04
Jean-Marie fut conduit à Ar-Men en vedette. Il connaissait déjà le phare. Il ne put cependant, malgré la tristesse de son âme, s’empêcher de tressaillir en approchant de cette sombre tour, d’apparence lugubre, où il allait passer sa vie dans le froid ou la canicule, l’ennui, la solitude, les tempêtes.
— Eh bien ! tant mieux, pensa-t-il, cela s’accordera bien avec l’état de mon âme.
L’abordage était difficile. Il fallait mettre en œuvre tout un système de câbles, de poulies et de sacs de transbordement pour atteindre le phare, qui ne se laissait pas approcher de plus d’une soixantaine de mètres de la plate-forme. Heureusement, ce jour-là, l’Océan était assez calme et la manœuvre fut relativement facile.
Lorsqu’il put mettre le pied, un peu étourdi, sur la galerie du phare, Jean-Marie fut accueilli par le chef, Le Guen, qui à peine lui adressa quelques mots de bienvenue. C’était un homme taciturne et bref, que cette vie monacale d’abnégation et de solitude avait habitué à renfermer en lui tous ses sentiments.
Silencieusement, il montra au jeune homme l’étrange prison qu’il devrait partager avec lui. Ils montèrent d’abord l’escalier étroit de la tour qui tournait en colimaçon entre un mur et une colonne de granit. De courbe en courbe ils rencontraient une porte étroite et basse ouvrant sur une pièce : cuisine, chambre ou magasin à provision, éclairée par un hublot, et qui présentait plutôt l’aspect de la plus lugubre des cellules.
Une minuscule salle de garde, avec un tableau, des signaux, un baromètre, deux chaises… Autour d’elle, une galerie bordée seulement d’un garde-fou… C’est là qu’il allait falloir vivre…
Les jours passèrent…
Jean-Marie s’accoutuma à cette existence d’emmuré d’une désespérante monotonie, bercée par la plainte sempiternelle de la mer. Il passait des heures, sans la voir, en contemplation devant la grande étendue océane, et ce bruit incessant, aux oreilles, avait fini par s’incorporer aux pulsations mêmes de son sang. Inconsciemment cela l’engourdissait, cela lui paraissait endormir sa peine.
Mais les nuits étaient terribles, aux heures où il n’était pas de quart. Alors, des cauchemars revenaient le hanter. Ses souffrances se réveillaient, plus vives, et le gémissement de la mer au pied du phare lui paraissait sinistre. Il ne pouvait dormir et se levait quelques heures plus tard, pour prendre le quart, brisé, fourbu.
Les heures se traînaient…
Avec son compagnon il n’échangeait pas, au cours de la journée, plus de dix paroles. Les repas même, absorbés sans appétit, étaient silencieux. Qu’eussent-ils pu se dire ? Rien, dans leur vie de reclus, ne permettait d’alimenter la conversation, et ils finissaient par ne plus s’apercevoir qu’ils étaient ensemble, leur âme de Bretons mystiques se complaisait secrètement de cette solitude.
Jean-Marie se taisait le plus. Pendant des heures il restait immobile dans la salle de garde ou sur la galerie à regarder la mer qui grondait au pied du phare. Sans doute y voyait-il l’image trop chère que sa volonté ne réussissait pas à chasser.
Le 8 mars — il y avait quinze jours que Jean-Marie était dans le phare — la mer devint grosse. Le vent souffla de prodigieuse manière ; les vagues se mirent à battre à coups furieux contre le soubassement du phare. Les lames remontaient contre la tour, bouchant même le jour de ses fenêtres.
Il n’était plus possible de monter sur le sommet du phare ; les deux hommes demeurèrent réfugiés dans la cuisine et Jean-Marie écouta gronder cette tempête, moins terrible que celle qui se livrait dans son cœur. Il y goûta une amère volupté.
Cela dura trois jours, durant lesquels, dans le phare isolé, on se serait cru dans un enfer. Enfin le calme revint, la mer redevint claire, tout rentra dans l’ordre, Mais dans le cœur du malheureux Jean-Marie l’apaisement ne se fit point. Il avait cru trouver l’oubli ici, et voilà que dans cette oppressante solitude, dans ce tête-à-tête continu avec lui-même, sa douleur s’exaspérait !
Un matin, le jeune homme, qui était de garde, vit avec sa lorgnette une embarcation qui s’approchait du phare. Il prévint le gardien-chef.
— Ce n’est pas encore la relève, dit celui-ci. Peut-être un de ces messieurs des Ponts et Chaussées. Ou… une visite.
Jean-Marie pencha sa tête au dehors pour mieux voir les arrivants. Il distingua une blanche coiffe de Bretonne :
— Une femme !
Son cœur se mit à battre violemment. Si Annik, prise de remords, était venue le chercher. Si le cauchemar, enfin, s’achevait !…
La barque approchait. Bientôt elle s’immobilisa à la distance habituelle. On pouvait maintenant reconnaître nettement les visiteurs et Jean-Marie ressentit un pénible choc : ce n’était pas Annik, mais Yvonne Guardec.
— Qu’a-t-elle besoin encore de venir me relancer ici ? pensa-t-il furieux.
Cependant il comprit son injustice. Il avait dû falloir à Yvonne un grand courage pour venir jus. que-là et affronter le difficile et parfois périlleux abordage du phare.
Il prévint le gardien-chef que la visite était pour lui et assista à la même manœuvre, longue et délicate, qu’on avait utilisée pour lui à son arrivée. Yvonne, rougissante et émue, se trouva soudain à ses côtés.
— Cela ne te fâche pas que je sois venue te voir ? dit-elle, remarquant son attitude raidie. J’avais envie de visiter ce phare, et tes parents s’ennuient tellement de toi ! Ils seront si heureux que je leur apporte de tes nouvelles, de bonnes nouvelles j’espère. Te plais-tu ici ?
Jean-Marie eut un geste de lassitude.
— Peuh ! fit-il, ici ou ailleurs. Tout au moins j’y suis tranquille… pour souffrir… à condition que l’on ne vienne pas m’y poursuivre !
Elle comprit le reproche et ses yeux s’embuèrent.
— Comme tu es dur, Jean-Marie ! Ne suis-je plus ton amie ? Ah ! si tu voulais… Nous aurions pu être heureux ensemble… J’aurais essayé de te faire oublier… Est-ce que je te déplais.
— Comme tu es dur, Jean-Marie !
Elle s’était approchée du jeune homme jusqu’à le frôler de son corps ferme et tentant. Elle le regardait avec des yeux pleins de flamme et de supplication, et sa bouche semblait s’offrir. Mais Jean-Marie la repoussa presque avec haine :
— Va-t-en ! Laisse-moi. Qu’es-tu venue faire ici ? Ne comprends-tu donc pas que c’est elle que j’aime, toujours, elle seule ? Aucune autre femme n’existera jamais pour moi ! Je veux rester seul, seul avec ma douleur. Va-t-en je te dis !
— C’est bien, dit-elle, je pars, ne te fâche pas !
Elle s’était reculée, terrifiée par cette haine qu’il lui révélait. De grosses larmes emperlèrent ses yeux. Il eut honte alors de sa brusquerie :
— Pardonne-moi ! Je n’aurais pas dû… Je deviens méchant, mais comprends, il faut me laisser. Si tu savais comme je souffre, je souffre !
— Mon pauvre Jean-Marie, je prierai pour toi… Je ne t’oublierai pas. Et si jamais tu avais besoin de moi… Je ne te demanderai rien va, mais je serais si heureuse si je pouvais te faire du bien…
— Merci, Yvonne, tu es bonne, mais, hélas ! pas encore, non pas encore…
Ils se dirent adieu et Yvonne rejoignit, par le même chemin, la barque qui l’attendait.
Jean-Marie parut, ce soir-là, à son compagnon, plus sombre, plus renfermé, plus triste encore qu’à l’ordinaire.