06
Il y avait maintenant quatre ans que Jacqueline était là et Germaine n’avait pas retrouvé sa paix. Sans doute, aux premiers temps, l’enfant l’avait adoptée avec tant de grâce qu’elle avait pu se leurrer et croire qu’elle était vraiment la maman.
Mais par la suite il lui avait semblé que la « gosse », comme disait Jean, ne lui témoignait pas la même affection qu’à son père.
N’était-ce pas que celui-ci avait commis une grossière erreur en faisant appeler Germaine « madame », alors que Jacqueline avait depuis toujours accoutumé de dire « papa » ou « tit père » quand elle parlait de lui ? Erreur, sans doute, et que Germaine, par scrupule, n’avait pas cru devoir corriger. Mais Jean Ricard qui avait cependant longtemps réfléchi s’était arrêté à cette appellation pour permettre justement à sa femme de la redresser.
Ainsi y avait-il eu un profond malentendu qui, en se perpétuant, prenait une acuité de plus en plus grande. En fait Jacqueline sentait une différence dans la tendresse de ceux qui s’étaient substitués à ses premiers nourriciers et elle se portait plus tendrement vers son père.
Tout le sacrifice consenti par Germaine allait-il donc être vain ? Elle recommençait à souffrir et une jalousie la poignardait. Jean, qui remarqua ses contractions l’interrogea. Elle n’avoua point ce qui la rongeait. Et pouvait-elle, vraiment, solliciter ce nom de « mère » qu’elle avait tellement mérité mais qu’on ne lui donnait pas ? Est-ce que cela se mendiait ?
Encore et toujours l’atroce malentendu !
— Bah ! se dit Jean, cela passera !
Son bonheur le rendait maintenant un peu égoïste et il ne prêtait pas suffisamment d’attention à l’état moral de Germaine. Il ne voyait pas assez comme elle souffrait aux moments où, prenant sa fille sur ses genoux, il jouait avec elle sous les yeux de sa femme.
Un travail de destruction se faisait dans l’âme de la malheureuse épouse. Les bas instincts de l’humanité qui, jamais ne s’y étaient révélés, surgissaient maintenant, dangereux.
— Parbleu ! se disait-elle, c’est à l’autre qu’il pense sans cesse. C’est l’autre qu’il voit dans cette enfant. Toi, tu n’es plus qu’une étrangère ici. Il t’a gardée pour les soins que tu pouvais donner. Il t’a préférée à une mercenaire. Mais tu ne comptes plus pour lui.
Et plus elle se recroquevillait, moins Jacqueline se montrait empressée auprès d’elle.
Un soir que Jean voulut la prendre dans ses bras, elle eut un recul de bête apeurée.
— Non ! Non ! s’écria-t-elle.
Il demanda :
— Mais qu’as-tu donc, Germaine ?
Elle éclata d’un rire nerveux :
— Ah ! Ah ! Ce que j’ai ! Tu ne sais pas ce que j’ai ! Veux-tu t’en rendre compte ? Ah ! Ah ! Si je me donnais à un amant ce soir ou demain et que dans un an ou dans deux ans je t’apporte un bâtard, est-ce que tu saurais ce que je peux avoir maintenant, moi ?
— Tu avais adopté Jacqueline.
— Ce n’est pas vrai ! C’est toi qui me l’as imposée. Tu as joué avec mon âme et tu l’as déchirée. Et tu la déchires chaque jour un peu plus !
— Ma pauvre amie ! dit-il. Pourquoi ne regardes-tu pas, pourquoi ne vois-tu pas ce qu’il y a réellement en moi-même ? N’as-tu pas remarqué comme je t’aime mieux depuis le geste magnifique que tu as fait ? Ne me vois-tu pas toujours prêt à quêter tes désirs ?
— Je vois, répondit-elle amèrement, que ta fille te captive tout entier et que par delà elle c’est à sa mère que tu penses.
— Cruelle et stupide ! Sa mère, je t’assure qu’elle n’est plus pour moi que le souvenir d’une sœur, une sœur qui m’aurait légué son enfant en mourant.
— Ce n’est pas vrai !
— Et cependant je te le jure encore. Allons, Germaine ! Avons-nous donc encore l’âge de nourrir les jalousies de la chair ?
— Pourquoi voulais-tu m’étreindre, tout à l’heure ?
— Peut-être pour te presser sur mon cœur — j’allais dire simplement tant il est vrai qu’on donne trop d’importance aux caresses charnelles — pour te presser sur mon cœur et te répéter que tu es ma grande, ma chère compagne et que c’est toi, oui, toi qui m’as donné la plus grande somme de bonheur.
Encore que ses mots eussent porté le frémissement de son âme, il sentait Germaine hostile et il finit par s’irriter :
— Ah ! tiens, s’écria-t-il, tu n’es pas celle que je croyais et c’est peut-être, après tout, par ta faute, que je me suis autrefois détourné de toi ! Tu manques à la fois de cœur et d’intelligence…
Elle lui jeta sa main sur la bouche :
— Tais-toi, ordonna-t-elle. Tais-toi ! Tu en as dit assez pour que nous n’ayons plus à espérer aucun rapprochement.
Alors il quitta le lit de sa femme et il regagna sa chambre. Il sentait en lui bouillonner une violente hostilité.