Scène 1
MARTHE. — PHILIPPE.
Marthe, qui travaille près de la fenêtre, à son mari au dehors.
Deux mots, Philippe ?
Philippe, paraissant.
Pourquoi ?
Marthe.
Entre et ferme la fenêtre.
Philippe, curieux.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Marthe. (Elle prend une carte de visite dans sa table à ouvrage, y lit un calcul.)
Matin, trois heures de bibliothèque. Déjeuner une heure, soit quatre ; après midi, trois heures de promenade ou de bibliothèque encore les jours de pluie, disons sept. Dîner une heure, huit ! Trois heures environ de veillée, total onze. Trouve-moi quelque part des époux se consacrant l’un à l’autre onze heures par jour ?
Philippe, interloqué d’abord, puis froid.
Ma chère amie… d’abord Hélène et moi ne nous consacrons rien. Vivant sous le même toit il est naturel que nos promenades s’accompagnent. Elle travaille de son côté, moi du mien. Dans une bibliothèque publique peut-être voisinerions-nous davantage. Tu sais très bien que je suis même assez peu chez moi dans cette grande library qui occupe tous les combles… Ton attirail d’artiste peintre est encore oublié dans un coin… Quant aux soirs et aux repas en commun, je me demande…
Marthe.
Vous ne lisez pas à la même table, je le veux bien. En attendant on vous monte le thé pour deux quand nous sommes à le prendre en bas.
Philippe.
Deux étages à descendre et remonter ! l’escalier n’est pas tellement chauffé.
Marthe.
Soit ! mais la lingerie donne sur cet escalier, et quand tu épargnerais aux domestiques des réflexions inutiles…
Philippe.
Parce qu’une bénédictine travaille dans ma bibliothèque !
Marthe.
Mademoiselle Schlumberger n’est plus une cistercienne. Elle n’en porte guère l’habit, et j’ajouterai qu’elle en a encore moins l’allure. Je suis obligée de t’apprendre que non seulement c’est une femme, mais encore une jeune fille assez inquiétante.
Philippe.
Ah ! que voilà bien le jugement de la femme sur la femme ! Parce que celle-ci n’est plus de même couvée, qu’elle nous arrive avec un passé, des besoins nouveaux…
Marthe, haussant les épaules.
Une femme à son âge a besoin de bonheur. Elle le cherche si peu au dehors qu’il y a des chances pour qu’elle l’ait trouvé ici.
Philippe.
Il faudrait pourtant ne pas déraisonner. Voilà une fille chassée de son couvent, de la vie qu’elle s’était choisie, du jour au lendemain elle ne peut se transformer en quêteuse de mariage. Tu t’obstines à des tentatives qui m’étonnent de ta part et ressembleraient à des manques de tact. Laisse-la souffler, se retourner. Ça ne doit pas être gai tous les jours sa petite aventure.
Marthe.
Oh ! pour ce que lui manque son couvent… C’est tout juste si elle va à la messe, elle laisse Sabine communier seule. J’en ai parlé à ma sœur qui le prend avec un flegme : « Hélène traverse une crise, laisse-la ; observe la même discrétion que moi-même. Elle a de grands troubles intérieurs, ne la tourmente pas. » Comme toutes les défroquées, elle ne croit plus à rien, parbleu ! Tu verras où ça la mènera. Si elles te plaisent à toi, les femmes sans religion !
Philippe.
Alors c’est pour me parler des troubles de conscience d’Hélène Schlumberger que tu me retiens ici ?
Marthe.
C’était peut-être une manière discrète de ne pas faire allusion aux tiens.
Philippe.
Tu m’abasourdis. C’est bien une scène de jalousie que tu me fais l’honneur…
Marthe.
Non certes, nous n’en sommes pas là, mais si cela devait durer, nous y viendrions ; aujourd’hui il me suffit de te rappeler à la plus élémentaire prudence. Il y a chez toi une coquetterie, un besoin d’intéresser dont tu ne te rends pas compte. Je l’ai observé bien des fois auprès de Béatrice Spire, tu es très jeune…
Philippe, avec fatigue.
Le besoin dont tu parles est de tous les âges. Béatrice Spire est une femme avec laquelle on cause, voilà tout. La vie solitaire qu’elle a menée, séparée depuis vingt ans, l’a beaucoup mûrie, développée. Un mariage sans amour et sans amant, il n’y a encore rien de tel pour raffiner une femme.
Marthe.
Moi qui, sans doute, ne suis pas une femme avec laquelle on cause, je n’ai qu’à déplorer de manquer des raffinements de Béatrice Spire. Pourtant, je n’ai pas eu d’amant et j’en arrive à me demander si mon mariage a comporté l’amour.
Philippe.
Marthe, ah ! çà, voyons…
Marthe.
Que puis je te dire ? Jusqu’à ces derniers mois j’ai connu une telle paix… assurée d’avoir mené la vie d’une femme heureuse, je me préparais à vieillir, à mourir doucement. C’était une chose étrange, un peu ridicule, dont je m’enorgueillissais : on ne connaissait pas un écart dans la vie de Philippe Alquier. On disait : c’est un chaste, l’intelligence lui suffit. Et, que ce fût elle ou moi qui t’ayions gardé…
Philippe.
Eh bien qu’est-ce qui te chiffonne ? Est-ce que je me dérange ? J’abats une besogne effrayante.
Marthe.
Tu travailles trop, mais tu n’as pas les yeux d’un travailleur. Tandis que l’huile baissait dans ma lampe, je ne sais quelle lueur, quelle flamme remonte dans ton regard.
Philippe.
Tu as toujours eu la manie du couvre-feu ! Mais rassure-toi, il y a autre chose dans la vie, pour vous faire un regard de vivant, que les amours du premier âge et même du dernier.
Marthe.
Crois-tu ?
Philippe.
Oh, Marthe, assez d’élégie, voyons ! Occupe-toi, intéresse-toi à quelque chose. Flirte si tu le veux, ne sois pas là à soupçonner toutes les physionomies que n’éteint pas le marasme. Vis, sapristi ! Regarde, écoute, apprends. Éveille en tes enfants cette puissance de vivre que tu étouffes si soigneusement en eux, captive-les, secoue-les. En vérité, ils n’ont pas l’air de s’amuser tous les jours. C’est effrayant des enfants moroses. Ma parole ! Ils s’ennuient à douze ans.
Marthe.
Ah ! comme tu es amoureux !
Philippe.
Oui, je suis amoureux, je l’ai toujours été, mais des séductions éternelles de ce monde, de ses beautés qui ne portent pas un nom de femme.
Marthe.
Tu parles comme un fou. Est-ce le ton que tu as là-haut, quand on ne sait ce que vous dites ?
Philippe, plus calme et plus agacé.
Tu te plains d’une distraction qui me serait apportée, d’une camaraderie nouvelle que j’apprécierais trop, quel compte m’en vas-tu demander ? Voilà treize ans que je vis seul dans cette bibliothèque incriminée, que ne m’y as-tu suivi ? Bien d’autres y ont passé. Étais-tu jalouse de Véron qui travaillait douze heures auprès de moi ? Et pourtant nous vivions dans un tel rapprochement de pensée, une telle convergence d’application, une telle intimité physique, que l’amour même ne donne pas aux regards, aux gestes, cette intelligence et cette pénétration.
Marthe, étonnée.
Non, pourquoi aurais-je été jalouse de ton secrétaire ?
Philippe, un peu rude.
Pourquoi serais-tu jalouse de la pensée ? C’est exactement ce que je voulais dire. Quand Véron et moi nous poursuivions à table les idées, les chapitres et les mots du travail en cours, tu te taisais avec douceur, tu n’écoutais pas et pensais poliment à autre chose. Je voyais à ton sourire que tu ne t’ennuyais même pas. Tu étais la femme exquise et je t’en bénissais. Pourquoi déroges-tu maintenant ? Mon cerveau fonctionne depuis treize ans, sans qu’il t’ait jamais troublée. Que réclames-tu de lui aujourd’hui, quel devoir conjugal ? Ou quelle infidélité lui reprocherais-tu ?
Marthe.
Tu déplaces adroitement la question.
Philippe.
En admettant, ma pauvre amie, comme tu voudrais m’en persuader, que je subisse une influence à mon insu, croirais-tu par hasard t’y prendre adroitement ? Tu te forges des rivalités et des guerres ; eh bien, lutte ! Au lieu de cela, espion qui se fourvoie, tu m’apportes des renseignements ! Je finirais par m’apercevoir qu’une place était à prendre, puisque tu prétends qu’une rencontre de hasard l’a pu combler.
Marthe.
Ah ! je savais bien que tu finirais par avouer !
Philippe.
Mais c’est toi, ma pauvre femme, c’est toi qui me pousses à bout. Qu’est-ce que tu redoutes enfin ? que je séduise une jeune fille qu’abrite ma maison, une expulsée, une religieuse…
Marthe
Je sais très bien, mon pauvre Philippe, que tu es à des lieues des pensées coupables, que troubler gratuitement cette jeune fille te semblerait vilain, vilain, mais les meilleurs peuvent être surpris. Tu peux, en passant, te laisser prendre au charme, à l’étonnement causé par un genre de femme que tu connais peu et dont, au fond, tu as horreur. Car, s’il te fallait vivre toujours auprès d’une intellectuelle, je te connais, tu deviendrais enragé. Allons, je t’ai fait ma scène. Tu vois, je n’ai pas d’aigreur, je suis clairvoyante seulement.
Philippe, dont le visage s’est durci à mesure qu’elle s’adoucissait.
Évidemment, je n’ai qu’à te remercier. Le service que tu me rends est inappréciable. Il n’y a rien de tel que d’éclairer les gens (il achève sa phrase le dos tourné, en s’en allant par le perron, puis remonte.) Il t’arrive quelqu’un. Je préfère qu’on ne me rencontre pas (il se prépare à fuir par une autre porte).
Marthe, ennuyée.
Parbleu, c’est dimanche, cela va durer toute la journée (regardant au dehors). Ça y est : Béatrice Spire (la voix précipitée en s’en allant déjà). Reçois-la à ma place, je t’en prie, je vais passer une robe ; c’est toujours comme cela, il vous tombe toujours quelqu’un quand on n’est pas présentable !