là, les yeux fixés sur cette image qu’elle avait prise entre ses mains et qui, toujours, lui souriait.
Et Jean Ricard, qui était allé lui-même disposer le portrait, attendait avec anxiété les réactions de sa femme. Il la vit, enfin, entrer dans son cabinet de travail.
— Vous désirez ? demanda-t-il.
— Je voudrais, dit-elle, que vous téléphoniez tout de suite à M Grimaud, l’avoué, ou, du moins, que vous le demandiez à l’appareil pour une communication que j’ai à lui faire. Et puis, quand vous aurez un moment, écrivez à ceux qui gardent votre enfant pour leur annoncer…
Il ne lui laissa pas le temps d’achever. Il était à ses pieds et il lui couvrait les mains d’ardentes caresses.
Le bonheur revenait peut-être enfin au foyer.