03
Yvonne Guardec était une amie d’enfance de Jean-Marie et d’Annik. Toute petite, elle avait joué avec eux, s’était battue parfois, et plus tard, son cœur, secrètement, s’était donné à son jeune camarade. Mais, avec la divination des femmes qui aiment sans espoir, elle avait vite compris que c’était vers Annik qu’allait la tendresse de Jean-Marie, et elle avait souffert…
Une seule personne s’était aperçue des sentiments secrets d’Yvonne : c’était la vieille Le Noël. La mère de Jean-Marie eût, certes, préféré pour bru Yvonne, moins jolie, mais qui possédait les vraies qualités des paysannes bretonnes, attachées et fidèles, à Annik coquette et inquiétante. Pourtant elle n’avait rien osé dire, puisque le cœur de Jean-Marie était pris…
Après le départ d’Annik, Yvonne se reprit à espérer, et Jeanne Le Noël encouragea cet espoir :
— Il n’est point de chagrin d’amour qui soit éternel, affirma-t-elle sentencieusement. Sois habile, fais-toi aimer, et Jean-Marie oubliera cette mauvaise fille. Je t’aiderai de mon mieux.
Yvonne promit d’essayer.
De retour de Paris, Jean-Marie ne prononça pas un mot, ne donna pas la moindre explication, mais il était si sombre, si désemparé, que les vieux comprirent : Annik était bien perdue.
Dans le fond de son cœur la mère ne la regretta pas, mais elle fut déchirée du désespoir muet de son enfant. Elle dit à Yvonne Guardec :
— Viens un peu à la maison, ma petite, tâche de distraire Jean-Marie, sois douce et tendre. L’état dans lequel il se trouve me fait peur. Je redoute tout…
Yvonne revint presque tous les soirs. Jean-Marie d’abord ne prit pas garde à sa présence. Sans s’inquiéter d’elle, sans paraître s’apercevoir de ses gentilles attentions, des mots affectueux qu’elle lui disait, il demeurait dans un coin de la pièce, inoccupé, la tête dans la paume de ses mains, semblant ressasser son affreuse peine, et ni les tendres remontrances de la mère, ni les gentillesses d’Yvonne ne pouvaient l’en arracher.
Et puis il parut s’étonner d’abord, s’irriter ensuite, de la présence constante de la jeune fille. Même ses avances l’agacèrent. Il prit l’habitude, lorsqu’elle était là, soit de sortir, soit d’aller s’enfermer dans sa chambre.
Bientôt il se mit à boire…
On le vit chaque jour à l’auberge, toujours seul sur un coin de table où les bouteilles s’entassaient.
Les parents, mis au courant par des voisins, furent consternés. Ils tentèrent quelques timides observations.
Mais Jean-Marie ne voulut rien entendre :
— Que veux-tu, mère, dit-il, il n’y a que comme cela que j’oublie… Il y a des moments, vois-tu, où je me tuerais…
Et la pauvre maman n’osa plus rien dire…
Un jour, cependant, on ramena Jean-Marie ivre-mort. Il s’était enivré au point de devenir une loque. Les malheureux Le Noël se tordirent les mains de désespoir.
— Que faire, gémirent-ils, que faire pour le sauver ?
Quand il reprit conscience et comprit ce qui s’était passé, Jean-Marie eut honte de sa conduite :
— Pardon, mère, dit-il humblement, il faut m’excuser, je suis si malheureux !…
— Je sais, mon pauvre enfant. Mais pourquoi t’obstiner dans de vains regrets au sujet d’une femme indigne ? Pourquoi repousse-tu Yvonne ? C’est une fille gentille, et qui t’aime. Elle te rendrait heureux.
— Je ne l’aime pas ! objecta Jean-Marie.
— Cela viendra, crois-moi. Fais-moi ce plaisir, mon fils ; sois courageux. Un homme n’a pas le droit de se laisser abattre comme tu le fais.
— C’est bien, mère, j’essaierai, promit le fils.
Il essaya, en effet. Il s’appliqua à accepter la compagnie d’Yvonne, il s’efforça de l’aimer. Mais pouvait-il vaincre le souvenir tenace de l’infidèle ? Pouvait-il empêcher, alors même qu’il se trouvait auprès d’Yvonne, l’image toujours chère de se substituer à celle de cette femme qui lui était étrangère ? Pouvait-il enfin arracher de son cœur l’amour qui était pour toujours ancré ?
Cet effort même qu’il s’imposait faillit le rendre fou. Il finit par prendre Yvonne Guardec en aversion.
— C’est impossible, je n’en puis plus, avoua-t-il un jour à sa mère. Laissez-moi partir. Je vais faire une demande pour être gardien de phare.
La vieille Le Noël leva les bras au ciel. Gardien de phare, c’en était bien d’une autre ! Est-ce que Jean-Marie devenait complètement fou ?
— Mais c’est insensé, tu sais bien que c’est une existence de damné, la réclusion perpétuelle !
— Ce qui me convient ! dit sombrement le jeune homme.
Il fit sa demande à Brest. Secrètement les vieux Le Noël espérèrent qu’elle ne serait pas agréée : on ne prenait guère que les anciens marins, très au courant des choses de la mer, et Jean-Marie n’avait jamais navigué que pendant son service.
Cependant, au bout de huit jours, le jeune homme reçut la lettre suivante :
« En possession de votre demande nous vous prions de venir passer à Brest l’examen exigé par l’administration des Travaux Publics pour être gardien de phare. Si vous pouvez y satisfaire, vous serez accepté, tout d’abord comme aide, et vous obtiendrez de l’avancement selon vos mérites et votre temps de service. »
— Voilà, dit Jean-Marie, en présentant la lettre à son père, puis à sa mère.
Les deux vieux devinrent très pâles, mais ils voulurent espérer encore : leur fils ne serait pas pris.
Jean-Marie partit pour Brest. Il revint trois jours plus tard.
— C’est fait, déclara-t-il.
Il avait satisfait à l’élémentaire examen qu’on lui avait fait passer, et était désigné pour le phare d’Ar-Men, où l’on avait besoin d’un remplaçant, depuis que l’un des aides était mystérieusement tombé à la mer et n’avait plus reparu.
— Jésus Marie, gémit la mère, tu vas donc nous abandonner !
Apitoyé, il s’efforça de la consoler.
— Mais non, je ne serai pas perdu. Après trente jours de service nous avons droit à dix jours de repos, tu me reverras donc. Toi-même pourras, si tu le veux, me rendre visite. Aurais-tu préféré que je me tue ?… Ou que je devienne un alcoolique ?
La vieille baissa la tête. Il avait raison et prenait peut-être la solution la meilleure. N’avait-il pas tenté loyalement de s’affranchir de ce maudit amour ? Ce n’était pas sa faute, au pauvre enfant, s’il avait échoué, si elle lui avait jeté un sort. Peutêtre l’isolement dans ces sinistres tours, qui pourtant faisaient frissonner la mère, réaliserait-il le miracle, peut-être Jean-Marie, un beau jour, reviendrait-il guéri.
Il leur fit ses adieux et partit, un matin, un simple baluchon sur l’épaule. La pauvre Jeanne Le Noël s’accrocha désespérément à lui.
— Mon Jean-Marie, mon gars, qu’allons-nous devenir sans toi ?
— Voyons, dit-il doucement, il faut vous faire une raison… Ne vous ai-je pas quittés déjà pour mon service ?
— Oui, mais alors nous étions pleins d’espoir. Tu reviendrais et nous te savions heureux, tandis qu’aujourd’hui, là-bas, dans cet enfer…
— Mais non, tu exagères… Console-toi, mère, et prie un peu pour moi.
Il partit, le dos courbé comme un misérable, et les deux vieux le pleurèrent longtemps…