‹ Les AffranchisChapitre 10 sur 25 · Scène 7

Scène 7

L’ABBESSE. — HÉLÈNE.

Hélène Schlumberger, même robe noire que L’Abbesse mais sans croix, même capote à long voile de deuil. Voyant qu’elles sont seules, elle se met à genoux, simplement, devant L’Abbesse, s’incline comme à la coulpe, émue :

Ma révérendissime mère !

L’Abbesse, ironique.

Qu’est-ce que ces manières de couvent ? À quoi pensez-vous ? Regardez les murs : nous sommes des bourgeoises, ma fille ! Nous allons vivre en bourgeoises. (Toutes ces premières répliques assez légèrement dites, entre les dents. La gravité vient peu à peu comme leur tête à tête se prolonge.)

Hélène, se relevant, avec reproche.

C’est l’heure de Complies, ma mère.

L’Abbesse, haussant les épaules.

Mademoiselle Schlumberger, vous n’étiez à Fontevrault que depuis six mois, vous n’eussiez fait profession que dans six mois encore. Vous n’êtes pas une Cistercienne, vous êtes libre.

Hélène, vivement.

En vérité… libre de quoi ?

L’Abbesse.

Mais de vous en aller, de vivre, d’épouser qui vous voudrez, d’être une femme de ce monde et de ce temps.

Hélène.

Et c’est vous qui me dites cela !

L’Abbesse.

La carrière que vous m’aviez demandée, je ne peux plus vous l’offrir, mais je demeure responsable de votre avenir : je veux votre bonheur.

Hélène, riant avec envie de pleurer.

Oui, comme un puissant veut le bien d’un serviteur pauvre en lui donnant un bureau de tabac !

L’Abbesse.

Vous aurez l’amour, la jeunesse encore, la famille et la fortune, l’orgueil et la vanité.

Hélène, ironique.

Que de choses !…

L’Abbesse.

Oh ! le mépris… n’était pas si difficile qu’on croyait.

(Un temps. La jeune fille réfléchit.)

Hélène.

Je ne vous comprends pas. Que s’est-il donc passé ? Qu’on nous chasse de nos maisons, cela est facile, mais de nos vocations, qui en a le pouvoir ?

L’Abbesse.

Vous êtes trop jeune, Hélène. Je n’aime pas les vocations hâtives. Je désire, au moins pour un temps, vous ramener à la vie normale, à l’existence de toutes.

Hélène.

Oh ! ma mère, vous doutez de moi !

L’Abbesse.

Je doute de la nature, et c’est mon droit comme c’est mon devoir de supérieure. Voilà tout, Hélène.

Hélène, vivement.

Mais on m’avait déjà reçue, j’avais été admise…

L’Abbesse.

Vous savez très bien que les vœux seuls vous eussent liée au couvent et lui à vous. À l’heure actuelle, notre liberté réciproque est absolue. Pour des raisons que je ne vous dois pas toutes, mais enfin que vous devez croire prises dans mon expérience, qui n’a pas été sans déceptions, je remets sine die votre entrée au noviciat.

Hélène, très émue.

Je n’ai pas démérité, ma mère… vous m’aviez choisie pour vous suivre. Notre règle ne vous donne pas ce droit de répudiation.

L’Abbesse, fermée à toute discussion.

Vous êtes dans le monde, Hélène, il a ses joies ; à votre tour, ne les répudiez pas trop vite.

Hélène.

Ses joies… Ne m’avez-vous pas nommé tout à l’heure l’amour, l’orgueil et la vanité ? (Tristement.) Ah ! ma mère, la tentation ne me séduira pas.

L’Abbesse, plus doucement.

Ma pauvre enfant, il ne s’agit guère aujourd’hui de ce qui peut nous séduire. Il nous faut vivre selon le seul monde que nous puissions habiter.

Hélène.

Vous ne me tentez donc pas ? Vous me conseillez la vie dans le siècle ?

L’Abbesse.

Je vous conseille de faire à Rome ce que font les Romains.

Hélène.

Vous vous moquez de moi, vous ne m’avez pas appris… Comment ! on vient me chercher dans mon coin de petite fille sage, on m’occupe uniquement de sainteté, et quand j’y suis prise, quand je mords à la perfection, on m’arrête ; quand mes jouets sont par terre, malmenés et cassés, on me les ramasse, on me dit : pourquoi ne vous amusez-vous pas ?

L’Abbesse.

Bien, bien, Hélène, je sais à qui j’ai affaire. Il y a de l’étoffe en nos filles. Vous auriez fait une loyale, une grande Cistercienne, vous serez une femme honnête, de noble et forte vie.

Hélène, très exaltée.

Eh bien, je ne sais pas, et je me demande maintenant… s’il me fallait vivre comme vous dites, s’il me fallait apporter en ce monde ce que vous aviez mis en moi pour l’autre… Toutes les puissances de mon âme, vous les avez éveillées imprudemment. Vous m’avez pétrie de mort, de violence, de désir et d’éternité, et vous me parlez d’être sage… et tranquille probablement ?

L’Abbesse.

La vie se chargera bien de vous ramener à son échelle. Et si cela n’arrivait pas, si la nostalgie persistait, quand vous seriez majeure, je ne m’opposerais certainement pas à votre départ pour l’étranger.

Hélène, même jeu.

Soit, je verrai, j’examinerai. Nous verrons ce que le monde peut donner, je suis curieuse de savoir ce que j’y gagnerai !

L’Abbesse.

Vous n’avez pas vingt ans. Attendez, comprenez bien et choisissez.

RIDEAU.

Page 1