‹ Les AffranchisChapitre 9 sur 25 · Scène 6

Scène 6

PHILIPPE. — L’ABBESSE.

L’Abbesse.

Cette hospitalité que vous nous offrez si simplement, si généreusement… ne peut-elle pas vous apporter des ennuis ? Dans une situation comme la vôtre… si l’on vous en voulait, si l’on vous tracassait sur le cléricalisme ? Nous ne pourrions pas accepter cela.

Philippe, souriant.

Ils me connaissent, je ne suis pas suspect. Et quand ils en seraient à apprendre le grand respect que m’inspire tout ce qui revêt les formes du sentiment religieux, je vous remercierais de m’en offrir le moyen.

L’Abbesse.

D’ailleurs nous n’abuserons pas de la patience publique. Je vous suivrai sans doute à Moret…

Philippe.

À Moret comme à Paris vous êtes chez vous, dans la demeure familiale, et c’est moi qui suis l’hôte.

L’Abbesse.

Je voulais seulement vous dire que je désire quitter la clôture le temps nécessaire à nos liquidations, suivre un peu dans le monde le mouvement des esprits. On n’assiste pas à l’effondrement de son œuvre sans réfléchir, sans vouloir observer, se rendre compte. D’ici à quelque temps, je puis faire plus, au dehors qu’à l’intérieur de nos maisons, surtout de nos maisons étrangères.

Philippe.

Vous aurez été les plus éprouvées.

L’Abbesse.

Nous étions les plus riches. Trop d’héritières avaient peuplé nos abbayes. Aussi ai-je ramené la dernière, la plus jeune et la plus dotée ; si je puis, de mon plein gré, au moment de la débâcle, la rendre, sinon au monde dont elle ne veut plus, du moins à un ordre français, au service de la France, on me reprochera moins amèrement ma carrière de captations monastiques.

Philippe.

N’aurez-vous pas fait un peu scandale, comment a-t-on pris ce retour dans l’Église ? Qu’ont dit vos frères et collègues nos seigneurs les évêques ?

L’Abbesse.

Il n’y a pas de scandale pour une religieuse à quitter le cloître par raison de force majeure. Les supérieurs, en outre, sont toujours un peu mêlés au siècle. Sauf la clôture, j’observerai mes vœux dans le monde.

Philippe.

Je vous envie, Madame, quelle que soit l’actuelle spoliation, vous avez connu l’amour des foules et l’œuvre qui survit. Vous aurez fait beaucoup pour vos fils et vos filles. C’est une belle chose que la vie d’un grand Ordre gardien des rites, d’un Ordre qui prie et se souvient.

L’Abbesse.

Et nous avions de belles vocations. Si étrange que cela puisse vous paraître, ce n’étaient pas les timorées et les timides qui restaient auprès de nous. Le jour où il n’y aurait plus de cloître pour nos filles, j’en connais dont vous seriez peut-être bien embarrassés dans le monde !

(Un domestique apporte le pardessus, le chapeau, les gants de Philippe.)

Philippe.

Ah ! l’heure de mon cours… c’est bien la limite extrême. Je vais être obligé de m’excuser.

L’Abbesse.

C’est vrai, mon frère, vous êtes un philosophe (mélancolie malicieuse). Cela donne-t-il beaucoup de bonheur, la philosophie ?

Philippe.

Cela apprend à s’en passer.

L’Abbesse, inclinée, les mains cherchant les manches.

Ne leur enseignez pas trop à se passer de bonheur. (Sourire très rassuré de Philippe. Il sort et l’abbesse tombe dans un fauteuil. On sent un peu l’ecclésiastique et le fardeau abbatial dans cet accablement.)

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